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primer sa joie, encore plus vive que sa surprise, lv voix d'Etienne Poquet se fit entendre au bout du corridor :
* — A la soupe! à la soupe! criait-il. J'ai à voir mon Hichelieu de cousin, ce soir, il me mène chez sa princesse, dans son tilbury. A la soupe !
‘ Saint-Brix imita le son de la cloche, ce qui était une plaisanterie quotidienne, et l'organe pleureur de la Picarde confirma la bonne nouvelle en ces termes :
?— C'est vrai qu’elle est servie, la soupe, madame et monsieur Raymond, un peu en retard, mais bonne tout dè mème, quoique c’est moi qui lai mijotée toute seule. : Si ça va mieux, venez pour en goûter.
T Déjà bien des fois, à travers la porte qui restait obstinément défendue par son verrou, les étudiants du Coin de Charlemagne étaient venus prendre des nouvelles de
maman Marquis. Sans nier l’excellent motif de cette at-
téntion, nous avouerons que le tête-à-tête de la petite femme et de Raymond Lamiral, prolongé au-delà de tôutes bornes, avait porté au comble la curiosité déjà exvitée de ces messieurs.
Nous savons qu’ils avaient flairé dès longtemps un mystère dans l'existence de maman Marquis, et que leurs entretiens allaient et venaient souvent autour de cette idée qu ‘il y avait là quelque roman bizarre.
‘Etienne Poquet, de Saint-Brix, Ségoffin et le Marséillais Bayras avaient fait tout.au monde pour décou-
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ces jeunes gens portaient à la petite femme, et toute
affection comporte une certaine somme de jalousie,
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vrir ce qu'ils appelaient le-pot aux roses. Poquet surtout, cousin de M. Polydore, assez bon garçon par nature,
mais manquant de cette délicatesse qui empêche d’eptr’ouvrir les enveloppes et d'écouter aux portes, avait juré de mettre la main sur ce grand secret.
Aujourd’hui, malgré les fatigues de la nuit passée qu bal de l'Opéra, c’est à peine s’il s'était jeté sur son kit pendant une heure ou deux. Il avait passé presque tou > la journée à rôder dans le corridor et n’en était pas beaucoup plus avancé pour cela, car c’est à peine s’il avait pu entendre le murmure d’une voix parlant très-bas et qui semblait raconter une longue histoire. } C'était du reste, une sincère et véritable affection que
Chacun trouvait que Raymond abusait un peu de ses priviléges et qu’il se posait par trop insolemment en favori.
On savait qu’il y avait beaucoup de mieux dans l’état de la malade; l'inquiétude en disparaissant avait rendu à la confrérie son caractère goguenard, et quelques calembredaines, plus ou moins spirituelles, ayant trait aux préférences de maman Marquis pour le beau Breton, avaient passé déjà au travers des planches de la porte. :
A l’annonce du potage, Raymond ayant répondu qu’il n'avait pas faim, le corridor. s’emplit de voix Me ë Fe
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qui épiloguaient en chœur sur ce manque d’appétit. Tout le monde était là, l’odeur du diner mettait tout le monde en humeur de rire; les plus osés vinrent jusqu’à la porte, Etienne Poquet mit son œil au trou de la serrure.
Il ne vit rien et grommela :
— C’est égal, vous vous plaisez rudement ensemble tous les deux. En avez-vous taillé une depuis ce matin! Si maman avait seulement quarante ans de moins, j’en rougirais au nom de tous les pensionnaires, et la réputation de l'établissement serait compromise.
La petite femme se mit à rire et répondit :
— Je vous défie bien de me fàcher aujourd’hui, monsieur Etienne; ne laissez pas refroidir la soupe, et bon appétit. AS
— Est-ce que le quine est sorti? demanda Poquet.
— Toi, répliqua Raymond, si tu me forces à ouvrir la porte, je plains tes oreilles!
— Si Etienne était un coq de Quimper au lieu d’être un chapon du Mans, dit Saint-Brix, pour arranger l’affaire, ce serait une affaire d’honneur. Allons manger le potage de Mariette.
Le corridor se vida. Sans le mouchoir posé au-devant du trou de la serrure, Etienne Poquet aurait vu Raymond qui soulevait la petite femme dans ses bras pour là poser sur son lit comme une enfant. s
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Ils se regardaient, attendris tous les deux; le cœur de …
Raymond se gonflait et amenait des larmes à sa pau-
pière.
— Tout cela est beau comme un rêve, murmura-t-il, vous deviendriez ma mère. notre mère! Ah! je n’avais pas attendu cela pour vous bien aimer.
Il avait ses lèvres sur les mains de la petite femme.
— Constance-Angéle Lamiral de Thiais, répéta-t-il comme en se parlant à lui-même, marquise de Saint- Pierre d’Agave ! Quelle âme vaillante avez-vous donc! Le sourire était toujours sur vos lèvres, et jamais on ne vous entendait vous plaindre. Avec vous, là-bas, dans cette
pauvre maison de Bretagne où je réunirais tous ceux que …
j ’aime, comme nous serions heureux !
Maman Marquis ne répondit pas tout de suite, ! son regard s'était assombri.
— Il ne faut pas qu'Angélique demeure dans une pauvre maison, murmura-t-elle, c’est impossible. . La tristesse qui envahissait son visage se réfléta sur les traits de Raymond.
Il y eut un silence qui dura tout une minute, puis la petite femme reprit :
- — Ta bonne mère avait raison de garder le fatal secret; je sais à quoi tu penses.
— N’allez pas contre cela, répliqua Raymond d’une
voix douce mais ferme, mon père sera vengé, je le jure.
Elle secoua la tête avec mélancolie.
?— Ai-je eu tort? prononça-t-elle tout bas. Tu dormais, je viens de t’éveiller; je te lance tout seul et déshrmé peut-être au milieu d’une dangereuse bataille ; ” mais qui aurais-je choisi pour défendre Angélique ?
— Oh! mère! s’écria Raymond, allez-vous me faire cette injure de vous adresser un reproche à vous-même ? *— Tu étais là, continua maman Marquis, sous ma main, et dans le monde entier je n’aurais pas trouvé un bras plus fort que le tien, une âme meilleure ni plus loyale, un cœur plus brave; j'ai bien fait, je suis sûre que j'ai bien fait. Les gens comme toi sont créés pour combattre et pour vaincre; ils passent au travers du danger qui arrête les faibles. Tu auras ta vengeance; Raymond, tu seras notre salut, je vous verrai tous heureux avant de mourir, tous, mème celle dont Dieu a 6bscurei la raison pour adoucir sa souffrance.
* — Mais ne parlons pas encore de tout cela, fit-elle en s'interrompant brusquement, il y a des choses que je veux, que je dois savoir : éxplique-moi le miracle de mon premier bonheur : comment l’as-tu connue ? comment l’as-tu aimée ? dis-moi tout, mon petit doigt m’avertirait si tu me cachais le moindre détail. Allons, vite, je t’écoute.
Raymond ne perdit point son sourire, mais il devint rouge comme une jeune fille à qui l'on demande inopinément son secret.
— Je ne me ferai pas prier, maman, dit-il : c’est une histoire toute simple et qui-ne sera pas bien longue. Vous savez, vos pensionnaires ne sont pas des demoiselles, et quand on est étudiant.
La petite femme fit un geste d’impatience.
— Laisse-là ton préambule, dit-elle; il ya longtemps que M”° la marquise tient table d’hôte : ne te gène pas et parle la bouche ouverte.
— Eh bien, c'était l’année dernière, pendant le car naval, à peu près à cette époque-ci. Il y avait alors avee nous le vicomte d’Ornay, qui s’en est allé après les exas mens. Il était plus riche que nous et menait la vie plus grandement. Il nous conduisit un soir chez une jeune dame qu’il avait rencontrée au bal masqué; nous étions trois ou quatre, Ségoffin et Saint-Brix en étaient. La jeune femme demeurait rue Garancière, dans un logement assez pauvre, quoiqu’elle eût d’élégantes toilettes; Elle nous reçut joyeusement, on soupa, et, à l'issue dg souper, d'Ornay me chercha querelle, parce que M'e Es ther, disait-il, avait fait trop attention à moi.
— Esther! murmura maman Marquis, Esther Jé+ ricot ?
Raymond la regarda avec étonnement.
— Tu la connais aussi, celle-là? reprit la petite femme; elle est très-belle.
— Elle est belle admirablement.
— Et tu l’as aimée?
— J'ai fait ce que j'ai pu pour cela, mais je n’ai pas eu le temps, comme vous allez voir. Nous nous battimes, d’Ornay et moi; j'avais si grand peur de le blesser que j'attrapai une égratignure. Le pauvre garçon faillit m’étouffer à force de m’embrasser, et ce fut lui-même qui m’apporta le lendemain la première lettre de M! Esther. Je ne voulais pas retourner chez elle, mais tout le Coin de Charlemagne se réunit pour railler ma vertu, et je crois qu’on m'aurait volontiers porté en civière jusqu’à la porte de ma conquête.
Je ne vaux pas mieux qu’un autre, maman; mais chacun a son caractère, et j'étais bien plutôt une mauvaise tête qu'un mauvais sujet. Ce que ces messieurs appelaient de l’amour me laissait parfaitement indifférent.
Et Saint-Brix, qui est, au contraire, un don Juan par.
vocation, m'avait surnommé le superbe Hippolyte.
— C’est que vous deviez aimer profondément, pensa tout haut la petite femme, de tout votre cœur, et n’aimer qu’une fois.
— C’est probable; en tons cas, il m’arrivait souvent d’avoir honte de ma sagesse.
C'était un matin. Esther était seule dans sa chambre
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qui donne sur de grands jardins. Je me souviens qu'il y. avait des fleurs sur sa croisée, beaucoup de fleurs; le solefl, passant à travers le feuillage, jouait dans ses cheveux dénoués, ses cheveux noirs aux masses prodigues qui ont, au grand jour, des reflets bleus.
Elle était pâle, elle me sembla timide; la main qu’elle me tendit tremblait.
Je n’avais jamais aimé, jamais je n’avais été aimé.
Son émotion, qui était sincère, me serra le cœur et fit naître en moi une sensation inconnue, où il y avait de la souffrance et du plaisir. Nous restèmes muets tous les deux, longtemps, sous ce regard du soleil qui nous care à travers les fleurs.
x ns me dit enfin :
| — Raymond, j'ai été imprudente et j'ai dédaigné de
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parti pris la loi du monde qui règle la conduite des jeunes filles; mon père est trop bon pour moi, et j'ai mérité d’être jugée sévèrement sur l'apparence, mais je n’ai ja-
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mais fait le mal. Il n’y a pas dans tout l’univers un homme | dont la rencontre puisse me faire baisser les yeux. Mon crime est d’avoir été hardie parce que j'étais indifférente. Si vous m’aimiez, Raymond, je naîtrais à une autre vie, à d’autres sentiments aussi. Il y a en moi deux en. dont l’une a sommeillé longtemps. dE
— Ces créatures! interrompit maman Marquis, amè-
rement. Elles apprennent tout cela dans les romans, et ‘4 4
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