MANS
nr 4
Ne. péra.
Je ne savais pas avec qui on voulait la marier, car Es-
ther, pour une cause qu’il ne m'est point permis de vous
expliquer, a toujours évité de me mettre en face du
A baron Chauffour; mais ces bruits d’une union prochaine “étaient venus jusqu’à moi, et voyez comme les choses se rencontrent : je suivais votre conseil avant de l’avoir
- recu et, dans ma lettre d’hier soir, je proposais à Angé-
lique de fuir avec moi jusqu’au bout du monde.
Depuis quelques instants, le rouge vif qui animait les joues de la petite femme avait fait place à la pâleur. Sa tête s’inclinait sur sa poitrine avec une fatigue voisine de l’abattement.
— Et qu’espériez-vous, Raymond, murmura-t-elle, en faisant à l’enfant une proposition pareille ?
Notre bel étudiant la regarda d’un air étonné.
— Est-ce vous qui parlez ainsi, maman? s’écria-t-il; tout à l'heure encore, vous me disiez.…
* — C'était la fièvre, interrompit la petite femme d'un ton découragé, ma tête était en feu, il me semblait que
j'avais la force d’un géant. Maintenant, la fièvre est
tombée, il n’y a plus que du. froid dans mes veines. Je disais : « Voici mon premier bonheur, tous les autres
vont venir à la suite; » je ne réfléchissais pas que j'ai
dépensé une longue, une bien longue vie à espérer en
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ne - vain, à tenter tatiémment le sort toujours implacable. ve Non, ce n’est pas le premier bonheur, je me suis trom- | …. pée, c’est un malheur de plus. Nous sommes pauvres et < nous combattons des gens immensément riches : il fau- draitde l'argent, je ne dis pas de l'argent comme ils en remuent à la pelle, mais une poignée de billets de mille francs pour les premiers frais de la guerre, pour que l'enfant, une fois libre et loin d’ici, ne tombât pas dans le dénûment. Vous n’avez rien, j'ai peu de chose, le jour où je quitterai ce misérable établissement qui me fait ; à . vivre, je serai plus pauvre que vous; cependant, il fau- :
dra bien quitter ma maison, si nous voulons fuir, comme | vous le dites, au bout du monde.
Elle souriait amèrement.
— Vous voilà qui parlez comme Esther, fit Raymond avec reproche.
— Ah! ce n’est pas toi que je raille! dit la petite femme, qui laissa aller sa tête sur l’oreïller. Je n’ai jamais raillé que moi-même, pauvre folle que je suis, regardant toujours en arrière ma fortune perdue, qui serait le salut de ceux que j'aime ! Si je l’avais, cette for- : LE" tune, si j’en avais seulement la centième partie, si Dieu, quim'a tout pris, sans jamais me rien donner, tournait enfin vers moi un regard de pitié. tiens! j'ai espéré toute la journée; c’est aujourd’hui qu’on tire le gros lot
des Orphelins. Tu rougis, Raymond, tu as honte pour
H MO voila ce qui vient de paraitre! s’écria de loin x En cp sa la liste officielle du tirage de la loterie
Maman Marquis se prit à LME sur son lit. Rayr-
j'pend se leva avec colère et fit un pas vers Ja porte.
- — Reste! murmura la petite femme, ils vont peul- être dire les numéros. Si j'avais gagné !
— Qu'est-ce que vous voulez, belle brune? demanla
en ce moment Pol de Saint-Brix dans le corridor. Lit Ségoffin s’ècria :
— Oh! la superbe goutte de lait! désirez-vous parler àla patronne, princesse d’ébène ? On n’entendit pas la réponse, parce que Poquet s'é- criait :
La petite *ATR changea de couleur. deux fois duus * espace d’une seconde. 4
Elle essaya de parler, mais elle ne put; sa bouche res
14 “tait béante et ses me s’ouvraient démesurément. an
+ — Laissez, dit enfin maman Marquis d’une voix. si. altérée, que Raymond se retourna effrayé. * 11 la vit pâle, mais dressée sur son séant, et cherchant
à sortir de son lit.
On n’eût point su dire si l'émotion inexplicable qui se- % couait tout son être était une détresse aiguë ou une
grande, une écrasante joie.
Elle appela Raymond du geste en murmurant :
— Aidez-moil... je vous en prie... vous voyez bien «que je ne peux pas!
“= & Puis, son us faisant tout à coup explosion :
— Ah! je te l'avais dit, Raymond, tu es mon bon-
heur, mon premier bonheur ! Est-ce que tu ne devines
pas? Si le n° 72,349 est sorti, nous avons là cent mille
francs pour Angélique!
Son doigt tremblant montrait le secrétaire.
F Raymond hésitait à croire; elle ajouta d’un air impa- à tient: ee (7 Pensertu que je ne connaisse me mes numéros ?
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embsaron loin, si loin, que nos ennemis =
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3 ‘Pendant cela, de l’autre côté de la porte, Etienne Po-
bon.»
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quet, surpris de n’avoir reçu ni réponse ni rebuffades, demandait : à
— Êtes-vous morts tous les deux, là-bas ?
Ségoffin frappa tout doutement, disant :
— Maman Marquis, il y a là une payse de l’empereur Soulouque qui voudrait vous parler. Il paraît que c’est pressé.
La petite femme n’écoutait pas. Grâce au secours de Raymond qui la portait presque, elle avait pu quitter son lit et s'approcher du secrétaire.
Sans tâtonner aucunement, elle plongea la main dans un des tiroirs et en retira un paquet de billets.
— Tiens, s’écria-t-elle, cherche, il est dedans. Moi, j'ai des éblouissements au-devant des yeux. Mon Dieu, mon Dieu, est-il possible que j'aie méconnu votre bonté!
Raymond feuilletait déjà le paquet.
Il était ému, lui aussi, car le premier billet et le der-
nier portaient exactement les chiffres annoncés par la - petite femme.
Cependant son rapide examen ne découvrit point le
numéro indiqué par Etienne Poquet comme étant « le
Îl crut avoir mal cherché et reprit chaque billet un ‘à un.
: Doyen avait que neuf en tout : le n° 79,349 man- , | quait. SA L
difficile; pourquoi es-tu si longtemps ?
Elle n’avait pas encore d'inquiétude.
Raymond n’eut pas le courage de répondre.
- Maman Marquis frappa du pied et lui arracha le pa- … quet des mains en s’écriant : | — Veux-tu me faire croire que j’ai la berlue ?
E qu’elle poussa un gémissement étouffé en s’affaissant sur
. un siége, comme une morte.
| . -— Volé! balbutia-t-elle, on me l’a volé comme tout.
un le reste ! C’est le dernier coup, je n’y survivrai pas ! L mond, épouvanté par la décomposition subite de ses
aux étudiants qui frappaient de nouveau, mais pour ap- peler du secours.
; La porte ouverte lui montra le groupe joyeux et cu- . h : -rieux de ses camarades; mais comme ceux-ci s’écartè-
rent à sa vue par un mouvement d’effroi involontaire, ils démasquèrent le sombre visage de Minerve, la mulàtresse, qui se tenait à quelques pas du seuil.
Raymond la reconnut du premier coup d’œil pour’ 2 Je dont on venait de raconter la lugubre histoire. Ses
ct | LA TACHE ROUGE . ÿ. Je Pet
— Eh bien ! fit la petite femme, ce n’est pourtant pas |
Mais à peine son regard eut-il parcouru les numéros, ‘
F —…. Elle se renversa inerte sur le dossier du fauteuil. Ray-
traits, se précipita vers la porte, non point pour ouvrir «
be le silence qui suivit, on put entendre, au dernier rang des étudiants, la voix d’Etienne Poquet, qui di-
| sait:
PE Ça a l'a comme s’il y avait anguille sous roche ! Raymond ne pouvait détacher son regard de Minerve;
il balbutia dans l'effort qu’il tentait pour contenir soit
indignation :
— Vous,.icil.. comment avez-vous osé venir jusque. . dans cette maison ?
Il avait parlé très-bas et d’une voix étranglée, cepen- dant la petite femme l’entendit.
Elle ouvrit les yeux tout grands et le sang lui re- monta violemment au visage. | — Chassez-la! s’écria-t-elle. Je suis chez moi, je veux $
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A cet instant, la mulâtresse releva les yeux. Son regard était triste et soumis.
— Maîtresse Constance, murmura-t-elle d’une voix douce, ne me repoussez pas sans m’entendre. J’ai fait le mal, c’est vrai, mais il y a longtemps que ma seule envie est de réparer le mal que j’ai fait. Je parlerai devant tous si vous le voulez, mais ce que j’ai à dire ne regarde que vous et le fils du comte Raymond.
Il y avait dans son accent une expression de repentir si
- solennel que la petite femme hésita entre l’horreur de | ses souvenirs et je ne sais quel vague espoir. Minerve ajouta en faisant un pas dans l'intérieur de k la chambre et en baissant la voix davantage : — Je ne demande pas qu’on me pardonne, je viens chercher de l’aide pour sauver maitresse Angélique. Maman Marquis resta muette et toute frémissante à ce nom. Raymond se tourna vers ses camarades, et son geste fut si impérieux qu'ils dégagèrent la porte aussitôt. — Personne ne doit rester dans le corridor, dit Raymond en la refermant. Vous entendez : personne! Les étudiants étaient fortement impressionnés par cette scène, dont la signification vraie leur échappait pourtant « complètement. Aucun ne refusa d’obéir à l’ordre de Raymoud, sauf Etienne, que Saint-Brix poussa devant lui en disant avec une honnète rudesse :