LA MAISONFORT
Le château de la Maisonfort était un grand bâtiment d'assez belle apparence, situé à la pointe de la presqu’ile que forme le cours sinueux de la Seine, entre Mantes et Rocheguyon.
Le baron Denis Chauffour, propriétaire actuel de la Maisonfort, avait augmenté considérablement l’importance de ce domaine, qui pouvait rapporter de 25 à 30 mille livres de rentes à feu M. le comte de Saint- Pierre d’Agave, autrefois. Maintenant, Denis Chauffour était pour le pays une manière de marquis de Carabas,
- achetant tout et arrondissant incessammentsa terre. Son revenu local dépassait déjà cent mille francs, et il achetait toujours.
Il avait acheté notamment d’anciennes carrières d’ardoises auprès de Meulan, où ses galeries et ses ateliers occupaient un nombre considérable de bras.
Onrépétait volontiers dans l’arrondissement que tout ce
. bien ne formait que la vingtième partie de la fortune du ba-
ron. Aussi sa popularité était grande, d’autant plus qu’il
ne se prodiguait point.
Il venait une ou deux fois l’an, avec d’autres gentils-
hommes de sa sorte et quelques dames, et se montrait
bon prince envers ses voisins pour le droit de chasse dans les magnifiques bois qui environnaient son pare.
A cette occasion, il donnait une jolie somme pour les pauvres, une cinquantaine de louis, ce qui paraissait énorme.
11 refaisait aussi des bouts de route et reprisait même au besoin les vieux murs de sa paroisse.
Le député en titre d'office ne dormait plus et l’accusait déjà de manœuvres électorales.
A quoi bon? quand elles veulent rouler à la Chambre, ces énormes bourses n’ont même pas besoin de s'ouvrir : il leur suffit de se montrer, ou tout au plus de laisser chanter un peu leur contenu, plus harmonieux que la * lyre d’Orphée.
; - LA TACHE ROUGE ne: V0880
Le château dressait à mi-côte sa façade régulière, composée d’un corps de logis et de deux ailes en parfait état de conservation, mais destinées à être jetées bas, parce que le baron avait promis un palais à cette contrée dont'il voulait décidément faire le bonheur.
Au-devant de la grille toute neuve et abondamment dorée, une magnifique avenue alignait ses huit rangs de vieux chènes qui descendaient jusqu’à la rivière en traversant un parc de toute beauté.
Par derrière, les jardins s’étageaient, relevés en terrasses et encadrés par des charmilles monumentales.
On était aux premiers jdurs du printemps; six semaines avaient passé sur les événements racontés dans nos précédents chapitres, emportant à la fois les bruyantes joies du carnaval et l’hiver aux longues nuits.
La tête des grands arbres restait nue, et c’est à peine si la sève montante rougissait l’extrème pointe de leurs rameaux; mais les arbustes du jardid avaient déjà des feuilles et les boules hâtives du lilas de Perse mettaient autour des carrés une frange de verdure.
- Il pouvait être sept heures du matin. La rivière, gracieuse comme une écharpe à demi déployée, se ridait de petits flots microscopiques, et fumait légèrement sous le premier regard du soleil.
Le château, qui dormait encore, avait toutes ses fenêtres closes et semblait une maison déserte.
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Au loin, de l’autre côté de la Seine, la prairie montait doucement vers les cultures que la forêt dominait de ses panaches estompés par les transparences de la brume.
nm. C'était un paysage heureux et paisible jusqu’à la mollesse, réveillé seulement, on ne pourrait pas dire animé, par quelques troupeaux de gras bétail qui dormaient debout, le museau dans l’herbe, comme des gourmands y repus.
Je ne sais pas s’il faut appeler ce qui va suivre une ‘scène ou un rêve.
Cela tenait du rève surtout par l’aspect étrange du principal personnage et aussi par le voile de brume qui flottait au-devant du théâtre.
Le théâtre était un petit coin de la prairie, non loin du bord de l’eau, sur l’autre rive, en face du château de
la Maisonfort.
Il y avait là uné cabane roulante de berger, abritée derrière un bouquet de saules, dont les pieds plongeaient dans un ruisseau tout plein de grands glaïeuls, aux feuilles immobiles et recourbées comme une moisson de
E - sabres. l Le troupeau de moutons était encore enfermé dans le . parc à quelques pas de là, mais les brebis éveillées bèlaient, regardant, avec une impatience résignée, la belle m herbe du voisinage à travers le treillage de leur prison.
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Quelque chose d’éclatant parut de l’autre côté de la cabane, entre les branches des saules.
Le brouillard était là plus épais, à cause de la flaque d’eau voisine. On pouvait distinguer néanmoins la forme d’une femme qui marchait, qui glissait plutôt dans les vapeurs du matin.
Elle était grande, élancée, un vêtement blanc la cou-
yrait et flottait au vent de sa course. Sa figure était pâle comme sa robe.
De loin, vous l’eussiez prise pour une jeune fille, tant ses mouvements étaient gracieux et doux, mais autour de son front il y avait une chevelure de neige.
Les rayons obliques du soleil levant entraient dans la cabane par la porte grande ouverte et en éclairaient vivement l'intérieur. On y voyait le berger, un pauvre homme bien hâlé par la dure, qui dormait sur un tas de paille, et, tout près de l’entrée, un petit enfant dans son berceau. ;
Où était la mère? Les bergers ne teignent pas leurs habits de noir pour porter le deuil, mais sur cette face
sillonnée de rides précoces il y avait, même dans le sommeil, le grand, le vrai deuil du cœur. L'enfant n'avait plus de mère.
La forme blanche, cependant, dépassa les saules, puis la cabane.
Elle semblait chercher quelque chose ou quelqu’un.
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EST a2 . LA TACHE ROUGE
Devant la porte ouverte, elle s’arrêta court. Les chiens qui rôdaient autour du parc étirèrent paresseusement leurs membres en la regardant et ne hurlèrent pas. Les
* moutons semblaient étonnés et ne bêlaient plus.
Pour quelqu'un qui eût regardé de l'autre côté de l'eau, ce silence profond aurait ajouté à la bizarre fantaisie du spectacle.
On n’entendait en effet ni les pas de l'étrange créature, ni les sons qui devaient tomber de ses lèvres, agitées comme celles d’une personne qui parle.
Elle entra dans la cabane.
Les chiens se couchèrent, la tête entre leurs pattes.
La femme blanche se pencha d’abord au-dessus du berceau, el parut contempler le sommeil de l’enfant.
Puis elle se retourna vers le tas de paille et se mit à genoux auprès de l’homme qui dormait, tout habillé.
È Elle resta ainsi un instant immobile, puis encore, elle détacha lentement,—et sans doute bien doucement — le bouton de la grosse chemise qui couvrait la poitrine du berger.
- Celui-ci ne s’éveilla pas.
La femme écarta le revers de la chemise à gauche, du côté du cœur, et parut examiner avidement, mais elle * e réleva aussitôt en secouant la tête avec lenteur.
Ce qu’elle cherchait n’était pas là.
Le
Elle revint au berceau, elle prit le petit enfant dansses bras. Le silence continuait sur l’une et l’autre rive, harmonie muette, en quelque sorte, mais charmante, pleine de murmures indécis qui sont comme les soupirs de la solitude à son paresseux réveil.
Un bruit vint tout à coup secouer en sursaut la douceur de ce calme. Une machine à vapeur siffla dans le lointain.
Ce fut comme si on eût brusquement soufflé sur le caprice vaporeux que nous venons de décrire. La femme blauche remit l’enfant dans son berceau et s’enfuit au moment où le berger se dressait sur son séant, frottant ses yeux à tour de bras, puis sautait hors de sa paille pour passer le seuil de la cabane, et chercher derrière les saules la vision déjà évanouie.
Ce fut tout. Le petit enfant dormait et souriait. Le pauvre homme dut croire à un rêve.
Cependant, les échos se renvoyaient à la ronde la clameur essoufflée de la soupape, et peu d’instants après on put entendre la toux régulière et sourde du piston, jouant dans son cylindre.
Le bateau qui fait le voyage de .Paris à Rouen ne de-
» vait pas être loin désormais, quoiqu'il fut encore caché par le coude du fleuve.
. Bientôt on put voir entre les peupliers de la rive l’épaisse chevelure de fumée qui se déroulait au vent.
La cloche d'appel tinta au moment où le Cygne n° 4, soulevant.autour de soi un bourrelet d’écume, tournait
- le coude et montrait à son avant les ailes gonflées de
l'oiseau de Léda.
Il y avait au bord de l’eau, sur la rive gauche, juste au bout de l’avenue, une cabane coquette autour de laquelle séchaïent des filets. Sous la cabane un petit havre abritait un beau côtre de plaisance et plusieurs canots ; à l’appel de la cloche, qui était un signal bien connu; un vieil homme sortit de la maison et détacha la chaîne d’une embarcation.
Les avirons furent hordés; le batelier nagea vers le milieu du fleuve, où il joignit le Cygne n° 4, qui avait ralenti son mouvement.
— Il ÿ a quelqu'un pour nous? demanda le vieil homme en accostant.
— Deux voyageurs, lui fut-il répondu.
Le capitaine du vapeur commanda :
— Borde l'échelle! Allons! allons! les passagers pour la Maisonfort !
En mer, quand la lame se trémousse, l’opération qui consiste à passer d’un, paquebot dans une basse embarcation est laborieuse toujours et parfois dangereuse; ici, au milieu de la Seine, calme comme une cuvette, la chose n’était pas plus difficile que de descendre le perron du Palais-Royal.
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Un garçon gros et court, vètu d’une certaine façon tapageuse et prétentieuse, quitta le compartiment des se- | condes et s’ avença le nez au vent, portant une petite va- "lise sous le bras.
… Le lecteur n’espérait point, je pense, rencontrer si loin du Pont-Neuf notre ami Etienne Poquet, apprenti phar- —macien et principal comique du Coin de Charlemagne. C'était lui, pourtant, plein de santé et de contentement. de soi-même, la casquette sur l'oreille, le sac de voyage en bandoulière. Il traversait les groupes d’un air fier et » son regard semblait dire : « A vous revoir, mes braves, ce n’est pas vous qui allez en visite au château de la Maisonfort ! »
— Voilà ! fit-il en arrivant à l'échelle; ça me-connaît, j'ai le pied marin, rangez-vous.
Il franchit la première marche gaillardement, fit un faux pas et roula comme une boule au fond du bateau. Après lui, venant de l’arrière où sont les premières places, s’approchait l’autre voyageur, ou plutôt la voyageuse, car c'était une jeune femme remarquablement belle, dont la tournure et la figure avaient fixé, depuis. Paris, tous les regards connaisseurs.
ST Elle n'avait paru faire aucune espèce d’attention aux ommages muets dont l’entouraient ses compagnons de cabine, parmi lesquels vous eussiez distingué pourtant» dphaser personnes « comme il faut, » entre autres un
-:36 | LA TAGHE ROUGE avoué rouennais, correspondant de la société des antiquaires du Cotentin, et un nourrisseur des Andelys qui avait eu deux fois le prix de poésie au concours général d’Elbeuf.
| La toilette de cette jeune dame, assez dédaigneuse pour ne-point remarquer de pareilles personnalités, était “élégante mais sévère, et d’une irréprochable correction.
| On aurait pu s'étonner de la voir, à son àge, voyager ‘seule, car elle n’avait même pas la compagnie d’une femme de chambre, si sa tenue à la fois digne et décidée n’eût forcé le respect.
Rien, du reste, dans son costume, n’indiquait le tour ni même la promenade. Elle n'avait ni sac ni bagage.
On eût dit qu’elle était montée dans le bateau comme on prend une voiture pour rentrer chez soi.
A la vue d’Etienne Poquet qui la précédait un sourire essaya de naïtre sur ses lèvres, mais elle redevint sérieuse aussitôt et descendit, gracieuse et grave, au milieu de fhilarité provoquée par la chute du malheureux étudiant.
Celui-ci prit place à l'avant de l’embarcation, la jeune dame $’assit à l'arrière; la soupape du vapeur hennit et les roues recommencèrent à battre l’eau.
L’embarcation n’avait pas encore touché terre au bout de l'avenue que le Cygne n° 1 disparaissait déjà derrière les peupliers.
LA TACHE ROUGE at
Le vieux batelier avait tenu le bac du temps des Saint- Pierre d’Agave : il savait la politesse et manœuvra de | maniéreà ce que la belle jeune dame n’eût qu’à mettre un pied devant l’autre pour débarquer.
Î .J1 ôta son bonnet de laine pour recevoir la pièce d’argent qu’elle lui tendait, et la salua avec un respect équi- . ñ voque.
x . Quant à. Etienne qui semblait de fort mauvaise hu- … meur depuis sa mésaventure, il demanda :
—- Combien vous doit-on, l’homme ?
— Rien, répondit le batelier, si vous allez au château. — Je vais au château, prononça majestueusement . Poquet; mais c’est égal, il faut que chacun gagne sa vie.
Et il tendit un gros sou au batelier, qui ôta son bonnet de laine une seconde fois.
+ La jeune femme avait quelque pas d’avance.
Poquet se mit à suivre l’avenue derrière elle, sans essayer de la rejoindre. En marchant, il grommelait : . —(Ça a fait semblant de ne pas me reconnaitre parce que j'étais dans les secondes et que ça allait en pre- mières! Elle vient pour le baron et moi pour son chef
FA de cuisine; mais je serai peut-être mieux reçu qu’elle. lest égal : si elle s’avisait de dire à Saint-Brix et à Sé- - goffin que mon cousin, le gentilhomme à tilbury et à »onnes fortunes, est un cuisiuier, ça ne serait pas drôle !
Il paraît que la jeune dame fréquentait ces messieurs du Coin de Charlemagne, puisqu'on la soupçonnait capable de renseigner Saint-Brix et Ségoffin. 4
Quand elle sonna à la’ grille tout fraichement redorée, Etienne, qui avait ralenti le pas à dessein, était encore au milieu de l’avenue.
Le concierge sortit de son pavillon.
A l’aspect de la nouvelle venue, il eut un mouvement de surprise.
— Bonjour, Antoine, dit-elle avec une familiarité hautaine : vous ne vous attendiez pas à me revoir sitôt?
Sur la figure d'Antoine il y avait une craintive affectation de respect qui déguisait mal l’aversion et même le mépris.
— On ne vous voit jamais trop souvent, M'° Esther, répondit-il. Seulement, ça me fait du chagrin de penser | que vous vous êtes levée si matin pour rien. Il n’y a personne à la maison. j
Nul n’aurait su dire où cette belle Esther Jéricot avait pris ses airs de grande dame. On voit, du reste, par compensation des héritières de princes qui ressemblent à Jeur bonne, et non pas en beau.
— Je savais fort bien que je ne trouverais pas le baron, dit-elle, et peu importe. J'ai mon appartement i:i, et j'y suis chez moi.
— C'est que, murmura le concierge avec un sourire
douteux, on avait mis quelqu'un dans la chambre de mademoiselle.
— Vraiment? fit Esther, sans émotion ni surprise ; une de ces dames ?
Antoine eut un mouvement de tête affirmatif.
« — Vraiment ! répéta Esther. La comtesse? Non ? An gélique, alors ?
… Unrire doux et argentin montra la blancheur de ses dents.
— Pauvre petite! dit-elle. Ces nègres ont beau être millionnaires, et même nobles, et même blonds, ils n’inventent jamais la délicatesse. Je vais reprendre mon appartement, Antoine, puisqu'il n’y a personne, ditesvous...
— Mais... balbutia le concierge.
Esther fixa sur lui un regard froid, mais perçant.
Antoine ajouta en baissant les yeux :
— J'ai dit vrai : il n’y a plus personne.
— Pas même Minerve?
— Pas même Minerve.
— Et le vieux Clément?
Comme Antoine ouvrait la bouche pour répondre, un homme à cheveux blancs, houtonné dans une ample livrée, sortit des communs et se dirigea vers le perron d'honneur.
, — Clément! appela Esther.
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Le vieillard s’arrêta.
— Vous ici! prononça--il tout bas, quand Esther l’eut rejoint. Vous ne savez donc pas?
— Si fait, interrompit Esther délibérément, ou plutôt, je m'en doute. J'ai un appétit de voyageuse, Clément; apportez-moi mon déjeuner en haut, chez moi, nous causerons.
Le vieux valet s’inclina et ouvrit les deux battants de
la grand’porte.
A ce moment, Etienne Poquet abordait, casquette basse, le concierge, qui restait tout pensif, et lui disait :
— Puis-je avoir l'avantage de saluer ?.… |
— M. le baron est absent, interrompit Antoine avec humeur.
— Pardon ! répliqua l'étudiant, c’est mon cousin Polydore que je viens voir.
La physionomie du concierge s’éclaira aussitôt.
— Ahlah!fitil, vous êtes le cousin de M. Polydore, c'est bien différent. Je vous en fais mon compliment, jeune homme. Donnez-vous done la peine d’entrer.