LE FANTÔME
Ordinairement, les grands seigneurs menant une vie de plaisir, se lèvent tard. Don Juan et le maréchal de Richelieu n'étaient pas hommes du matin, à moins qu’un duel ou la chasse les mît hors du lit pour voir
lever l'aurore.
M. Polydore faisait exception à cette règle. Quoiqu’il
- fût un déterminé viveur et qu’il se comparàt volontiers lui-même aux roués les plus célèbres des temps mo- dernes et de l’antiquité, l’habitude qu’il avait de devan-
Ris 3 4° JE
cer le soleil pour « faire la halle » était devenue chez lui une seconde nature.
A l'heure où M: Esther Jéricot et le cousin Etienne Poquet arrivaient ensemble au château de la Maisonfort, M. Polydore était debout déjà depuis longtemps, comme le témoignait une assez volumineuse correspondance étalée sur son bureau.
Les lettres, au nombre d’une demi-douzaine, étaient enfermées dans de superbes enveloppes cream-laid, et toutes timbrées d’un large cachet de cire rouge aux armes du baron Chauffour. Le baron avait, en effet, des armes; elles étaient très-belles, toutes neuves, et venaient de la meilleure fabrique, M. Polydore n’avait aucune répugnance à s’en servir. /
Les adresses, tracées d’une écriture correcte, mais pattue, portaient toutes, à droite de la suscription, la signature abrégée de M. Polydore.
Beaucoup de personnages considérables prennent cette précaution pour qu’on ne confonde pas leurs missives avec celles du vulgaire.
Vous n’eussiez trouvé aucune faute d'orthographe dans les noms des rues : M. Polydore avait de l’éducation.
Les noms des divers destinataires pouvaient donner , un avant goût des mœurs à la fois galantes et sérieuses du jeune fonctionnaire,
LA
et
C'était le titre qu’il se donnait, ne voulant plus être confondu avec les artistes.
Il y avait une letire pour le marchand de comestibles, annonçant un envoi des légumes et fruits des serres chaudes de la Maisonfort et portant une commande de légumes et fruits de Paris, où ils sont plus frais qu’à la campagne. (Compte à demi avec le jardinier.) *
Nota.— On n’a pas besoin d’un cuisinier, quand on est propriétaire rural pour subir cette atroce plaisanterie : il suffit du jardinier.
La seconde lettre était pour M"° Palmyre Coquentin, tenant le premier ménage de M. Polydore. Elle ne contenait que des tendresses.
La troisième allait au notaire, avec remise de quel-
. ques petits fonds, gagnés honorablement par le canal du marchand de comestibles déjà mentionné.
La quatrième s’envolait vers le second ménage de Polydore : titulaire, M!° Honorine, étoile d’un théâtre sans façon.
La cinquième emportait à l’agent de change des or dres de bourse.
La sixième renfermait une fleur de myosotis.
Rien n’est doux comme un troisième ménage naissant. . Elle n'avait pas vingt ans, celle à qui on envoyait la fleur d'azur. Ses cheveux blonds pesaient un kilograme,
Elle était veuve et vicomtesse du Danube,
C'était dans cette troisième pièce de sa correspondance galante que Polydore avait mis tout son style et tout son cœur.
Les deux autres poulets avaient la froideur des choses légitimes. « Ma bonne Palmyre; ma chère Honorine. » Cela sentait la tranquille félicité des intérieurs bourgeois. * 6
Mais pour la vicomtesse Biblowska, quel différence !
« Mon âme,
« Dans un âge encore avantageux, la fatigue d’avoir fréquenté les plus belles femmes de Paris m’en rendait l'agrément monotone, lorsque j'ai eu la chance de rencontrer sur mes pas la personne qui m’a rajeuni à neuf mon tempérament, semblable à la baguette d’une fée!
« Dans les sociétés de mon entourage on me plaignait de mon blasement prématuré, acquis par trop de connaissances, dont les dames me surnomment généralement le type de don Juan dans Paris. Ça ne me faisait
plus rien de rire avec celles qui vendent leurs familia-
rités au poids de l’or, quoique je les ai toujours attachées à mou char sans rétribution par le caprice qu’on leur inspire.
« Je n’aurais jamais cru que je retrouverais les transports et les délires, comparablés au climat de l'Italie, dans Roméo et Juliette, à l’'Odéon. Ça y est pourtant.
LE
J'ai du feu qui me coule comme un volcan de veine en veine, à ton seul nom d’Olga, dans mes propriétés de province où je passe quelques instants loin de toi. J’avais déjà éprouvé pour une Polonaise, du temps du prince Ménétine, dont j'étais l’inséparable dans ses débauches; mais ça n’était rien auprès de ma douleur, quand je pense que tu as mangé saus moi les haricots verts et la salade, dont je t’'enverrai tant que tu voudras, produite par mon immense patrimoine. J'y joins un quartier de chevreuil, quoique la chasse soit fermée, et 25 louis... »
Ah! Polydore, prenez garde !
Polydore n'avait pas même l’air de se douter du danger:qu'il courait sur cette pente inconnue.
Il était debout devant sa toilette et se regardait dans la glace avec plaisir. Tout lui convenait de ce qu’il voyait : sa figure barbue, sa taille solidement prise et sarobe de chambre de mauvais goût, mais dont le ve- Jours valait cher.
— Type de don Juan, dit-il, c’est pourtant vrai ! mais plus mâle. Seulement, à mon entrée dans le monde, j'ai fait une sottise, car voilà les cheveux blond-vif qui deviennent à la mode. C’est bête.
Ses grosses mains caressaient amoureusement sa chevelure épaisse et crépue d’un noir mat, ainsi que sa barbe, ses moustaches et ses favoris.
— Maintenant, reprit-il, si je cessais ma teinture, il y aurait un mauvais moment à passer.
— Celui où vous seriez moitié brun, moitié carotte, patron, dit une voix flûtée qui sortait du cabinet voisin.
Car M. Polydore ne parlait pas tout seul. Son valet
de chambre brossait les habits de l’autre côté de la porte. … Ilne faudrait point vous représenter ce valet d’un valet, le Frontin de M. Polydore, sous des couleurs trop humbles. C'était une manière d’aide.de-camp, bien couvert, bien nourri, coquin sans réussite, paresseux Ccondamné au travail, qui s’estimait, avec quelque raison, supérieur à son maître et le méprisait comme M. Polydore lui-même comblait le baron Chauffour de son parfait dédain.
— Carotte! répéta Polydore, cet animal-là se sert d’expressions !.… Mais je te pardonne, ma pauvre vieille, tu es un vaincu de la lutte sociale, et l’amertume même de tes paroles est un hommage rendu à celui qui a gagné la bataille.
Le vaincu, qui s'appelait Boiteau, ne répondit que par un ricanement vengeur.
— Avance à l’ordre! commanda Polydore. Nous allons faire le menu du jour. As-tu des idées ?
Boiteau montra sa figure pàlotte et moqueuse au seuil du cabinet.
— Si vous voulez savoir ce que j’ai envie de manger,
répondit-il, c’est une soupe à l’oignon, un hareng frais,
moutarde et des tripes à la moile de Caen. J’en sèche à gober pendant tout un carème du gibier et des truffes, des truffes et du gibier. Malheur!
M. Polydore avait trempé sa brosse dans la teinture pour rechampir la racine de ses grosses moustaches.
— Pas dégoûté, fit-il; si tu es sage, nous mangerons ensemble une omelette au lard, mais il ne faut pas y habituer les pékins.. au menu !
M. Polydore ajouta, car c'était un déterminé moraliste :
— C’est pourtant vrai que l'habitude des délicatesses engendre forcément le dégoût. ]1 y a des moments où le satin et le velours m’ennuient. Je me dis alors : Pourquoi ne séduirais-tu pas, sans y attacher d’autre importance passagère que celle d’un caprice, une fille de la populace ou même une simple villageoise?
— Stupide animal ! grommela Boiteau.
— Tu dis?
— Je dis que c’est aujourd’hui le cas de manger l’omelette. Quant au menu, pas besoin.
— Comment! pas besoin ?
Boiteau le regarda d’un air innocent.
— Est-ce que j'ai oublié de vous dire ça? Tout le monde est parti, vous avez vacances.
* v à ln he
La brosse faillit tomber des mains du chef, dont la joue devint écarlate.
— Parti! s’écria-t-il. M. le baron parti! sans me prévenir! Qu'est-ce que c’est done que ces manières-là ?
— Le fait est, dit aigrement Boiteau, que la moindre des choses était de vous demander permission. Elle est ut de même bien bonne !
— C’est ça! fit M. Polydore, tout à coup calmé ; grince, ma poule. Quand on n’est pas content, ça fait plaisir de voir quelqu'un qui l’est encore moins et qui n’a pas l'espoir de le devenir avant longtemps. Sois tranquille, entre le baron et moi on est manche à manche; je dis au bas mot, car s’il me manque des points, c’est que j'ai parfois pitié. Tandis que toi, ma biche, je te traite bien, c’est vrai, surtout eu égard à ce que tu vaux, ; mais si tu essayais de mousser... écoute, c’est tout simple : Le baron est un vieil idiot, et moi, je suis Polydore !
Il se campa devant sa glace, rejetant à droite et à gauche les revers de sa robe de chambre.
— On verra dans deux ou trois ans, marmotta Boiteau, ce que M"° Palmyre, M"° Honorine et la vicomtesse auront laissé de Polydore! ,
Celui-ci le regarda par dessus son épaule et dit :
— Type de don Juan! sera peut-être foudroyé, c’est
vrai! mais beaucoup plus tard, à cause de son adresse.
à dé
—"Ah.ça!.dis donc, interrompit-il, puisque tu parais au. fait, toi, pourquoi sont-ils partis comme cela? Le baron voulait sauter le pas, cette ‘semaine; il m'avait même.touché deux mots du diner de noces. 11 mourait d'envie de me faire ses confidences, mais je ne le laisse pas beaucoup bavarder avee moi; sans cela, il me mangerait bientôt dans la main. Est-ce que l’affaire est manquée ? Tant mieux.
—Ælle est bien mignonne, cette pevite blonde-là, dit Boiteau au lieu de répondre. Je ne comprends pas comment M®°la comtesse a le cœur de la donner à un pareil oiseau.
— La donner ! répéta M. Polydore. Tu es simple !
— La vendre, si vous voulez. Le baron est amoureux comme un fou, c’est vrai, et je pense bien qu’il fera un joli cadeau à M"° la comtesse; mais la petite est capable d’en mourir.
— Bah! fit le chef, quand tu connaîtras les femmes comme moi, bonhomme, tu ne diras plus de ces naïvetéslà. Les petits chérubins du numéro de M'° Angélique pleurent et ne meurent pas. Elles passeraient par dessus quatre ou cinq Chauffour pour moitié moins de millions que n’en n’a le nègre jaune.
… La première gorgée de médecine leur fait faire la grimace, c’est sûr; mais le lendemain de la cérémonie, elle Jèvent. la jambe par-dessus les moulins, êt ça les console. »: LL 5 *
D'ailleurs, il n’y a plus à reculer; M! Esther Jéricot a pu passer ici la moitié de l'automne sans se compromettre ni peu ni beaucoup, parce qu’elle n’est pas du monde et que rien n’est capable de la compromettre; mais M®° la comtesse, en faisant la même chose a brûlé ses vaisseaux, et après ce séjour de six semalnes au chàteau de M. le baron, la douce Angélique n’en peut plus sortir que baronne ou cocotte. Vois si j’ai du blond dans
œæ le cou, bonhomme. Je regrette diablement ma peinture. C'est triste de s'être privé soi-même d’une séduction naturelle.
Boiteau prit la brosse à son tour et fit la chasse aux racines rousses qui poussaient sur ka robuste nuque du chef.
€ Tout à coup il demanda :
— Que pensez-vous du fantôme, vous, patron ?
Polydore se mit à rire.
— Tu mériterais qu’on se fàche, à la fin, répondit-il. Les domestiques ont droit d’insoience, mais me parler du fantôme! Mon éducation libérale me met à l'abri
de ces balivernes, réservées à l'ignorance des campaes. Est-ce que tu penses quelque chose du fantôme, ?
— Il ne s’agit pas de moi, mon éducation n’est pas la
ème que la vôtre, puisque je corrige vos fantes de participes. Vous m'avez demandé pourquoi les maîtres ont
quitté le château, je réponds à votre question : Ils sont partis à cause du fantôme.
— Est-ce vrai? fit Polydore, sincèrement étonné. La frèle Angélique a eu peur ? *
— Non, pas Angélique.
— La comtesse, alors? C’est pourtant une forte femme, et qui n’a pas de préjugés, celle-là!
— Non, pas la comtesse.
— Je ne vois plus que Minerve.
Boïiteau l’interrompit pour dire à demi-voix :
— Vous oubliez M. le baron.
— Bah! s’écria Polydore, qui enfla ses joues, il ne lui manquait plus que de croire aux revenants! Et a-t-on des nouvelles fraîches du fantôme ?
= On en a de toutes fraîches.
— Cause, je t’écoute :
— C'est une femme.
— Jeune, jolie?
— Je ne l’ai pas vue.
— Qui l’a vue?
— Tout le monde et personne. On ne parle que cela depuis la soirée de dimanche, où les gens d ferme l’aperçurent pour la première fois glissant com une vapeur derrière les peupliers.’
— Est-elle habillée en paysanne of en bourgeoise ?
— Elle est vêtue de blanc depuis les pieds jusqu’à la tête.
— C’est salissant, mais c’est d’uniforme. La dame blanche. Ah! les campagnes! Quand donc la science, cessant d’être le privilége des grandes villes, pénétrera-telle au sein des simples”bourgades !
Boiteau eut un rire impertinent, et sa bouche s’ouvrit pour làcher un sarcasme, mais il se ravisa et dit seule-
æ ment :
— Le baron Chauffour n’est pas de la campagne.
— Il est du Congo, s’écria M. Polydore, c’est encore plus éloigné du centre. Mais, en définitive, a-t-elle mordu quelqu’un cette dame blanche? est-elle enragée ?
Boiteau ne répondit pas tout de suite. Quand il prit
2 enfin la parole, sa voix avait baissé malgré lui : C
— Il paraît, dit-il, qu’un crime a été commis au chàteau de la Maisonfort, voici une vingtaine d’années.
— C’est de l’ancien Testament, interrompit Polydore. I y a maintenant près de vingt ans que la chose arriva. Le premier étage de l'aile droite reste inhabité depuis
rs. Dans les romans, ça s’appelle la chambre mau-
Moi, je l’ignorais. On m’a raconté hier seulement détails du meurtre. C’est une bien lugubre histoire,
patron, parole d'honneur !
— Comme toutés les histoires de meurtre. Le baron
LA TACHE ROUGE "2n88
Chauffour n’était pas propriétaire du château, en ce temps-là. Ça ne le regarde pas.
— C’est vrai, mais il faisait les affaires du propriétaire, qui était justement le mari de M° la comtesse.
— Feu le comte de Saint-Pierre d’Agave, c ir juste. Eh bien! après ?
Quoi qu’il en eût, M. Polydore était net im-
pressionné. &
— Et en outre, continua Boiteau, MM. Chauffour père et fils assistaient au dîner qui précéda le crime.
— Où diable veux-tu en venir? demanda curieusement le chef.
— Tout droit au fantôme, repartit Boiteau. Nous sommes très-bien placés ici pour parler de ces choses, car le lieu de scène est devant nous. Voici, juste en face de — votre croisée, les deux fenêtres de la chambre du meurtre. Les avez-vous vues ouvertes quelquefois ?
— Non, jamais. Les portes des cinq chambres qui composent le premier étage de l’aile droite sont condamnées.
.— Eh bien! dit Boiteau, les deux fenètres se sont ou= vertes cette nuit.
— Pas possible! fit Polydore qui s’accouda sur l’ap]
de sa croisée pour regarder mieux les contrevents du pavillon en retour faisant face à son appartement. ” Caril avait un appartement complet au second étage
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de l’aile gauche. Sa chambre à coucher, son saloget sa salle à manger, donnaient sur le jardin comme leg pièces correspondantes du premier étage de l'aile drojfe, où le double meurtre avait été commis.
— Vous dormiez, reprit Boiteau, vous étigz rentré de er étage, ici,
ManteS un peu bien rond; mais au pre sous nos pieds, M"° la comtesse et M.de baron étaient éveillés. Ils ont tout vu. 6e.
— Tout quoi? demanda le chef”qui avait perdu son gros rire. Tu parles d’une femme, ce n’était pas une
femme.
& — La victime? Je le sais bien. I1 y en avait deux, et
c’étaient des hommes. Mais si vous saviez tout ce qui se raconte ici depuis quarante-huit heures! Il y avait un jardinier, et puis la mulâtresse, sans compter la marquise de Saint-Pierre d’Agave, belle-sœur de M”° la comtesse. Aucun des meurtriers n’a élé puni. Aucun! Je ne prétends pas vous expliquer ce qui est inexplieable, je répète seulement ce qui m’a été rapporté. Hier, dans la journée, Minerve avait mis la maison sans dessus dessous, en dénonçant la présence d’un être mystérieux. un fantôme, il faut bien l’appeler du nom que Jui donnait la mulàtresse.…. taille élancée, presque vaporeuse, agilité de syiphide; vêtements blancs, cheveux longs et flottants, mais entièrement blancs, visage jeune, beau d’une blancheur plus mate que celle de l’albâtre. Mi:
nerve, à la vue de cette étrange créature, poussa un tel cri que tous les gens de l’office montèrent à la fois. C’était en plein jour, dans le corridor du premier étage. On trouva Minerve demi-pàmée, et montrant de son doigt tremblant l’extrémité du corridor, où la pâle apparition achevait de disparaitre dans un rayon du soleil.
— Cela ressemble à un conte d’enfant, dit le chef.
— Vers onze heures de nuit, reprit Boiteau, nouvelle alerte. Il faut vous dire que, dans l'intervalle, vingt histoires avaient circulé. La cuisine ne désemplissait pas, et tous les gens du pays à une lieue à la ronde venaient raconter leur anecdote où le fantôme jouait son rôle.
On l'avait vu en plaine, sous bois, sur l’eau.
Presque tous s’accordaient à noter deux circonstance singulières : le fantôme se penchait toujours au-dessus du berceau des petits enfants, et on l'avait vu ouvrir le vêtement des laboureurs endormis aux champs pour regarder leur poitrine.
— Ça, c'est égrillard! fit Polydore, qui redevenait sceptique.
— Ou terrible! répliqua Boiteau. Voulez-vous parier qu’il y a quelque drame à tout casser là-dessous?.…
Donc, aux environs de onze heures, tout le monde était retiré, lorsqu'on entendit un cri long et déchirant
- qui partait on ne savait d’où.
Du haut en bas du château les fenêtres s’ouvrirent, car chacun voulait voir. Quoique je ne sois pas le type de don Juan, je me trouvais avec quelqu'un de l’autre sexe qui me veut du bien. Nous nous promenions sous l'avenue : nous accourûmes au bruit, et nous vimes — comme je vous vois, — les deux croisées de la chambre du crime grandes ouvertes. L'intérieur était éclairé faiblement. 11 n’y eut pas d’autre cri, mais on entendait comme une plainte.
— Et que voyait-on?
— Rien d’où j'étais, nous regardions de trop bas; mais
les domestiques aux mansardes, et sùrement aussi les maîtres au premier étage, aperçurent une forme blanche, agenouillée au milieu de sa chambre. M. le baron,
qui était à la croisée de la comtesse, ici dessous, ordonna d’une voix qui tremblait, j’en réponds, de prendre’ des flambeaux et d’aller visiter l'aile droite. Personne ne bougea. Le baron dit : « Si on croit me forcer à vendre la Maisonfort avec de pareilles mômeries.. »
— Tiens, tiens ! interrompit M. Polydore, ma parole, j'y songeais. Il y a dans les livres des histoires d’acquéreurs qui voyagent. ainsi avec des draps de lits sur la tête et en trainant des chaînes, pour dégoûter les propriétaires. Pas bête. Ça réussit quelquefois.
— J'y ai pensé aussi, reprit Boiteau. On est malin ici
autour, et nous ne sommes qu’à dix lieues de la Nor-