‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 16 sur 51 · ESTHER · texte numérisé non relu

ESTHER

Dans la chambre du premier étage, située au-dessous de l'appartement Polydore, et qui gardait les traces d’un départ précipité, cette belle Esther Jéricot prenait son chocolat en compagnie du vieux valet de chambre Clément.

Elle venait de reprendre sa place après avoir été jusqu'à la fenêtre pee voir le théâtre de l’apparition.

c était alors que Polydore avait pu l'entendre et la voir

+ sur le balcon.

Clément, en effet, avait fait à Esther un récit à peu

Re

ü4 LA TACHE ROUGE

près semblable à celui que nous avons entendu de la bouche de Boiteau, jeune homme bien couvert et bien élevé, mais valet d’un valet. à

Esther mangeait de bon appétit; Clément se tenait debout derrière sa chaise et continuait de parler d’une voix lente et paisible. "

— Quand je vous ai écrit au commencement du carème, disait-il, le mariage devait se faire tout de suite; on ne s’en cachait pas, M"° la comtesse avait l’air de quelqu'un qui prend possession, et M'° Angélique, la pauvre enfant, ne paraissait pas capable d'opposer beaucoup de résistance. Ga m’étonna de ne pas vous voir arriver, sachant que vous aviez. quelque chose comme une promesse dans votre poche.

— Mauvais papier, dit Esther en souriant. J'ai consulté; à mesure que les hommes perfectionnent la loi, nous autres’ femmes, nous sommes dé mieux en mieux volées. Les avocats m'ont répondu que ma prémesse de mariage étirien, c’est tout à fait la même chose. Æ+

— Alors, pourquoi êtes-vous ‘révenue ?

— Parce que j'ai d’autres armes, meilleures que la promesse de mariage. J'ai travaillé la moitié d’une année, et jai passé ici un mois tout entier à m’ennuyer comme une morte. Ce n’est pas avec de l’argent que le baron Chauffour me paiera cela. Je n’avais pas besoï de‘me presser; j'étais informée jour. par jour dé tout ce :

ON

qui se passait au château. Asseyez-vous done, Clément, . nous sommes seuls et je ne suis pas fière. Tant que M: le | maire ne-m’aura pas faite dame et chatelaine ici, nous " “ & pouvons bien causer de pair à compagnon tous les deux. & Pas de compliments, asseyez-vous.

— Je veux bien m’asseoir, répliqua le vieux valet : je n’ai plus mes jarrets de quinze aus... Mais espérezvous donc encore ?

Esther trempa sa dernière mouillette dans sa tasse de

chocolat, en répliquant avec lenteur :

— Ge n’est pas un espoir que j'ai, c’est une certitude. Et comme Clément secouait sa tête grise, elle ajouta : — Angélique a été fiancée par moi à quelqu'un que je protége, et je vous donne ma parole d'honneur qu'il m'y aura jamais d'autre baronne Chauffour que moi. | … — Savoir, savoir, fit le vieux Clément d’un air souk cieux, il y a des choses plus impossibles. L’embrouillàmini ne manque pas autour de nous, et ce serait peut- , être un bonheur de voir les choses finir ainsi. Moi, d’a- * bord, j'ai idée que vous pourriez lui faire du mal si vous > vouliez:

— Tout le mal qu’il faut pour mourir, prononça froidement Esther, en repoussant sa tasse achevée. (lément cessa de la regarder et dit en baissant la | voix:

« — Votre papa avait disparu tout à coup du pays ces en 6*

Va

jours derniers; hier soir il est arrivé en même temps que les agents de ce M. Vidal... £

Ceci était une ques!ion détournée. Esther y répondit par un haussement d’épaules d’abord, puis elle ajouta :

— Oui, oui, mon père est dans tout cela. On l’aura probablement chargé de ramener ce M. Vidal et ses limiers. Mais laissons-là mon père, lui et moi nous ne jouons pas le même jeu, quoique j'aie pris dans son jeu les meilleurs atouts du mien.

Il y eut un silence; ce fut Esther qui le rompit.

— Croyez-moi, dit-elle, pas de cachotteries avec moi. :

Où sont-ils allés? J’entends le baron et ces dames ?

— Aussi vrai que le soleil nous éclaire, répondit le vieux valet, solennellement, je n’en sais pas le premier mot, et j'ajoute que personne âu château n’est plus avancé que moi. Rien n’avait transpiré dans la journée. C’est venu comme un coup de foudre.

— Et votre opinion est-elle qu'ils sont partis à cause de cette absurde histoire du fantôme ?

— L'histoire du fantôme n’est pas de celles qu’il faille mépriser, répondit le vieux valet. Je ne la comprends pas bien, mais elle me fait peur. Ma première idée fut que vous y étiez pour quelque chose.

Esther eut un rire dédaigneux.

— Bien, bien, reprit Clément, ne vous fàächez pas. J’ai

de l'attachement pour vous, puisque je me suis mis avec

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