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vous. En tout cas, l’histoire du fantôme a fait découvrir ‘une autre histoire. Avant cela, ils ne savaient pas que Minerve et M!e Angélique allaient au jardin la nuit.
— Au jardin! la nuit! répéta Esther curieusement.
— Ecoutez, continua le vieux valet, c’est drôle; mais j'ai comme une espèce de faiblesse pour M. le baron. Il a du sang de nègre, et ce n’est pas agréable de servir des gens comme ça; mais je l’ai vu tout petit. Son père n’était pas un méchant homme, quoique.
Il s'arrêta et reprit avec un gros soupir :
— Ah! l'argent! l’argent! quand il s'agissait d’argent il ne savait plus ce qu'il faisait, et le fils est tout de même. Ça leur porte à la tête comme si c'était du vin ou du sang. Ils en ont eu de l’argent, Dieu merci, des montagnes! et ce n’était jamais. assez. Je vous demande à quoi ça leur a servi? Le père ne pouvait pas diner deux fois; le fils, qui n’était pas plus vilain garçon qu’un autre, n’a jamais pu trouver de femme que pour être dévalisé, de serviteur que pour être bafoué et volé. IL n’y a pas jusqu’à cet épais grotesque de Polydore.. En un mot, on peut bien dire qu’il a pris la fortune de tous ces pauvres gens, ses anciens maîtres, pour un tas de coquines ou de coquins. Personne ne l’aime, qu’est-ce que je dis donc ? tout le monde le déteste. Si son argent n’était pas comme un rempart autour de lui, le mépris, Ja jalousie, la rancune de tous l’écraseraient. Je suis seul,
entendez-vous, tout seul à Ini vouloir un peu de bien de tempsen temps. Encore. je ne voudrais pas de lui pour mon ami, non certes, j'aime mieux être son valet : mes gages m’excusent. D'ailleurs, quand on me pousse, je réponds : Ce n’est pas de l'affection que j'ai pour cet homme-là, c’est de la pitié.
— Si vous étiez femme, l’épouseriez-vous? demanda Esther, qui avait écouté sans perdre son sourire moqueur.
Le vieux valet rougit et répartit :
— Si j'étais femme... comme vous? qui sait où vouspourriez monter en mettant le pied sur ce tas d’or!
— Pas mal! fit la jeune fille. Vous ètes un diplomate,
. Clément. Nous autres femmes, nous vivons par le cœur ou par la tête. J’ai eu le cœur brisé, ilne me reste que la tête. Qui sait, en effet, où je monterai? Achevez votre rapport:
— C’est presque fini. Nous n’avions pas eu le moindre vent de ce voyage; aucuns préparatifs n'avaient été faits. Je suis sûr que nul n’y songeait. Au contraire, depuis dimanche, on parlait de la noce à pleine bouche. L'avocat Manceau avait eu des conférences avec votre père, qui tenait lieu de conseil à M®* la comtesse: A l’office, on causait d'avantages superbes, stipulés en faveur de cette dernière, et le notaire de Mantes était déjà venu deux. fois. Evidemment, les événements d’hier au soir
"ont tout changé en un tour de main. J'étais là quand
- M! Angélique et Minerve rentrèrent. La pauvre enfant
était toute tremblante. M° la comtesse ne lui adressa
pas la parole, sa colère ne tomba que sur Minerve. Puis
elle s’enferma dans son appartement avec M. le baron.
Vers onze heures et demie, le baron m’appela et me dit de faire sa valise. Pendant que j'y travaillais, j’entendis qu’on appelait John dans la cour des écuries, et presque aussitôt après, la berline roula hors de sa remise. Le baron se promenait de long en large, les mains derrière le dos, la tète pendante. Je lai vu, des fois, bien embarrassé, d’autres fois bien humilié, car ces gens-là n’emplissent pas leurs poches sans avoir avalé dés tas de couleuvres, maïs je ne me souviens pas de lavoir vu si absorbé. 11 faisait compassion.
11 causait tout seul, il s’agitait. Je crois bien qu'il a prononcé votre rom...
Esther sourit.
Clément continua en baissant la voix et en détournant les yeux :
— Il né faudrait pas non plus lagacer de trop près, vous savez ? Quand il est en fureur.
» — Je connais la bête aussi bien que vous, interrompit Esther. Allez toujours.
mn (l'est fini. La comtesse vint elle-même dire que John avait attelé.
Comme minuit sonnait, la berline, traînée par nos deux plus forts chevaux, passait la grille.
. Il y avait dedans les deux dames avec le baron, et Françoise, la nouvelle femme de chambre, s’asseyait sur le siége auprès de John.
C’est tout. Tout ce monde-là était muet. Depuis lors, on n’a pas eu des nouvelles.
Clément se tut.
Esther resta un instant pensive.
— La valise du baron, demanda-t-elle enfin, était-elle faite pour ur long voyage?
— Non, il n’a presque rien emporté.
— Et ces dames?
— Ces dames avaient également peu de bagages, mais on a pu toucher barres à Paris et faire les malles pour l'étranger.
Pour la première fois, le beau visage d’Esther prit une expression d'inquiétude."
— Avez-vous des raisons pour croire qu’ils veulent passer la frontière? murmura-t-elle.
— J'en ai plusieurs, répondit le vieux Clément. La première, c’est qu’à leur place et avec le dessein qu’ils . avaient, je ne serais pas venu du tout à la Maisonfort. Du premier coup, j'aurais pris la route de Londres ou celle de Vienne, si mème je n’avais préféré l'Amérique. La seconde.
I s'interrompit encore, et son doigt tendu montra les contrevents fermés de l'aile droite.
— Connaissez-vous bien l’histoire de cette chambre-là ? demanda-t-il.
— Si je ne la connaissais pas, répondit Esther, comme je ne suis ni sorcière ni fée, je ne pourrais affirmer comme je le fais que le baron Chauffour n’a rien à me refuser. J'ai eu l’acte d'accusation entre les mains.
— C'est quelque chose, fit Clément.
— En outre, continua Esther, mon père a été pendant des années l’homme d’affaires de la principale accusée,
Depuis sa mort?
— Depuis que M®° la marquise de Saint-Pierre d’Agave est devenue maîtresse d’une petite table d'hôte et se nomme maman Marquis.
— Très-bien. C’est une histoire de moins que j'ai à vous raconter. Et la fille de M" la marquise? Avezvous jamais entendu parler d’elle ?
— Je ne sais rien au sujet de celle-là, sinon qu’elle a été ou qu’elle est encore folle; mais jai trois mots qui sont un talisman, un talisman éprouvé, et dont le pouvoir magique grandit au lieu de s’user. J’attribue à ces mots, prononcés par moi, le départ du baron et de la comtesse.
— Quels sont ces mots ?
Pour dire cela, Esther avait baissé la voix et son regard interrogeait avidement le visage de Clément.
Le vieux valet sourit, mais devint pèle.
11 fut du temps avant de reprendre la parole.
— Vous n’ignorez rien du passé, je vois cela, dit-i ensuite évasivement, et certes, c’est encore là pour M. le baron un motif de quitter la France. Je puis vous parler du présent, vous allez me comprendre. La marquise était donc morte, ou du moins c'était tout comme; elle exécutait loyalement le pacte conclu, et maman Marquis, la pauvre bonne femme, végétait quelque part dans l’ob-
scurité la plus profonile.
— Au Coin de Charlemagne.
— C’est cela. Elle gagnaït juste ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim et payer la pension de sa fille Adèle dans un hôpital de fous. Il y avait trève. On la laissait ‘en repos à ces profondeurs où elle cachait son humble existence. Mais, si où l'avait oubliée, elle veillait. Son regard restait fixé de loin sur un être, cher entre tous, et dès qu’il fnt question de marier M! An-
gélique au baron Chauflour…
— Passez, dit Esther, je sais encore cela. M"° la comtesse n’est pas la mère d’Angélique.
— Tiens! tiens! murmura Clément, voilà une drôle
de chose. Ce n’est pas moi qui vous ai dit cela, et pour-
tant vous ne le saviez pas tout à l'heure, quand vous avez parlé de la tache rouge.
— C’est vrai, ou plutôt j’hésitais à le deviner, car il y a des suppositions impossibles. Mais quand il s’agit de certains gens, on devrait toujours supposer l'impossible. Puisque j'ai deviné, ma partie est gagnée. Vous voyez que je triomphe froidement. J’en suis à me demander lequel vaut mieux de me faire baronne et archimillionpaire en prenant d'autorité la main de cet homme — ou . de m’attacher tout bonnement une pierre au cou pour dormir au fond de la Seine.
— Est-ce un conseil que vous me demandez? prononça tout bas le vieillard.
— Non, répondit Esther en relevant la tête. Continuez. Je me conseille moi-même.
Clément reprit : - — Ça vous regarde. Je ne tiens pas à donner mon avis.
Je reviens à la petite bonne femme du Coin de Charlemagne.
En apparence, il n’y avait pas de doute sur l'issue de cette guerre, déclarée de nouveau entre-la richesse puissante et la misère écrasée d’avance. C’était une morte contre des vivants.
Cependant, dès le début, les vivants prirent la fuite
devant la morte, car leur déroute d’aujourd’hui n’est IL, 7
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pas la première : ce fut encore an milieu de la nuit que nous quittèmes Paris, voilà six semaines.
M. le baron avait diné, ce jour-là, chez M®° la comtesse, à l'hôtel d’Agave, et votre père était du repas. A sept heures du soir je reçus par exprès l’ordre de préparer les malles pour le lendemain matin. A neuf heures, nouvel exprès qui commandait la chaise pour onze a
— Et il était temps! interrompit Esther; car à minuit, une fenêtre de la maison de la rue Garancière, dont les derrières donnent sur le jardin de l'hôtel d’Agave, s’ou vrait pour livrer passage à un jeune homme, le héros de ce mystérieux roman.
— Si je devine, direz-vous oui?
— Pourquoi pas ?
— Raymond Lamiral.
— Raymond Lamiral, comte de Thiais. Puisque vous écoutez aux portes, vous avez dù entendre souvent son
nom, prononcé par ces gens qui vivent désormais de ter-
reurs et jouent en tremblant leur hideux va-tout,.
Clément ne répondit pas tout de suite. Les rides de son front se creusaient. à
— Le fils de l assassiné ! murmura-t-il enfin. La main de Dieu est lente.
— Elle est sûre. On dit cela daus les mélodrames, mais c’est vrai tout de mème.
— Et cette fenêtre de la rue Garancière était la vôtre? — Naturellement.
— Vous faisiez là un coup de partie! prononça tout bas Clément.
Sur la joue pàle d’Esther, une larme roula.
— J'avais le cœur brisé, dit-elle. Mais je veux que Raymond soit heureux. à
Et comme le vieux valet la regardait SE ; elle ajouta en essuyant ses paupières baissées :
— Je le veux! je l’aime.