LE MANDAT DE MAÎTRE MANCEAU
Avant de suivre l'entretien d’Esther et du vieux valet de chambre, nous avons besoin de raconter en quelques mots les événements de cette soirée du dimanche gras, la dernière que les personnages de notre drame devaient passer à Paris.
On avait été quatre à table à l’hôtel d’Agave; mais, après le dessert, Angélique s’était retirée.
Le baron, la comtesse et Victor Jéricot étaient restés seuls.
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L’expression de Clément était juste. Le départ pour le château de Ja Maisonfort fat une véritable fuite, provoquée par la comtesse Athénaïs, qui s’élait aperçue de l'absence de Minerve après le diner.
J1 n’y avait pas encore en elle contre Minerve des soupçons bien formulés. Depuis quarante ans, la mulâtresse, émancipée par la loi, mais toujours esclave dans le cœur, la servait avec une muette obéissance. Elle avait donné à la comtesse des preuves terribles de son dévouement.
Entre Athénaïs et Minerve, il y avait des liens qui, ordinairement, ne sont rompus que par la mort. La fille des nègres avait aimé passionnément sa maîtresse jeune et belle dans le passé. Jamais elles ne s'étaient quittées.
L’habitude, cette chaine inerte, mais plus forte que le dévouement même, semblait river l'esclave à sa maitresse.
En outre, il y avait entre elles l’attache de la complicité.
La comtesse avait dû persuader à cette créature, misérablement ignorante, que le baron Chauflour et elle, Athénaïs, avaient son sort entre leurs mains.
Ce n’était pas même tout à fait un meusonge, car il est certain que, de tous les prévenus impliqués dans l'instruction avortée, relative au crime de la Maisonfort, Minerve seule, qu'aucun déguisement ne pouvait trans-
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former, vivait sous son vrai nom, abritée contre le regard de la justice par l'influence de ses maîtres.
Ses maîtres avaient plaidé en sa faveur la pitié et le mépris. Ils s'étaient mis au-devant d’eilé en disant : Fermez les yeux comme s’il s'agissait d'un enfant ou d’un être privé de sa raison.
Et on avait oublié Minerve derrière cette ombre puis< sante.
La comtesse Athénaïs n’était pas femme à desserrer un pareil nœud. ;
Cependant, elle n'avait plus en Minerve sa confiance d'autrefois.
Les regards sombres de la mulâtresse l’inquiétaient.
Sous sa main pesante qui écrasait incessamment cette voloïté, elle croyait sentir de temps à autre je ne sais quels tressaillements de révolte.
Pour tout dire d’un mot, la comtesse Athénaïs avait vaguement peur de Minerve, parce que Minerve aimait trop Angélique.
Nous savons que son instinct ne l'avait point trompée. Minerve ne lui appartenait plus. Elle appartenait à ses remords et surtout à Angélique, la blonde enfant, dont le sourire lui avait enseigné le repentir.
* La dernière parole de Minerve, dans la chambre de inaman Marquis, au Coin de Charlemagne, avait jailli du fond même de son cœur; elle avait dit à Raymond ;
— Si vous voulez venir avec moi, je vous ouvrirai les portes de la maison; si vous ne voulez pas, je prendrai moi-même Angélique comme une chère enfant, et je vous l’apporterai dans mes bras.
Raymond Lamiral avait choisi la première alternative, ne voulant confier qu’à lui-même le soin de jouer cette partie d’où dépendait tout son bonheur.
. L'heure choisie était minuit.
La mulâtresse devait l’attendre à la fenêtre bien connue, sur le balcon de laquelle Raymond avait coutume de déposer ses lettres.
Esther Jéricot avait prêté son aide comme toujours.
Ce n’était pas ici l’assaut banal de l’amant qui escalade le balcon de sa maîtresse. Selon toute apparence, l’entrevue devait être aussi courte que grave.
Il s'agissait, non point d'entraîner une jeune fille hors du devoir, mais d’arracher un bandeau, de détruire un mensonge et de ramener un enfant à sa vraie famille.
Si ardent et sincère que fût l’amour de Raymond, partagé par Angélique, on n'allait point parler d'amour. Raymond allait apprendre à Angélique le grand, le triste secret de sa naissance, et lui dire : Quittez à l’instant même la maison de celle qui mit un si terrible deuil autour de votre berceau, et qui veut couronner son œuvre
en plaçant votre main dans une main rouge encore du sang de votre père.
Il n’y avait pas de preuves à produire, c’est vrai, mais il y avait un témoin.
Un effrayant témoin : Minerve, résolue à toutes les expiations.
Mais cette journée avait été pour la comtesse Athénaïs si pleine de terreurs rétrospectives, de surprises et de fièvres, que l’absence de la mulâtresse, constatée vers la fin du dessert, suffit à éveiller en elle un soupçon.
Le départ avait été fixé au lendemain. Le baron était pris dans toute la force du terme : il aimait éperduement Angélique. Non-seulement il voulait l’épouser, c’est-àdire l'acheter, mais le prix ne faisait rien à la chose : il était décidé à faire des folies.
Le baron Denis Chauffour n'avait pas été gâté par les | femmes comme son cuisinier, l’éblouissant Polydore. Ce n’était pas un «type de don Juan, » au contraire. Depuis sa plus tendre jeunesse, les dames lui avaient tenu la dragée haute, se vendant à lui très cher, et lui donnant, en échange de beaucoup d’argent quelques sourires dédaigneux ou moqueurs.
Les hommes d’or, comme on pourrait les appeler, ces vivantes mines de parures et d’équipages, sont généralement dans le même cas que M. le baron Chauffour, et c’est justice.
11 faut un châtiment exemplaire à ceux qui prétendent payer ce qui est sans prix.
Ce n’était pas du reste tout à fait de lui-même que M. le baron était devenu amoureux d’Angélique. Il y avait longtemps que la comtesse Athénaïs, à l'affût, le tenait en joue.
Peut-être même y avait-il eu préméditation du vivant de M. le comte, car une série de moyens fort adroits avait été mise en usage, dès cette époque, pour faire d’Angélique non plus une fille d'adoption, mais bien mademoiselle de Saint-Pierre d’Agave dans toute la rigueur du titre.
- Le long voyage entrepris par le comte et la comtesse à la suite de la catastrophe du 24 septembre, avait puissamment aidé à cette supercherie.
Nous ajouterons qu’Angélique elle-même croyait être la fille unique de la comtesse Athénaïs et de feu son mari.
C'était l'opinion de tout le monde, et Minerve seule, parmi les domestiques de l’hôtel d’Agave, pouvait avoir connaissance de la vérité.
Il y a des scélérats hardis et sans scrupules. D’autres arrivent au crime par la logique d’une spéculation immorale qui les pousse en avant ou les empêche de reculer. $ ré
D'autres enfin n’ont prèté au mal qu’une complicité
involontaire, et deviennent coupables surtout parce qu’ils ont abondamment profité du crime commis.
- Le baron Chauffour appartenait à cette dernière catégorie.
Dans la nuit du 23 au 24 septembre, au château de la Maisonfort, il était derrière les criminels d'intention et de fait, et il se croisait les bras, témoin intéressé du meurtre.
Mais le prix du meurtre, c'était lui qui l’avait presque intégralement touché.
La comtesse Athénaïs, qui le détestait, qui le méprisait, mais qui n’espérait qu’en lui pour établir, à soixante ans passés, ce qu’elle appelait « son avenir, » l’avait jugé à sa juste mesure.
Ge n’était pas un homme d’audace; il devait s’arrêter court devant la profondeur de certains abimes.
La comtesse Athénaïs n’aurait pas osé dire à Denis Chauffour :
— Je vous offre en mariage la fille du colonel Albert de Thiais. À
Mais le tour de passe’ passe qui faisait d’Angélique M'°.de Saint-Pierre d'Agave, accompli avec tous les soins possibles, pouvant même s’excuser et se colorer au
besoin par l’intérèt de la jeune fille, dont on remplaçait le. nom flétri par un nom honorable, ratifié enfin par le
temps qui prescrit tout, n’en était pas moins pour la comtesse un sujet de perpétuel souci.
Nous avons vu naguère sa‘présence d'esprit se troubler au moment où Victor Jéricot attaquait cette corde sensible.
C’était surtout à cause de cette supercherie que l’'ombre même de sa belle-sœur, la marquise Constance, lui causait une mortelle épouvante.
Jéricot, il est vrai, avait tué, ce jour-là même, la mar-
‘ quise une seconde fois en détruisant les derniers vestiges de son état civil : mais ce fait mème avait ramené avec énergie vers le passé la pensée de la comtesse.
Les gens qu’on est obligé de tuer ainsi deux fois sont capables de tout.
Après le diner, pendant lequel Chauffour avait fait à Angélique une cour maladroite et timide, eette dernière se retira pour commencer ses apprèts de départ.
Elle ne voyait dans ce voyage qu'une partie de plaisir. ,, Jéricot, le baron et la comtesse tinrent conseil, toutes portes closes. |
Le résultat de cette délibération fut ainsi : Quand Minerve rentra de sa visite au Coin de Charlemagne, elle trouva la chaise de voyage tout attelée dans la cour.
On la tit monter sur le siége.
A l'intérieur, les deux dames, Chauffour et Jéricot
étaient déjà installés.
Onze heures sonnaient à l'horloge du Luxembourg quand la chaise descendit la rue de Touruon au grand trot pour prendre la route de Normandie.
Raymond arrivait donc une heure en retard. La fenêtre où il devait trouver Minerve était fermée.
Sa première pensée fut qu’il y avait trahison de la part de la mulàtresse.
Esther lui dit, quand il revint de son expédition manquée :
— Mon père est venu ce soir prendre sa valise. Je n'ai rien pu tirer de lui, mais je suppose qu'ils seront partis tous ensemble. J’ignore jusqu’au but de leur voyage; je le saurai dès que j'aurai vu maitre Manceau, l'avocat. J'ai une lettre à lui porter demain matin, de la part de mou père.
Un se souvient que M° Manceau, conseil de Chauffour père et fils, avait été mèlé fort étroitement à la négociation bizarre dont le résultat fut le suicide civil de Constance-Angèle Lamiral de Thiais, marquise de Saint- Pierre d’Agave.
(était un habile avocat, dévoué aux clients riches qu’il avait et poussant une affaire, bonne ou mauvaise, avec ce zèle banal qui est, en définitive, une vertu de métier,
Ja lettre gonfiée à Esther était de la main du baron.
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La comtesse Athénaïs et lui avaient rédigée en commun dans leur conciliabule, tenu à la suite du diver.
Cette lettre était le résultat même des craintes nouvelles que Victor Jéricot avait éveillées, ce jour-là, dans l'esprit de la comtesse, au sujet de la marquise, ressuscitée sous le nom de maman Marquis.
Jéricot avait eu beau voler à la pauvre petite femme ses dernières armes et les vendre, la peur obstinée survivait à la destruction de ces preuves.
La lettre donnait mission à maitre Manceau de se rendre au Coin de Charlemagne, de voir maman Marquis, et, au besoin, de «faire le nécessaire» auprès de la préfecture de police.
Le nécessaire, c'était un mandat d’arrèt, puisque maman Marquis restait sous le coup de l'instruction relative au meurtre de la Maïsonfort,.
Certes, il y aVait pour la comtesse et le baron, un danger à remuer ainsi le passé, mais la peur ne raisenne pas, ni la passion non plus; Athénaïs chancelait à l’extrème bord de la ruine, et le baron était amoureux.
Amoureux fou, et comme on n'aurait jamais pu croire qu'un pareil homme püt l’être.
D'ailleurs, pour les clients qui payaient bien, la prudence de maître Manceau égalait son activité. Une menace bien sentie devait suffife pour refouler la petite
femme tout au fond de son malheur sans issue, et maître
Manceau était précisément l’homme qu'il fallait pour donner à la menace cet accent mesuré et mème compatissaut qui en double le prix.
Seulement, par suite d'une circonstance impossible à prévoir, les mérites de maître Manceau devaient ètre‘employés autrement dans cette conjecture si délicate, et il n’eut pas le temps de mesurer les termes de la menace sur commande, confiée à son tact tarifé.
Le lendemain matin, en effet, à la première heure, Esther Jéricot sonnait à la porte du Coin de Charlemagne.
On n’avait pas beaucoup dormi dans cette pauvre petite chambre où la fièvre de maman Marquis avait pourtant si grand besoin de repos.
De toute la nuit, Raymond Lamiral n’avait point quitté celle qu’il appelait maintenant sa mère.
Le fameux billet de loterie était là, sur la table, oublié comme un chiffon inutile. Raymond et maman Marquis ne savaient plus à quoi appliquer leur richesse.
Ce billet, néanmoins, combattait leur découragement, car il plaidait avec énergie en faveur de la sincérité de Minerve.
Si la visite de Minerve eût été une ruse de l’ennemi, certes, la mulâtresse n’aurait pas payé à un si haut prix son entrée dans la maison.
On ne jette pas cent mille francs à l'adversaire qu’on
soupçonne d’être prêt à entrer en campagne et qui est dépourvu du nerf de la guerre.
La misère présumée de maman Marquis était une des meilleures sécurités du baron et de la comtesse.
Mais pourquoi Minerve avait-elle manqué au rendezvous ?
Les longues heures de la nuit se passèrent sans qu’il fût possible de répondre à cette question.
Esther fut introduite, et, après avoir pris le siége qu’on lui offrait au pied du lit de la blessée, elle dit :
— Madame, vous ne m’aimez pas, et je comprends cela, puisque mon père vous a fait beaucoup de mal. Ce n’est pas mon père qui m’a conté votre histoire, ce n’est . pas M. Raymond Lamiral non plus puisqu'il ne la sait que d’hier, et pourtant, je la connais sur le bout du doigt. Vous avez été très-malheureuse, vous êtes menacée de l'être davantage encore. Je viéns vous apporter mon aide, ne vous défiez pas de moi : mon intérêt seul me pousse :
— Raymond m’a parlé de vous, répondit maman Marquis laconiquement. Son jugement à votre égard est différent du mien, peut-être vaut-il mieux que le mien.
Esther repartit avec la même franchise calme, mais nette et presque brutale :
— Il vaut mieux, madame, en ce qui me regarde et en ce qui regarde toutes choses. Vous avez perdu jus-
qu'à présent toutes les parties que vous avez jouées; si, au prix du renseignement que je vous apporte, je pouvais acheter le droit de vous offrir un conseil, je vous dirais : Laissez désormais Raymond tenir vos cartes.
— C’est fait, répliqua la petite femme, Raymond est mon fils; il hérite de tout ce que j’aime.
Esther eut besoin de toute sa force pour rester froide.
Ses yeux se baissèrent et sa voix changea.
— Moi aussi, dit-elle, je suis malheureuse. Vous m’avez rendu, par votre Angélique, le coup que vous a porté mon père. Ecoutez-moi bien, madame, je ne hais ni An gélique ni vous. L’ambition où je me suis jetée comme. en un refuge aurait pu nous replacer face à face, car la fortune qui sera mienne vous doit un compte, mais cette fortune est énorme et peu m'importe la part que vousen pourrez réclamer.
— Je ne demande que ma fille... voulut interrompre la malade.
— Laissez-moi achever, et vous, Raymond, dites à votre mère : Celle-là n’a jamais menti.
— C’est vrai, dit Raymond. Esther parle droit, toujours.
. — Esther, reprit la jeune fille, aurait agi comme elle
parle, droit et haut, si le seul grand espoir de sa vie
n'eût pas été brisé. Mais ‘trève à cela. Esther fouille
maintenant dans la hotte aux secrets, incessamment IL, 8*
remplie par son père; elle gagne sa vie, les millions qu’il lui faut pour oublier, en crochetant les tiroirs de son père, bourrés de choses qui ne sont pas à lui. Elle décachète les lettres, oh! sans scrupule aucun, dès qu’elle reconnaît l’éeriture des millions qu’elle a choisis. Voici une de ces lettres décachetées. Lisez cela, Madame. C’est de la main de mes millions.
Elle tendait à maman Marquis la lettre ouverte du baron Chauffour. < La petite femme la repoussa doucement sans rien dire.
Raymond ne bougea pas, bien que son œil brillât du désir qu’il avait de connaître le contenu de la lettre.
Esther eut un sourire où percait une pointe de dédain.
— Je vous épargnerai donc toutes les peines, dit-elle, en résumant pour vous le contenu de cette note.
Elle est adressée à l’homme qui mit en scène autrefois, avec un zèle au-dessus de tont éloge, la comédie de votre décès supposé : maître Manceau. Il fallut le payer cher, car les personnages de sa sorte ne touchent que pour un bon prix à ces besognes compromettantes. Il y avait pourtant ici une porte de derrière : l’humanité. En vous tuant on faisait semblant de vous sauver la vie. Le baron Chauffour et la comtesse ne devraient plus vous craindre, madame, car on leur a vendu hier les seuls
titres qui pussent vous laisser une ombre de droit sur Angélique, mais ils ont appris en même temps l'existence de Raymond Lamiral, ses rapports avec vous, et ce prologue de roman : l'aventure de l'invitation achetée. Ils tremblent, ils sont en fuite, ils vont cacher l'exécution de leurs projets au château de la Maisonfort…
— Au château de la Maisonfort! répéta maman Marquis stupéfaite. C’est le château de la Maisonfort qu'ils ont choisi !
— Et, en partant, poursuivit Esther, qui se leva, le baron a laissé pour maître Manceau l’ordre de paralyser vos mouvements, fallüt-il pour cela évoquer le souvenir des deux meurtres et reprendre l'instruction interrompue.
J'ai tout dit.
La lettre du baron doit aller à son adresse, puisqu’elle était aux soins de mon père; mais vous êtes prévenue.
A votre place, madame la marquise, la nuit prochaine ne me trouverait pas couchée dans ce lit.
Ayant ainsi parlé, Esther tourna le dos et prit la porte. ;