‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 19 sur 51 · LE DERNIER JOUR DU COIN DE CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

LE DERNIER JOUR DU COIN DE CHARLEMAGNE

Ce matin-là, il y eut grand tumulte au Coin de Charlemagne. La petite pension bourgéoise, modèle inimitable des établissements de ce genre, était dans un désarroi complet.

Les maisons ont une âme, l’âme de la maison s'était envolée.

Au déjeuner, qui était mauvais et mal servi, la table était entourée de visages sombres.

Il ne manquait qu’un seul des convives ordinaires, mais ce convive était Raymond Lamiral.

Mariette servait en pleurant et jonchait le carreau de tessons, car sa maladresse de tous les jours semblait avoir triplé par l'effet de son gros chagrin.

On eût dit que le ravage de la vaisselle lui apportait une amère consolation.

On parlait peu; il y avait parmi les étudiants de maman Marquis non-seulement beaucoup de tristesse, mais encore une sourde colère. |

Et pourtant Etienne Poquet, mécontent de son bifteack, ayant essayé de lancer une parole amère à l'adresse de la petite femme, fut chuté rudement par Pol de Saint- Brix, qu’on approuva à l'unanimité.

— Respect à maman ! avait dit le gentilhomme basbreton, et si tu recommences, gare à tes oreilles!

Ségoffin, Bayras, Maugarnier, Van-Born mangeaient avec une silencieuse gravité.

Au dessert Ségoffin jeta sa serviette sur la nappe, sans la plier, et prononça, d’une façon dramatique, la parole attribuée à Kosciusko mourant :

— Finis Poloniæ!

Il y eut un instant d'émotion générale.

— Est-ve que tu ne reviendras pas diner? demanda enfin Poquet. Je connais toutes les autres tables d’hôtes, ce sont des coupe-gorges. Moi j'aime encore mieux patienter quelques jours : maman Marquis se guérira et reviendra.

— Il ne s’agit pas d’une table d’hôtes, répondit Ségoffin. Me Marquis était bien plutôt pour nous tous une amie qu’une marchande de soupes.

— C’est vrai, fit-on à la ronde, une bonne arnie!

— Nous l’aimions, reprit Ségoffin, et même nous la respections. Cela nous imposait des devoirs auxquels nul de nous n’a jamais manqué, sauf peut-être Poquet, mais Poquet ne compte pas.

— Merci, fit l’élève en pharmacie. J'ai de quoi me consoler dans ma propre famille, et je t’éclabousserai quand je voudrai du haut de l'équipage de mon cousin. En voilà un qui a une position!

— Je suis sûr, continua Ségoffin, que M®° Marquis n’en voulait pas à Poquet pour toutes ses sottises. Elle a bec et ongles quand elle veut, et Poquét n'aurait pas pesé lourd en face d’elle.

— Allons donc! fit Saint-Brix : Poquet! Laisse-là

Poquet et va ton chemin. Qu'est-ce que nous fait Po-

quet!

— Poquet! grondèrent les autres. Où diable vas-tu occuper de Poquet!

— Poquet! Poquet! répéta le futur droguiste en colère. Ne dirait-on pas que vous êtes le ‘’érou, vous autres! Je ne Vous dis que ça : mon cousin Pc:ydore vous mettrait tons dans sa poche et son foulard par-dessus.

— Allons, la paix! ordonua Saint-Brix.

— Je voulais dire, continua Ségoffin que si nous avions des devoirs envers M° Marquis, elle en avait aussi visà-vis de nous : des devoirs d'amitié et de convenance, s'entend. Certes, je ne puis la blèmer d’avoir repoussé hier, au point de vue de son traitement, ceux d’entre nous qui étudient la médecine. La confiance ne se commande pas. Mais quitter la maison sans nous en prévenir. :

— C’est bien sûr, interrompit Poquet, brûlant de se venger, qu’elle aurait dû t'en demander la permission ! Elle est malade, elle s’est fait transporter dans une maison de santé où il y a des praticiens sérieux. Si j'étais malade, moi, crois-tu que je ne ferais pas. venir le docteur de mon cousin Polydore ?

— Voilà, reprit Ségoffin avec un redoublement de gravité : la servante de M"° Marquis nous a répondu, en effet, quand nous lui avons demandé les renseignements auxquels nous’avious droit, que sa patronne était dans une maison de santé; mais elle w’a pas mème pu nous donner l’adresse de cette prétendue maison de santé.

— Prétendue ? répéta Pol de Saint-Brix, pourquoi ce mot-là ?.

— Parce qu’il se passe ici des choses extraordinaires et qu’il faudrait ètre aveugle pour ne les point voir.

— Ça, c’est vrai, murmura Poquet, dont la raneune ne put tenir plus longtemps contre le hesoin qu’il avait

de faire ou d’entendre des “ommérages, et ce n’est pas d'aujourd'hui; les cachotteries grouillaient ici tous ces temps derniers, et il y a longtemps que l’idée m'est venue pour la première fois que ça finirait mal : ces lettres qui arrivaient sous un nom qui n’était pas celui de maman Marquis, ces courses qu’elle faisait tous les mois, ayant soin de se mettre sur son trente-et-un, les visites du bonhomme Jéricot, qui est un faiseur numéro un; l’éclipse du même Jéricot, le vieux secretaire bourré de paperasses, sans parler des billets de loterie; et enfin, pour couronner le tout, la journée d’hier passée tout entière en tète-à-tête avec Raymond, puis encore la visite de cette tête noire qui a paru les méduser tous deux...

— S'il y avait un gran(l malheur au fond de tout cela ? dit brusquement Saint-Brix, qui était pensif. Moi, j'ai peur pour maman Marquis !

Chacun, autour de la table, resta frappé de cette idée et plusieurs s’écrièrent :

— Si maman Marquis a besoin de nous, elle nous trouvera !

Mariette rentrait pour desservir.

— Ma bonne fille, lui dit Ségoffin, racontez-nous en-

core une fois ce qui s’est passé ici ce matin.

— Je l'ai pourtant déjà répété à n

aussi, répondit la Picarde. Enfin n'i poite: “Hiy! 4 donc) ÉTA te |

il. DIX LOTS:

" VAUENEC (EN

que M. Raymond n’a pas bougé toute la nuit de la chambre de madame, et sans l’âge respectable qu’elle a, pas vrai, j'aurais cru que c’étaient des amoureux.

Avant le jour, bien avant, puisqu'il n’était que cinq heures du matin, on a tapé à la porte de l'escalier. Qui done, à pareille heure ? J'ai été ouvrir tout de même. C'était une belle brune, et cränement couverte, ni vue ni connue, d’ailleurs. Je lui ai dit comme ça :

— Madame est malade au lit.

Elle m'a refait :

— C’est égal, annoncez-lui Esther Jéricot pour quelque chose de pressé.

J'y ai été. Madame ne voulait pas la recevoir, mais M. Raymond a couru la chercher et l'a fait entrer.

Ils se sont enfermés ensemble tous les trois.

J'ai voulu écouter un brin par l'intérét que je porte à madame; mais ils parlaient tout-bas, et je n’ai entendu que le dernier mot qui était &e la demoiselle Esther, âisant d’un air mauvais : «Ce soir, il ne faut point coucher dans votre lit!»

Autour de la table on se regarda.

L'avis de Pol de Saint-Brix était déjà celui de tout le monde : on avait sérieusement peur.

— Peu après que la demoiselle a été en allée, poursuivit Mariette, Madame et M. Raymond sont encore restés tout seuls, mais pas longtemps.

On m'a sonnée et madame m'a dit :

— Va me chercher vite un fiacre devant la Monnaie.

Et comme je m’écriais de la voir sortir dans l’état où elle était, car sa päleur d'hier n’était rien auprès de celle d'aujourd'hui; elle a l'air d’une morte, quoi! Elle m’a répondu : « Je sens bien que j'ai besoin de me soigner tout à fait en grand, et je vas me faire conduire à l’hospice payant. »

Et qu’en sortant, je l’ai entendue qui grimonait derrière ses dents : « Quel malheur ! ah! quel malheur!»

— Vous êtes bien sûre qu’elle n’a pas prononcé le nom de la maison de santé? demanda Ségoffin.

— Sûre et certaine, puisque je lui ai fait : « Où estelle, votre hospice ? » et qu’elle ne m’a pas répondu seulement, rien qu'en marmottant : « Ah! quel malheur! quel malheur! » :

— Et Raymond? interrogea Saint-Brix. É

— M. Raymond était là tout debout, auprès de la croisée, presque aussi défait que madame et ne sonnant mot. Tout ca m'est resté sur le cœur, je vous dis, comme si j'avais vu quelqu'un se mourir.

Alors, j'ai été cherché le fiacre. J'aurais bien voulu

. rencontrer l’un de vous pour parler, mais tout le monde

dormait. d

Quand je suis remontée, et que j'ai dit : « Le fiacre

est en bas,» madame a regardé sa chambre, tout à l'entour d’elle, en poussant un grand soupir.

C’est sûr que, dans ce moment-là, elle avait envie de pleurer.

— Pourrais-tu dire le numéro de la voiture? demanda Ségoffin.

— Je ne sais point lire les chiffres, repartit Mariette, et j’ai donné à madame le petit chiffon où est le numéro. Pendant que j'étais en bas, M. Raymond avait travaillé, car on ne voyait plus aucun papier dans le secrétaire tout grand ouvert, et il y avait une malle fermée au milieu de la chambre.

— C’est une fuite! murmura Poquet. Ils ont eu quelque honne raison pour se donner de l'air.

— La paix! fit rudement Saint-Brix. J’ai peur. Je donnerais deux mois de ma pension pour savoir où est

Raymond Lamiral en ce moment. Parle, ma fille. Que .

sais-tu ? Dis tout.

Mariette bouchonnait ses yeux rouges avec son mouchoir trempé.

— Moi aussi, que j'ai peur, fit-elle, quoique madame m'a laissé assez d’argent pour vous donner à manger pendant un mois si vous voulez rester ici, et à boire de même. Mais la cuisine! C’était un enchantement que de la voir travailler. Quand elle avait passé sur une casserole, ça se chângeait en baume !

Elle s'arrêta, pleurant à chaudes larmes.

— Où que j'en étais? reprit-elle. M. Raymond me montra la malle et me dit : « Descends ça.» Je soupesai, ce n’était pas lourd, et je pense bien qu’il n’y avait dedans que les paperasses. Je demandai : « Et madame? comment qu’elle va faire pour descendre les cinq étages, à moitié estropiée comme elle est?»

Alors, elle releva ses couvertures et je vis qu’elle était tout habillée dans son lit.

— Ne t'inquiète pas, me répondit-elle, et marche devant; M. Raymond va me porter.

Il est fort comme un bœuf, censément, celui-là, malgré sa taille plus fine que la mienne. Tout de même, quel joli cœur! Pendant que je peinais à descendre la malle, il venait derrière moi, pas plus gèné que s’il avait eu dans ses bras un paquet de plumes. C’est vrai que la pauvre madame ne pèse pas beaucoup.

Nous voilà doné à la porte de la rue. Je n’y voyais plus à force de pleurer.

Le cocher a pris La malle, et M. Raymond a mis madame dans la voiture, où il s’est assis près d'elle.

Alors madame s’est penchée à la portière et m'a dit :

. — Régaye-toi, ma bonne Mariette; soigne bien ton ouvrage et tâche que ces pauvres enfants soient le moins mal possible, tant qu’ils resteront chez moi. C’est bien

IL g®

dur pour moi de m’en aller. Que ta vaisselle soit propre, gare à la casse, et ne gaspille pas trop mon beurre...

Elle parlait encore, que M. Raymond a crié au cocher : « A l'heure, Marché des Innocents. »

La voiture a parti et je suis restée assise sur le pas de la porte, rendant toutes les larmes de mes yeux.

— Il n’y a pas beaucoup de maisons de santé au

Marché des Innocents, murmura Poquet. C’est une couleur.

-.— Ah! j'oubliais! fit Mariette. Madame m’a dit encore qu’on viendrait chercher ses lettres, une femme de la halle, celle qui envoya un gamin hier avee un billet tout graisseux. J'ai oublié son nom, mais je m'en souviendrai bien quand elle me le dira. Dame! que voulez-vous, c'est des grands mystères, et je crois.

Elle hésita, puis acheva en baissant la voix :

— Je crois qu’il était temps pour elle de partir à la campagne. ::,

11 y eut un mouvement autour de la table.

Etienne Poquet rapprocha son siége, tout frémissant qu’il était de curiosité.

— Tu en sais plus long que tu n’en veux dire, toi! murmura-t-il.

— Mariette, dit Ségoffin avec une certaine solennité, s’il y a un danger sur M"° Marquis et que vous en ayez connaissance, votre devoir est de nous en instruire.

— Mon devoir? répéta la grosse fille d’un air de doute. Ça me parait pourtant que madame n'avait pas grande envie qu’on mette le nez dans ses affaires. Enfin, n’importe, vous ne tarderiez pas à être aussi savants que moi, quand mème je garderais bouche cousue, car ces genslà vont revenir.

— Quels gens? demanda le chœur des étudiants.

Mariette se sentait grandir, en vérité. L’orgueil oratoire naissait en elle.

— Faut commencer par le commencement, dit-elle : je n’ai pas enzore vu les gendarmes. Ça vous fait trembler, pas vrai? Moi j'en ai eu la chair de poule gros comme des pois.

Vers neuf heures du matin, il est arrivé un monsieur bien couvert, beau linge ct lunettes d’or, qui louchait un brin et qui m’a dit comme ça :

«— Madame la marquise est-elle visible ? »

J'ai ri tout de même dans le premier moment, et j'ai répondu :

«— Vous vous trompez censément d’étage, et encore, la dame du premier n’est que femme d’un retiré d’affaires. »

Le monsieur est entré sur cela et il a retermé la porte d’un air que j'ai commencé à trembler.

la tapé sur ses lunettes d’or un petit coup, au milieu, disant :

«— Je sais qu’elle est ici, malade, au lit, d’une chute d’accident; je veux tàcher d’éviter le scandale. Allez lui dire que M. Manceau, avocat à la Cour impériale, désire lui parler amicalement dans son propre intérêt, »

J'ai juré mes grands dieux qu’il n’y avait plus personhe et j'ai proposé de montrer la chambre vide; mais l'avocat s’est mis à ricaner sournoisement, faisant :

«— Bien, bien, on connaît cela. »

Il a ajouté :

«— Elle aurait mieux fait de causer avec moi d’amitié, d’abord, auparavant de se cacher. Le scandale est ma bête noire. Je ne suis pas un huissier. Puisqu’elle joue à cache-cache, je reviendrai ou j’enverrai le commissaire. Bonsoir, ma grosse. Pour le cas où elle voudrait s’évader, dites-lui qu’il n’y a pas mèche : la maison est cernée. »

Et voilà, il a filé là-dessus.

C'était maintenant une stupéfaction muette qui régnait permi les étudiants : Poquet lui-même semblait éprouver un certain émoi.

Quant à Mariette, elle ne pleurait plus.

Le succès de son récit l’avait puissamment soulagée.

— Et vous croyez, s’écria-t-elle en mettant le poing sur la hanche, que c’est gentil, pour une honnète fille, de s'entendre apostropher comme ça par des hommes de

. loi du palais! J’ai descendu voir un peu ce qu’il y avait en bas. Je ne savais pas bien au juste ce que c’est qu’une : maison cernée, et je m'attendais à trouver des soldats partout; mais il n’y a point de troupe en habit militaire. C’est tous bourgeois râpés et de mauvaise, mine qui rôdent sur le trottoir ou qui guettent censé sous les portes.

Je les ai reconnus du premier coup, malgré que je n’en avais point jamais vu. C’est laid, mais laid comme des péchés.

Quoi donc qu’elle a pu faire, la bourgeoise, pour être veillée par des oiseaux pareils ?

Gette question, chacun se l’adressait à soi-même.

Et personne n’y pouvait répondre.

Il y avait une véritable consternation parmi tous ces jeunes gens, dont le cœur était bon et qui avaient pour la pauvre petite femme un sincère attachement.

- Seul, Etienne Poquet grommela :

— Rien ne m'étonne quand il y a des cachotteries. J'ai toujours dit que ces mystères-là n’avaient pas bonne odeur.

On n’eut pas le temps de lui imposer silence.

Tout le monde tressaillit au coup de sonnette qui retentit à la-porte de l’escalier.

— Les voilà! dit Mariette. J'ai bonne envie de ne

point répondre. C’est bien sûr des gendarmes pour le coup.

— Ouvre, ordonna Ségoffin, qui se leva. Si maman Marquis est poursuivie pour dettes, je ne suis pas riche, mais je ferai de mon mieux.

— Moi aussi, foi de Dieu! s’écria Pol de Saint-Brix, quand je devrais aller jusque chez papa Jéricot !

Les aufres s'étaient mis debout, et il n’y en eut pas un pour parler différemment.

Poquet lui-même, qui devait deux mois, songea à donner un à-compte, coûte que coûte, — un petit.

— Si on veut, dit-il, j'intéresserai à la chose mon cousin Polydore, qui a le bras long dans les ministères et partout. ;

Plusieurs hommes entrèrent derrière Mariette, qui revenait épouvantée.

La question de savoir pourquoi Ja préfecture de police ne choisit pas ses agents parmi les habitués du foyer de l'Opéra ni mème parmi les membres du Jockey-club, n’a jamais été suffisamment approfondie. d

Ceux qui se présentaient ainsi au Coin de Charlemagne n’étaient pas habillés par Dusautoy, fournisseur de la cour, et leurs figures laissaient quelque chose à désirer sous le rapport de la distinction.

On s'étonne toujours de cela. Moi, je regarderais comme bien plus étonnant le fait de trouver parmi ces

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