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messieurs une majorité de jolis vicomtes, jouissant de trente mille livres de rentes.
Leur chef, cependant, avait à peu près la tournure de n'importe quel bon bourgeois.
Il déclina tout d’abord sa qualité de commissaire de police, et demanda s’il n’y avait point ici un étudiant en droit, nommé Raymond Lamiral.
Sur la réponse négative qu’on lui fit, le commissaire ajouta :
— Je dois prier les amis de M. Raymond Lamiral de lui faire savoir que rien ne le menace, sauf lui-même, c’est-à-dire les imprudences qu’il pourrait commettre, et que s’il veut prendre la peine de passer à mon cabinet, je lui fournirai des renseignements graves qui modifieront certainement sa conduite. Il est libre, du reste, d’obéir à mon appel tout bénévole, ou de s’abstenir. Je répète que rien ne le menace. J
— Ma fille, reprit-il en se tournant vers Mariette, persislez-vous à déclarer que votre patronne n’est point à la maison ?
— Nous le déclarons comme elle, dit Ségoflin.
— Et s’il ne s’agit que de répondre pour un effet protesté, s’écria Saint-Brix, ou de trouver l'argent d’une signature, maman Marquis nous a rendu assez de sèrvices à tous pour que nous nous mettious en quatre. La
police ferait mieux de ne pas prèter son aide aux usuriers
qui abusent d’un papier timbré pour ruiner une pauvre créature.
IL y eut de la tristesse dans le regard que le commissaire lui jeta.
— Ma fille, dit-il encore, sans repousser lé reproche implicite qui lui était adressé, que toutes les chambres de la maison soient ouvertes, nous allons procéder à une perquisition.
Poquet, caché derrière Bayras, saisit ce moment pour protester.
— De quel droit entrez-vous chez moi? demanda-t-il. Je n’ai pas l’habitude de recevoir les mouchards, vous savez !
Pour la première fois depuis bien longtemps, l'élève en pharmacie exprimait le sentiment commun.
Le commissaire de police ouvrit son vêtement et y prit un papier.
— En vertu du mandat qui vient de m'être confié par M. le procureur impérial, répliqua-t-il, j'ai mission de rechercher et d’arrèter Constance-Angèle Lamiral de Thiais, marquise de Saint-Pierre d’Agave, dite M"° Constance, dite madame ou maman Marquis, tenant la pension bourgeoise connue sous le nom du Coin de Charlemague, accusée de meurtre : 4° sur la personne de Raymond Lamiral, comte de Thiais. |
— Raymond! s’écrièrent en même temps tous les étudiants.
— Non pas votre jeune camarade, expliqua le magistrat, mais son père. L’assassinat date de quinze ans; - 2° sur la personne d'Albert Lamiral vicomte de Thiais, lieutenant-colonel d'artillerie, frère dudit comte Raymond.
— Excusez, fit Poquet subitement retourné : je m'en doutais presque. Il y avait trop de louche là-dedans! Une demi-douzaine de noms pour elle toute seule, deux meurtres. Eh bien! nous étions ici dans une jolie maison, dites donc! Merci, je ne connais pas cette femme-là, moi, monsieur le commissaire. Cherchez bien, et tàchez de mettre la main dessus.
Les autres étudiants étaient muets de stupeur.
La main de Saint-Brix s'était levée d’elle -mème pour châtier l'élève en pharmacie, mais il ne frappa point.
Le magistrat fit un sigue.
Mariette, plus morte que vive, marcha devant les agents.
11 était alors aux environs de midi. Maitre Manceau avait la réputation d’uu homme actif. On voit qu’il u'avait pas perdu de temps.
Daus la salle à manger il y avait plus que les étudiauis silencieux et sombres.
Au bout de plusieurs minutes, Pol de Saint-Brix dit tout bas :
— Moi, je ne crois pas cela.
— C’est en effet incroyable, murmura Ségoffin. Le père de Raymond! Et Raymond s’est sauvé avec elle!
— Je saurai la vérité, s’écria Saint-Brix. J'irai à l’hôtel de Saint-Pierre d’Agave. Et quand même je devrais avouer à ma cousine l’histoire du billet de bal...
I fut interrompu par Mariette qui rentrait en sanglotant.
— Sont-ils partis? demanda Poquet. Qu’ont-ils trouvé? Qu'’ont-ils fait ? |
— Ils ont mis les scellés partout, répondit la grosse fille, comme si madame était morte, Le commissaire a laissé deux hommes qui garderont la maison de jour et la nuit. Elle avait bien raison de le dire : Quel malheur! Quel malheur !
— Et après?
— C’est tout. Pauvre madame! Ils ont dit qu’elle n’échapperait pas longtemps. Ab! ils ont dit encore que vous pouviez tous rester ici tant que vous voudrez, mais qu'il faudrait payer d'avance au greffe la pension et les chambres.
Personne ne répondit.
La salle à manger se vida peu à peu.
. Mariette fit le diner comme à l’ordinaire, mais à l’heure
de la soupe, il ne vint que Poquet, qui mangea comme quatre en trouvant tout mauvais.
Selon lui, la culpabilité de maman Marquis sautait | aux yeux.
Quand il fut parti et que Mariette se trouva seule dans la maison déserte, son cœur se serra si fort qu’elle eut peur d’étouffer. Elle allait tout le long du corridor sur lequel s’ouvraient les chambres.
A chaque porte elle écoutait.
” Elle connaissait la voix de chacun de ces logis. Ségoffin jouait la comédie bourgeoise chez des petites gens de la place Saint-Michel, on l’entendait toujours répéter des bouts de rôles; Saint-Brix avait un piano à douze francs par mois, Bayras chantait des patoiseries, Poquet avait une certaine façon de siffler le larifla qui crispait les nerfs les plus solides.
Et Raymond, le cher beau jeune homme! ilse coignait dans la tête les versets du code, ce cantique de la chicane; puis, tout à coup, une deux, son pied frappait le carreau pour se dégourdir.
11 envoyait de furieux coups d’épée à une vieille veste pendue au mur, et Pol, l’autre belliqueux, attiré par ce bruit, apportait ses fleurets.
Et alors c'était un cliquetis furibond, mais joyeux.
Plus rien. Derrière toutes ces portes, l'abandon et le silence.
Mariette les ouvrit l’une après l’autre. Chacune d’elles avait sa physionomie. Dans chacune d’elles on l'avait malmenée plus d’une fois, mais aussi elle y avait reçu tant d’étrennes!
Il n’y ent qu’une seule chambre où elle n’entra pas.
Sur la porte de maman Marquis, deux larges bandes étaient collées. |
Mariette connaissait cela : on avait mis les scellés sur les pauvres armoires, chez elle, au pays, le jour où sa mère était morte.
Elle gagna sa soupente en bouchonnant ses paupières, brûlées par les larmes. C'était bien aussi une mort : la mort du Coin de Charlemagne.
Mariette s’assit et croisa ses mains sur ses genoux.
Les sanglots secouaient sa poitrine.
Au lieu de se coucher, elle étendit un mouchoir percé sur son lit pour faire son petit paquet.
Mais le paquet noué, elle ne s’en alla point.
— Non! fit-elle en essuyant résolüment ses yeux gros comme des œufs, madame ne peut pas être une assassine ! Elle me gardait malgré la casse, elle est bonne comme le bon pain. Je suis payée d’avance, je rôderai autour de la maison pour lui faire signe si elle voulait rentrer, et j’avertirai la personne qui viendra chercher ses lettres. Si ça pouvait la sauver, je rirais, rien que pour faire enrager ce Poquet, l’apprenti apothicaire !
Elle remit son mouchoir dans sa poche, montra le poing à Poquet absent et se coucha tout habillée, frissonnant et se disant :
— Toute seule! toute seule dans cette maison où il y avait tant de monde!
Il. 40*