‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 21 sur 51 · LA FERME DE JEAN LE BLOND · texte numérisé non relu

LA FERME DE JEAN LE BLOND

Mariette n’eut pas occasion d’avertir la petite femme, qu’on ne revit jamais aux environs du Coin de Charlemagne.

La correspondance ordinaire de maman Marquis n’était pas bien considérable. Sur la modique quantité de lettres qui vinrent à son adresse dans les jours qui suivirent, le plus grand nombre tomba au pouvoir des agents, malgré la bonne volonté de la grosse fille, qui parvint néanmoins à en soustraire deux ou trois.

Ces lettres furent remises par elle à une femme de la halle qui se présenta à la fin de la semaine, et déclara se nommer La Bastien.

Mariette se souvint de ce nom, qui avait été prononcé au dernier moment par son ancienne patronne.

La Bastien croyait autant et plus que Mariette ellemême à l'innocence de maman Marquis.

Elle la connaissait depuis de longues années, la petite femme était venue maintes fois, en cachette il est vrai, voir une enfant qu’elle avait, elle, la Bastien, en nourrice, vers l’année 1841.

La Bastien s’était attachée à elle pour l’affection sans bornes que la pauvre maman Marquis témoignait à l’enfant.

— Si vous la voyez, dit Mariette, vous lui ferez bien des compliments et respects, la pauvre dame, de ma part. Il n’y a plus tant de casse depuis que la vaisselle ne sert plus. Tous ses jeunes méssieurs ont quitté la maison, rapport au mouchard qui couche maintenant dans la chambre à M. Raymond, que c’est bien humiliant pour moi aussi de demeurer avec de pareil monde, quoiqu'ils ne m'ont jamais dit une parole plus haut que l’autre. Ils viennent de temps en temps; j'entends ces messieurs, voir si j'ai des nouvelles. Qu’elle reprenne les affaires, et il ne lui en manquera pas un, j’en réponds, excepté le Poquet, cancanier numéro un, que je me charge de

mettre moi-même à la porte. Ils sont si contents quand je leur dis qu’elle n’est pas encore prise! Ah! la pauvre bonne dame!

— Et vous pouvez bien ajouter, réprit la Bastien, qu’ils en seront pour leurs peines : j’entends le monde qui court après elle. N’y a pas plus adroïte que maman Marquis quand elle s’y met. Elle me chantait toujours dans les premiers temps qu’elle élait courte d’esprit, et que tous ses malheurs venaient de sa simplicité; mais je ten fiche! qui donc savait choisir et acheter comme elle? On lui vendait moins cher qu'aux autres, et encore on était tout content, comme si elle vous avait fait un cadeau. C’est une fée, quoi! et avant de l’avoir ils useront leurs semelles du gouvernement!

Par le fait, la police avait eu beau découpler ses limiers dans Paris et ailleurs, on n’avait pas relevé la moindre piste.

Il semblait que la petite femme se fût évaporée dans l'air.

Une quinzaine seulement après ce jour, qui fut le dernier du Coin de Charlemagne, une vieille dame qui boitait un peu, mais très-peu, descendit dans une modeste auberge de Mantes avec un beau grand garçon qu’elle appelait son fils.

En France, dès qu’on a affaire à une administration quelle qu’elle soit, les choses ne vont pas vite. IL avait

fallu tout ce temps à Raymond pour toucher le montant du fameux billet de loterie, maman Marquis n’ayant pu faire aucune démarche par elle-même.

Mais enfin, les billets de banque étaient dans son portefeuille, et Dieu merci, le nerf de la guerre ne manquait plus.

Ce n’était pas trop tôt, il faut le dire, car le dernier argent de la petite femme avait passé à ménager des intelligences au château de la Maisonfort.

Elle était instruite jour par jour de tout ce qui se passait là-bas, et surveillait de loin tout le monde, même Minerve, qui pourtant avait payé si cher la confiance qu’on lui marchandait.

La vieille dame boiteuse et son beau garçon de fils . pe restèrent que vingt-quatre heures à l’auberge de Mantes.

Mais la famille d’un brave métayer de Bonnières, nommé Jean Leblond, dont la ferme confinait aux coupes les plus éloignées des bois de la Maisonfort, s’augmenta tout à coup de deux membres : Madeleine Leblond et son fils Julien, qui revenaient de bien loin.

Maman Marquis avait raison et la Bastien aussi.

La première avait mal mené sa vie, c’est vrai, et la plupart des douleurs qui pesaient sur sa vieillesse prenaient leur origine dans le lointain de ses faiblesses passées; mais la seconde jügeait bien en prétendant que,

pour ce qui regardait les petites choses, maman Marquis était plus adroite qu’une fée.

Dans Paris, elle n’avait pas eu trop de peine à déjouer les récherches de la police, mais il ne suffisait pas de se cacher; d’assiégée, il fallait qu’elle devint assiégeante, puisque l'enfant sur qui reposait son suprème amour, captive entre les mains de ses ennemis, courait un danger mortel.

A cet égard, maman Marquis ne se faisait point d’illusion; elle connaissait sa belle-sœur, la comtesse Athénaiïs, elle connaissait Denis Chauffour.

11 n’y avait rien qu’elle ne dût redouter de leur part.

Je dis rien. Ceux-là n’avaient ni conscience ni mesure.

Le fils de nègre et la créole étaient nés tous les deux dans le pays de la sauvage passion.

Tous les deux ils avaient fait leurs preuves d’audace et de férocité.

C'était, au milieu de notre civilisation, une paire de bêtes fauves, et le cœur déchiré de la petite femme portait les marques terribles de leurs griffes.

Nous ne croyons plus beaucoup à ces choses violentes ; nous nous reposous volontiers dans l’idée consolante que le monde a changé, que le progrès veille, que certains criminels et certains crimes doivent être écartés de tout hounète récit sous prétexte d’anachronisme.

Il faut, pour rectifier cette erreur, fille de notre orgueil, le frisson courant d’un bout à l’autre de l’Europe à l'explosion de quelque mésacre effrayant, accompli en plein Paris, centre des lumineuses sécurités, ou de quelque forfait bizarre, impossible, dont l’évidence éclate comme un malheur public.

Alors, tous les journaux dits « à sensation, » dont le métier est d’affriander sans cesse une curiosité toujours insatiable, entrent en fièvre, chauffent leurs fourneaux au rouge et luttent de science culinaire pour épicer à l’envi la récente boucherie.

Bonne chasse ! Deux, trois, quatre, huit cadavres!

Et tout en retournant leur casserole banale où saute le hideux salmis de chair fraiche, il n’est pas rare de les entendre moraliser à leur façon et insulter quelqu’un ou quelque chose.

Parmi ces ogres qui prèchent la délicatesse quand leur ventre est plein de carnage, la mode, en ce cas, est d’outrager le ROMAN, forme bonne ou mauvaise, selon lin- ‘ telligence qui l’a conçue, comme toutes les formes littéraires employées par l’homme.

Le roman de cour d’assises s'étale cependant chez eux à l’heure mème où ils le réprouvent,. Sous l’article prudhommesque qui occupe le premier étage de ces jouruaux, lé roman criminel continue sou commerce au rez-.

de-chaussée, et tout va pour le mieux puisque la spiri-

tuelle feuille fait coup double, profitant à la fois de son sermon et de son péché.

ViVent les directeurs à ressources !

Le crime est malheureusement de tous les temps, l’antique tragédie en vivait déjà; j'ai peine à espérer que les poèmes futurs en soient jamais exempts.

Quant au moment présent, il est gourmand de crime jusqu’à la gloutonnerie obscène et idiote.

On m’a dit que, pendant l’émotion causée dernièrement par un lugubre assassinat, une feuille de papier qui avait eu l’ingénieuse inspiration de publier des dessins représentant les plaies des victimes et les outils du meurtrier, s'était vendue jusqu’à six cent mille exemplaires,

Je confesse que le moyen-àge ne connaissait pas ce procédé pour faire l'éducation des masses.

Est-ce à dire, néanmoins, que nous n’ayons rien gagué depuis le moyen-àge, Où Paris se couchait à la brune, pour cause, et où l'absence de réverbères forçait les bandits soigneux à se muuir de lanternes sourdes? Si fait, certainement, et j'eu suis trop aise pour le uier. É

Nous avons gagué un peu de lumière physique et morale, l’adoucissement partiel des mœurs, la protection de Ja loi qui doit être égale pour tous.

C'est énvrme, quoique la dure expérience soit là pour

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