‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 22 sur 51 · CR LA TACHE ROUGE · texte numérisé non relu

CR LA TACHE ROUGE

démontrer que ce n’est pas encore assez, — parce que le crime a été à l'école aussi bien que la répression.

Il y a eu progrès des deux côtés.

Mais rentrons dans le fait particulier qui est notre drame, et nous verrons qu'aucune des conquêtes cidessus énumérées ne pouvait profiter à la pauvre maman Marquis.

Le gaz manquait dans les grands bois qui environpaient la Maisonfort; le baron Chauffour et la comtesse Athénaïs venaient de Saint-Domingue : l’une fille de colons qui battaient, l’autre héritier des esclaves battus; celle-ci, la blanche, vaincue dans une lutte acharnée où toute arme lui avait été bonne; celui-là, le nègre, vainqueur par tous moyens, riche à faire peur et portant en soi, terriblement amalgamés, la rancune du serf, avec le brutal orgueil de l’affranchi passé maître.

Enfin, pour ce qui regarde la loi, non-seulement Ja loi ne protégeait pas maman Marquis, mais la loi la traquait,

Elle était hors la loi.

De sorte que, et il nous fallait bien le faire comprendre au lecteur, le temps reculait sous les pas de cette créature si faible et si malheureuse; tout ce qui fait notre commune sécurité lui manquait, tout : civilisation, mœurs et loi.

Elle n'avait rien de ce qui nous protége : au contraire, tout ce qui nous protége l’écrasait.

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Elle luttait contre des forces terribles, et cette providence, trop souvent chimérique, des persécutés, la justice, était avec ses ennemis.

Il fallait donc se cacher d’abord et combattre dans l'ombre, non plus avec les armes qui sont à l’usage de nous tous, mais en opposant la ruse à l'oppression, comme eût fait deux cents ans auparavant la vassale opprimée sous le genou de son seigneur, ou comme fait encore dans les savanes américaines le voyageur traqué qui fuit à la fois le scalp des Indiens et la hache des bandits.

Au château de la Maisonfort, que la comtesse et Chauffour avaient choisi comme le lieu le plus propre à l’accomplissement de leurs projets, Angélique restait sans défense ; car Minerve, désormais suspecte, était surveillée étroitement.

Les deux complices ne se pressaient pas, ils se sentaient si bien abrités contre toute entrave, et si complétement maîtres de la situation, qu’ils prenaient vis-à-vis ‘ de la jeune fille les voies de la persuasion.

Son caractère doux et même faible donnait espoir de l'amener peu à peu au mariage, sans pression apparente, sans ombre de scandale.

On l’amusait, on attirait les voisins et même quelques visiteurs de Paris; c’était fête presque tous les soirs, et

la saison permettait déjà quelques excursions dans ce

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pays, que les méandres de la Seine font si riant et si charmant.

Une seule chose inquiétait le baron et la comtesse Athénaïs, c’étaient les nouvelles de Paris, où maman Marquis était introuvable.

Ils veillaient, mais comment auraient-ils porté attention à ce fait, que le fermier Jean Leblond, de la paroisse de Bonnières, avait retrouvé sa belle-sœur et son neveu?

L'aventure, il est vrai, avait intéressé les voisins pendant une semaine, mais on n’en parlait déjà plus, sinon pour jalouser le brave Jean, car sa tante Madeleine revenait avec de bonnes économies : plus de mille écus en or, cousus dans un petit sac de toile.

C'était bien joué, de la part de maman Marquis, vous allez voir, et joué surtout à coup sûr.

En effet, maman Marquis connaissait parfaitement les environs du château de la Maisonfort, qu’elle avait habité longtemps quand elle portait son titre de marquise et le nom de Saint-Pierre d’Agave. Son souvenir même était resté dans la plupart des pauvres maisons : le souvenir de la brillante châtelaine, que certes nul n’aurait reçonnue dans la pauvre petite vieille femme qui revenait après tant d'années écoulées.

Car c'était maman Marquis, et vous l’avez bien deviné, qui était la tante Madeleine.

Vingt-cinq ans avant les événements que nous racontons, la ferme occupée maintenant par Jean le Blond était indivise entre lui et son frère Joseph. Jean était marié, tout allait assez bien, mais Joseph se maria à son tour. Il n’y a pas beaucoup de maisons qui soient assez grandes pour contenir deux femmes.

Au bout de quelques mois on plaida, ce qui est la fin de tout en Normandie et à vingt lieues à la ronde.

Personne ne gagna ni ne perdit, mais le procès avait mangé les pièces de six livres qui dormaient au fond de la paillasse sur laquelle était mort le père de Jean et de Joseph.

Il y eut de la misère.

En ce temps-là, on commençait à parler des émigrants qui faisaient fortune en Amérique.

On croyait même à ces fortunes-là beaucoup plus qu'aujourd'hui.

Lors de l’une des visites assez fréquentes qu’elle faisait au château, du vivant de son mari, M"° la marquise de Saint-Pierre d’Agave rencontra Madeleine Leblond, grosse petite paysanne d’une trentaine d’années qui portait un beau marmot dans ses bras.

Mae la marquise aimait beaucoup les enfants.

Madeleine lui donna son petit Julien à embrasser et lui conta ses malheurs.

Peut-être M° la marquise comprenait-elle mieux que

personne les chagrins que peut causer la méchanceté” d’une belle-sœur. Madeleine, à qui le désespoir donnait de la vaïllance parla d’émigration. La marquise n’était que trop portée vers ces moyens un peu romanesques ; elle fut touchée, sa bourse s’ouvrit, et la petite famille prit la route du Havre.

Etant donné ce prologue, la pièce venait toute seule, pourvu que Joseph Leblond, Madeleine ou leur fils Julien ne fussent point revenus au pays.

Or,ily a toujours chance pour que des émigrés ne reviennent point.

Après renseignements pris avec toutes les précautions voulues, maman Marquis obtint la certitude que, nonseulement aucun membre de la famille expatriée n’avait revu la France, maïs encore que, depuis plusieurs années, on avait cessé d'entendre parler d’eux.

Comme il arrive dans les cas de cette sorte, les uns disaient qu'ils étaient morts, les autres qu’ils avaient fait fortune.

Le soir du jour où la petite vieille qui boitait un peu quitta l’auberge de Mantes avec son grand fils, le vieux Jean Leblond, qui était veuf et chargé de famille, entendit frapper à sa porte.

La nuit tombait, il vint ouvrir avec sa chandelle,

— Jean, me reconnais-tu ?

C'était maman Marquis, les bras ouverts sur le seuil, qui adressait cette question au fermier.

— Non point, vraiment, répondit Jean, qui écarquillait ses yeux pendant que les enfants étonnés faisaient cercle.

Jean levait sa chandelle et regardait tant qu’il pouvait :

— C’est moi, Madeleine, la veuve de ton frère Joseph, et voici mon petit Julien.

Jean regarda le petit Julien. Les enfants firent comme lui.

Le petit Julien avait bien grandi depuis ce temps, pour prendre la riche taille de notre ami Raymond Lamiral.

Jean ne reconnut pas plus le petit Julien que sa mère.

Il se dit dans la bonté de son âme :

— Voilà bien sûr des voleurs.

Mais c'était un paysan, et je crois qu’il reconnut les ille.écus; car, aussitôt que la prétendue Madeleine eut

parlé de ses économies, Jean voulut savoir ses aventures et pleurer un peu sur le défunt Joseph.

Les enfants avaient flairé le sac de cuir. Pauvre oncle Joseph! on aurait volontiers embrassé les mille écus. L'histoire fut courte, bien faite et bien dite dans le pur patois de Seine-et-Oise. Des détails précis furent en

outre donnés sur l’ancien intérieur de la ferme, le procès et le reste.

Maman Marquis savait admirablement sa leçon.

Ma foi, le brave Jean fit mettre triple ration de lard dans la marmite, et les nouveaux arrivants eurent place à table.

Tout le temps du souper on ne parla que de Joseph, représenté par les mille écus.

C'était un fort que maman Marquis et Raymond venaient de conquérir. De là, ils commandaient la citadelle assiégée. L’ennemi ne pouvait plus faire un mouvement sans qu'ils en fussent informés.

Et il était temps, car l'ennemi travaillait de son côté.

La comtesse s'était embarquée dans cette entreprise avec la sombre résolution du joueur émérite qui voit le suicide ou la honte au bout de sa dernière partie perdue.

Le baron Chauffour, qui avait longtemps hésité pour une cause que le lecteur connaîtra, ne luttait plus contre la volonté d’Athénaïs, et cédait à la passion ardente qui l’entraînait vers Angélique.

La comiesse s’était chargée d’attiser cette passion. C'était l'amour d’un libertin, mais c'était surtout l'amour d’un naïf et d’un sauvage.

Dans cette partie de sa tâche, la comtesse avait pleinement réussi. : .

Le nègre millionnaire, qui n’avait jamais eu de bonnes fortunes qu’au comptant et que les femmes, même appointées, avaient toujours tenu à distance vertement, avait des admirations de page et des désirs de fou.

Il était là respectueux, mais ayide, il assistait du fond de son extase à la floraison presque soudaine de cette rose vivante et charmante qu’hier encore Esther pouvait traiter de poupée sans trop de partialité jalouse, et qui naissait femme aujourd’hui, dans un berceau d’adorable poésie, effleurée qu’elle était par le premier souffle d’amour.

Il y a des vainqueurs prédestinés, il y a des vaincus pour qui la défaite est une habitude, presque une fa- ‘talité.

Un vainqueur, c'était Polydore, dernière incarnation de don Juan, Jupiter moderne et perfectionné, épandant sur Sémélé le gibier, les champignons et les primeurs comme l’autre Jupiter, l’ancien, faisait pleuvoir l’or.

Celui-là était aimable et aimé, même quand il battait les dames avec ses grosses mains qui fusaient crever la peau des gants comme les choses qu’on met dans le boudin.

Mais le baron Chauffour avait beau s’envelopper de billets de banque et se dorer lui-même à l'instar d’une püule : il restait pilule, il restait amer, on ne le prenait jamais saus faire la grimace.

Après des centaines de transaçtions où Galathée, vivante ironie, s’était vendue toujours sans se livrer jamais, le baron, Midas d'amour, gardait sa soif ardente et inextinguible. d

Il avait l’âge des terribles désirs, il venait du pays où le sang brûle; la beauté d’Angélique l’enivrait, et la comtesse était là, soufflant le feu avec une patience impitoyable.

Angélique, nous l'avons vu aux premières pages de ce récit connaissait la recherche du baron Chauffour, puisque ce fut par une lettre d’elle, adressée à la Bastien, sa nourrice, que maman Marquis avait eu vent de ce projet.

Angélique était alors enfant par l’âge, et même beaucoup plus que son âge ne le comportait.

On lui avait parlé de jouer à la dame avec des parures féeriques, de splendides équipages, un palais à la ville, des châteaux à la campagne, des loges à tous les théàtres, du plaisir à toute heure, en tous lieux; on lui avait fait le tableau d’une vie étincelante et souriante comme on en voit dans les contes à l’usage des hébés.

Elle avait cru à tout cela un peu, et comme la pensée du mariage n’éveillait rien en elle, ni joie ni frayeur, elle s'était divertie paresseusement à rêver de toutes ces choses brillantes et jolies qu’on lui montrait derrière le mariage. :

Le mari n’importait pas beaucoup. Elle n’avaït jamais vu dans le baron Chauffour qu’un homme timide et singulièrement doux qui lui apportait des bonbons quand elle était petite.

La lettre à la nourric« était la sincère expression de sa pensée, attardée aux choses du premier äge.

Mais, postérieurement à cette lettre, il y avait eu un grand événement : le billet où ce beau Raymond, le héros du seul roman qu’elle eût entrevu en sa vie, lui proposait de l'enlever.

Le billet d'amour, nous le confessons volontiers, était absolument au niveau de la situation morale d’Angélique.

Elle fut frappée.

Elle eut un second rêve bien autrement captivant que celui des diamants du baron Chauffour et de ses cachemires.

Pour elle, cette heure de printemps où la fleur prend tout à coup sa couleur et ses parfums venait de sonner.

Elle avait un secret déjà, cette nuit où, après le voyage brusquement décidé, elle fit route vers le château de la Maisonfort, entre le baron et la comtesse.

Dès le début de son séjour. prise du besoin d’avoir une confidente, elle rechercha Minerve que la comtesse Athénaïs éloignait d’elle maintenant, sous prétexte qu’elle, Angélique, devenait une grande demoiselle et

qu’il lui fallait une femme de chambre pour tout de bon.

Une nouvelle camériste, en effet, du nom de M!!° Françoise, arriva au château deux heures après les maîtres.

Quant à Minerve, on ne la chassa point : il y avait à cela trop de danger; elle resta attachée exclusivement au service de la comtesse Athénaïs.

Celle-ci, en vérité, ne dormait pas sur un lit de roses. D'un côté, il y avait l’impatience croissante du baron qui pressait le dénouement avec toute la fougue de sa passion, de l’autre il y avait la crainte de compromettre par trop de hâte un résultat désormais certain.

Pour les voisins, pour les amis du baron, le mariage était chose faite; la présence au chätvau, de la comtesse et d’Angélique, valait toutes les fiançailles du monde.

Il va sans dire mème que le séjour des deux dames dans la maison d'un garçon était jugée tout bas avec sévérité; mais elles allaient être si riches!

11 y a de sages imprudences et je ne sais point d’audace, füt-elle shoking au premier degré, qui ne puisse être sanctifiée par la conquête légitime d’un million de revenus.

Le mot légitime est-il biea nécessaire ?

Aujourd’hui, oui, encore un peu, muis demain...

Le monde marche.

On blâämait, mais on enviait : un blâme microscopique, une énorme jalousie.

En somme, Jéricot, qui prétendait s’y connaitre, trouvait que tout allait admirablement, et n’aurait pas egnsenti le moindre rabais sur sa créance. Il semblait que sa poche fût déjà gonflée par les trois cent mille francs de la comtesse.

11 avait presque oublié son autre combinaison, qui était désormais un pis-aller, et laissait volontiers sa fille à Paris s’arranger avec «son gendre, » comme il appelait Raymond Lamiral.

Le baron, au contraire, n’était pas exempl de soucis. Il avait une inquiétude qui ne touchait pas à la grande affaire du moment, et dont il ne pouvait parler à personne : Esther Jéricot l’avait menacé, elle lui avait laissé voir que tout ou partie d’un secret terrible était en son pouvoir.

Le baron craignait Esther comme le feu.

Après Angélique, qui, sans le savoir, l’enivrait d’un mot ou d’un sourire, Esther était la femme qu'il avait le plus ardemment poursuivie. Nous hésitons à prouoncer le mot amour quand il s’agit du baron; cette passion-là avait été ce que vous voudrez : la rage du dédaigné, mêlée à la vanité de Mondor qui veut faire montre de sa maîtresse comme de-ses attelages. 1 ny avait jamais eu dans les écuries du baron un seul pur

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sang qui püt lui faire autant de gloire que cette splendide Esther, connue, mais neuve, et dont personne n'avait le droit de dire : « Je l’ai quittée. »

Le baron n’avait que deux façons de plaire : donner ou promettre; nous savons à l’avance presque toute son histoire avec Esther. Comme Esther n’était point de celles qui reçoivent un don brutal, le baron avait promis tout ce qui se peut promettre.

Ces engagements ne signifient rien devant la loi, mais il y a des femmes qui savent leur prêter une valeur extra-légale.

On en a vu qui envoyaient l'huissier à l’échéance, — et qui étaient payées.

Le baron connaissait l’indomptable résolution d’Esther.

Le silence et l’abstention d’Esther, loin de le rassurer, lui inspiraient uve réelle terreur.

La comtesse, de son côté, avait l’œil sur Minerve, plus soumise, plus esclave que jamais, depuis sa disgrâce. L'origine de cette disgrâce était un simple sonpçon, car on igunorait la démarche de la mulätresse au Coin de Charlemagne.

Elle se taisait comme toujours.

Athénaïs trouvait sans cesse devant elle cette face de bronze au regard résigné, mais mystérieux eomme une énigme,

Je ne saurais dire pourquoi la‘ vue de Minerve reportait la pensée de la comtesse vers ce jeune homme, qui s'était introduit chez elle à l’aide d’une invitation achetée ; ce bel étudiant Raymond, qui avait tant de droits, non-seulement pour entrer à l'hôtel de Saint-Pierre d’Agave, mais encore pour disputer la main d’Angélique à qui que ce fût dans l’univers.

C'était beaucoup à cause de celui-là qu’elle avait quitté Paris.

Au château, elle se croyait à l’abri de lui, quoique sa surveillance ne s’endormit pas une minute.

A l'égard de Constance-Angèle, sa belle-sœur et son éternelle ennemie, il y avait en elle un désir acharné de bataille.

Peut-être souhait-elle plus encore qu’elle ne redoutait l'attaque de sa rivale abhorée.

Pour attaquer, il faut se découvrir.

Au premier signe de vie donné par maman Marquis, Athénaïs, à qui le coffre-fort du baron inspirait une confiance sans bornes, comptait frapper le coup décisif.

Les choses en étaient là, lorsque, sans motif apparent, l’attitude d’Angélique changea tout à coup : elle devint rèveuse, son caractère prit des inégalités bizarres. Elle manifesta vis-à-vis du baron des répulsions soudaines, suivies parfois d’un repentir enfantin. :

Et le baron disait à la comtesse, qui n’avait pas besoin qu’on le lui fit remarquer :

— Elle devient belle à éblouir!

C'était vrai. À de certaines heures, autour de ce front de vierge il y avait maintenant des rayons.

La comtesse ni le baron ne pouvaient deviner que la lumière magique dont les reflets éclairaient l’âme et le visage de la jeune fille, venait de cette pauvre ferme de Jean Leblond, où deux hôtes nouveaux s'étaient établis : la petite femme qui boitait et son grand garçon de fils.

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