‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 24 sur 51 · COR · texte numérisé non relu

COR

La comtesse approuva d’un signe de tête.

Chauffour répéta d’un air soucieux :

: — Mon père avait une intelligence très-remarquable!

— Pourquoi me parlez-vous de lui, baron? demanda Athénaïs.

— Parce que sa pensée me poursuit depuis ce matin, madame. 11 me disait souvent : « Tu as tout, ne risque plus rien. » Je ne crois pas qu’il ait jamais regretté rien de ce qu’il avait fait, et pourtant, cette nuit du 23 au 24 septembre lui revenait souvent en mémoire.

— Plus bas! fit la comtesse effrayée. Angélique pour-

- rait vous entendre.

— Elle chante, répliqua Chauffour. C’est une chose singulière et qui tient peut-être à ma maladie, car je suis un malade et cet amour me fait peur : je trouve sa voix changée comme son visage. Sa voix a pris je ne sais quels accents profonds qui serrent ma poitrine.

11 s'arrêta, puis il ajouta : -

— Mon père avait tort, je n’ai pas tout, et il faut que je risque encore quelque chose. .

Cela était dit d’un ton lent et froid, qui contrastait avec le sens des paroles prononcées.

Mais derrière cette apparence de calme, il y avait une fatigue si douloureuse, que le sourire de la comtesse s’éclaira jusqu’au triomphe.

2er

— Baron, dit-elle, c’est la revanche de la revanche! £

Angélique phrasait ce led adorable qui a un titre si langoureusement grotesque : /’Æloge des larmes. .

Elle contenait, comme on fait quand on chante pour soi seul, la richesse de sa voix qui vibrait en dedans, pleines de douceurs infinies. k

Certes, la comtesse avait tort de craindre; Angélique n’entendait rien de ce qui se disait auprès du foyer.

Angélique était tout entière à son chant ou plutôt à la bien-aimée rèverie que son chant berçait tendrement. .

Le salon, qui n’était pas le « grand salon » du chàteau, mais bien celui de l’appartement occupé par les deux dames, était situé au premier étage de l’aile gauche, au-dessous du logis attribué au puissant Polydore. Il était éclairé par deux fenêtres donnant sur le balcon régnant et entre lesquelles le piano se plaçait.

Toute cette partie du château avait été meublée et décorée à neuf l’hiver précédent, à l’occasion du séjour que devait y faire Esther Jéricot.

C’était devant le piano d’Esther qu’Angélique était assise.

Quelques instants auparavant et pendant qu’elle feuilletait la musique, la jeune fille avait cru entendre un bruit léger à l’une des fenêtres, au-devant de laquelle

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