VUE CO
tombaient en plis épais les hauts rideaux de lampas à ramages.
Elle avait eu un petit frisson, car ce fantôme dont on parlait tant depuis deux jours, au salon comme à l'office, lui trottait un peu dans la cervelle, mais l’idée du fantôme passa vite.
Son rêve n’allait pas de ce côté-là.
Précisément, au coin de la cheminée, le mot fantôme venait d'être prononcé en riant par la comtesse Athénaïs qui voulait arrêter l'entretien sur la pente sombre où la mélancolie du baron le conduisait.
— Vous êtes gaie, madame, répliqua Chauffour, et j'envie votre joyeuse humeur. Moi, je ne puis rire de cela.
— En êtes-vous donc à croire aux revenants pauvre ami? fit Athénaïs avec pitié.
— Je crois au danger invisible, insaisissable comme un fantôme, répliqua Chauffour. A quoi nous sert notre force, puisque nous ne savons pas où prendre l’ennemi?
Quelques feuillets de l’album tournèrent, et le prélude de la Sérénade, comme une nuit andalouse, jeta dans le silence ses romantiques accords.
— Vous êtes d'humeur détestable, dit la comtesse, qui prenait à son tour de limpatience; sur quelle herbe avez-vous marché?
— Simon père avait vécu, murmura Chauffour, jamais je ne serais tombé dans un pareil piége.
— Un piége! répéta la comtesse en se redressant.
Avec ce parvenu la hauteur lui avait réussi quelquefois. Elle ajouta :
— On ne m’a pas habituée à de semblables expressions, et pour peu que vous ayez un regret. :
— J'ai peut-être un regret, en effet, madame, inter-
rompit Chauffour avec sévérité, mais il est tardif, et je n'y puis céder. Il faut désormais que les choses aïllent vite. Il le faut pour vous et pour moi; je dis : très-vite, car ma situation d'esprit est intolérable.
— En somme, s’écria la comtesse, cédant franchement à la colère, cette fois, quelle querelle d’Allemand me cherchez-vous?
Elle avait élevé la voix tout d’un coup, Chauffour mit le doigt sur sa bouche en montrant Angélique.
A son tour il ne voulait pas qu’elle entendit.
— Vous m'avez trompé, madame, prononça-t-il tout bas; celle que nous appelons M'° de Saint-Pierre-d’Agave a un autre nom.
Athénaïs ne s'attendait pas à cela. Elle resta un moment stupéfaite.
Ses joues boursoufflées avaient blémi.
— Ce misérable Jéricot m’a trahie! murmura-t-elle.
— Vous n’essayez même pas de nier? fit le baron
ve
* d’un accent où il y avait plus de tristesse encore que de courroux.
— À quoi bon? repartit la comtesse d’un ton résolu. Vous avez eru parce que vous vouliez croire, Le monde pouvait être trompé, mais vous?
Le baron passa la main sur son front et la retira mouil- lée de sueur.
— C’est vrui, dit-il, je voulais être trompé. J'ai eu des soupçons, j'ai fait effort moi-même pour les étouffer. Je pensais en voyant le zèle que vous apportiez à préparer ce mariage : « C’est impossible ! une femme ne peut combiner froidement une pareille horreur !... »
— Ma foi, baron, interrompit la comtesse avec un dédain cynique, je suis tentée de respecter vos scrupules. Rompons, si vous voulez. Moi, j'ai essayé tout bonnement de rendre à cette enfant, par un mariage, la fortune que votre père et vous lui avez volée. Je ne voyais pas plus loin que cela. Si, après l’avoir faite orpheline et plus pauvre qu'une mendiante, votre délicatesse veut aller jusqu’à la renvoyer d'ici compromise, presque perdue.
Angélique arrivait à la fin d’un couplet.
Le baron interrompit à son tour et ordonna durement :
—- Taisez-vous, madame. Si vous m'aviez dit la vé-
rité, il y a un mois, je vous aurais payée et j'aurais doté l'enfant
— Savoir! fit la comtesse. Puisque nous parlons de payer, je ne suis pas payée pour croire à la générosité de la maison Chauffour père et fils. Nous sommes ici au château de la Maisonfort, où se passèrent ces choses que vous appelez avec raison des horreurs. Qui a profité de ces horreurs? À qui appartient le château? Est-ce à vous ou à moi?
— Le château appartient à Angélique, répliqua le baron, dont la voix était singulièrement altérée. Que je sois son mari ou non; que je meure ou que je vive, Angélique est riche : j'ai fait mon testament.
La comtesse le regarda en face et balbutia :
— Ah! ah! vous avez fait votre testament. en sa faveur? L’aimez-vous donc assez pour renoncer à elle?
Denis Chauflour ue répondit pas, sa tète pendait sur
sa poitrine.
— (est égal, fit encore la comtesse, que l’étonnement tenait à la gorge, Jéricot entendra parler de moi! 3
— Je ne sais pas comme je l'aime, pensa tout haut le baron. Mon père n’est plus là. Rien ne m’arrétera, ni danger ni crime. J'irai en avant, il me la faut, je la
veux, je l'aurai!
- :x ’ LA TACHE ROUGE 145
La comtesse lui toucha le bras comme pour l’éveiller.
2 Est-ce Jéricot? demanda-t-elle. Dites-moi si c’est lui.
, = Non, et que vous importe ?
Elle repartit avec une soudaine violence :
— Alors, c’est Minerve!
A ce nom, prononcé avec un éclat de voix, quelque chose remua derrière la draperie qui masquait la fenètre.
Ce mouvement aurait sans doute effrayé Angélique, mais elle ne le vit point, parce que le cri de la comtesse Ini avait fait tourner la tête du côté de la cheminée.
Le baron lui adressa un signe souriant et dit :
— Vous chantez mieux que les anges, chère enfant. Continuez, on vous écoute.
Elle se retourna en rougissant.
Chauffour passa la main sous le revers de sa redingote, et y prit un papier qu’il tendit à la comtesse, en disant :
— Vous voyez que vous parlez trop haut. Ce n’est pas plus Minerve que Jéricot. Lisez cela.
| lui tendait une enveloppe fermée.
— Esther! fit Athénaïs dès qu’elle eût déplié la lettre. La Jéricot!
Elle n’était pas longue la lettre, et ne contenait que ces mots :
«Monsieur le baron,
« Vous êtes sans doute étonné de n’avoir point entendu parler de moi. Je travaille, comptant bien me reposer quand je serai baronne. En l’absence de mon père, j'ai eu de la peine à savoir pourquoi ces mots : La tache rouge, vous causent à la fois tant de terreur et tant de colère. Je le sais depuis hier et vous me verrez demain.
« Vous seriez un fou si vous me désobéissiez désormais. S’il vous reste un doute, achetez de madame la comtesse, chez qui tout est à vendre, la permission de soulever le fichu d’Angélique.
« Pauvre chère fillette! Je devrais la haïr, car elle m’a pris mon bonheur. Mais je la sauverai en prenant sa richesse. Chacune de nous aura ainsi, peut-être, le lot qui lui convient.
« Baron, je vous épargne un sacrilége et le reste. Vous l’auriez tuée. Mais quand même vous prendriez l’aide de Mr: la comtesse et de la fameuse Minerve, moi, je vous
‘en préviens, on ne me tue pas.
« À demain.