‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 26 sur 51 · ESTHER · texte numérisé non relu

ESTHER

— Insolente créature! gronda la comtesse en froissant le papier. Il y a longtemps que vous auriez dû nous débarrasser de celle-là.

Le baron reprit la lettre et la replia lentement.

— 11 faut que les choses marchent vite maintenant, dit-il pour la seconde fois, très-vite. Esther sera ici demain. Quand elle menace, c’est chose faite.

— Vous n’espérez pourtant pas en finir avant demain, je pense?

De grosses gouttes de sueur perlaient au front de Chauffour.

— On ne tue pas Esther, murmura-t-il : elle sait tout. Elle ne craint rien.

— Vous êtes assez riche pour l’acheter, mettez-y le prix.

— Où n’achète pas Esther. Elle a fait ses conditions : elle s’y tient. 6

La comtesse haussa les épaules et se renversa dans son fauteuil en murmurant :

— C’est votre faiblesse qui fait sa force. Nous sommes cernés, je le sens bien, et je jurerais que cette misérable

- Constance nous guette par quelque trou de serrure.

Ont-elles fait alliance toutes les deux? Et tenez! j'y ai songé : il doit y avoir de l’Esther dans ce fantôme... Elle tressaillit, parce que la fenêtre au devant de laquelle tombait la draperie craqua pour la seconde fois.

— Este que je deviens poltronne aussi? fit-elle en se redressant à demi.

Son regard se fixa sur les rideaux dont les longs plis étaient immobiles.

Deux lampes placées sur la cheminée éclairaient seules la vaste pièce.

Angélique n’avait pas allumé les bougies du piano.

Penchée en avant comme pour écouter, parmi cette pluie. de notes, la voix lointaine d’un rêve, elle jouait l'introduction du Æot des Aulnes.

— J'ai envie d'aller voir, pensa tout haut la comtesse. :

— L’équinoxe vient, répliqua Chauffour, c’est le vent. J'ai songé aussi à Esther pour cette comédie du fantôme; mais quel serait son but? D'ailleurs, est-ce une comédie? Ce n’est pas de cela que nous devons nous occuper, madame. Avisous, il est temps. |

— 1l y aurait un moyen de précipiter les choses, dit Athénaïs d’un ton dégagé.

— Quel moyen? demanda Chauffour.

La comtesse rapprocha son fauteuil.

Ce mouvement détourna son regard du piano et de la croisée.

On eût dit que la draperie, animée tout à coup, choisissait cet instant pour se soulever avec précaution.

Une main de brouze qui tenait un pli se montra entre les deux pans du rideau.

Angélique lança un coup d’œil rapide vers la cheminée. :

Certes, son émotion était vive, mais il ne s’y mêlait point cette, dose d’étonnement qu’on eût été en droit d’attendre de l’ingénue.

La surprise qu’on lui faisait ce soir, avait sans doute été précédée par quelque autre aventure d’un genre analogue.

Peut-être par plusieurs aventures.

La jeune fille semblait aguerrie.

— Continuez de jouer, dit tout bas, derrière le rideau, la voix de Minerve, qui avait saisi pour parler une pause où le piano se taisait; mais lisez vite, petite maitresse, et venez. Il est là.

Angélique, rouge de plaisir, mais toute tremblante, prit le papier d’une main, tandis que son autre main courait sur l’ivoire des touches.

Cette fois, le piano couvrit complétement le faible bruit des châssis roulant sur leurs gonds pour livrer passage à Minerve qui se retirait.

Angélique lut le billet, qu’elle glissa ensuite dans son sein. |

Elle entama encore un couplet, mais elle sentit sa voix si changée qu'elle n’osa poursuivre.

Le piano murmura, puis se tut, et la tablette, en se refermant, fit vibrer une dernière fois les cordes.

A ce bruit, la comtesse et Chauffour, dont la conférence était devenue plus intime, cessèrent aussitôt de causer.

— Chut! fit Athénaïs, nous reprendrons cela. La voici qui vient.

Elle ajouta tout haut, comme pour conclure une discussion imaginaire.

— Vous avez beau dire, baron, à la campagne, avec ces longues soirées, la solitude est d’un mortel ennui.

Angélique vint à eux, mais ne releva point cette déclaration qui était faite pour lui donner le change. Elle dit :

— Je me sens lasse, mon piano m'ennuie, ce soir.

— Et tu n’es pas d'humeur à faire la veillée avec nous ? interrompit la comtesse bonnement. Que vous disais-je, baron? Hier on dansait ici; hier, elle n’avait pas envie de dormir. | |

Angélique voulut protester, mais a comtesse l’embrassa en ajoutant :

— Ne t’excuse pas, chérie, c’est de ton âge. Notre excellent ami a déjà lancé d’autres invitations. Va te reposer ce soir, tu danseras demain.

Il n’y aurait pas eu besoin d’être un observateur trèssubtil pour démêler la préoccupation d’Angélique, qui ne trouva point de réponse : mais en ce moment la com tesse n’avait qu’un désir, c'était de l’éloigner. :

Angélique tendit sa main au baron, qui la baïsa; puis elle se dirigea vers la porte.

— La pauvre belle tombe de sommeil! dit la comtesse. Bonsoir, trésor chéri, je ne vais pas tarder à te rejoindre, tu sais ? Dors bien.

Quand le battant de la porte retomba, la comtesse reprit :

— Cela se trouve à merveille. J'aurais payé pour être seule avec vous.

— Madame, madame, soupira le malheureux Crésus, cette enfant a fait de moi un autre homme. Je voudrais être un saint, je me repens, ne puis-je expier ? :

— Si fait, répliqua la comtesse en se levant, la cour d'assises est à la portée de tout le monde. Allez au parquet, dites : C’est mol qui ai tout fait, M"° la marquise vous en saura un gré infini, et ce jeune Raymond aura une jolie dot à offrir à M! Angélique Lamiral de Thiais, sa fiancée.

La poitrine de Chauffour rendit un gémissement.

— L'amour rend fou! dit-il.

La comtesse poussa le verrou de la porte et pensa :

—- Imbécile, plutôt. Il n’est rien qu’on ne puisse demander à cet homme-là ! S

Au lieu de revenir vers la cheminée, elle gagna la fenêtre qui était à gauche du piano : celle dont les rideaux fermés retombaient.

Elle souleva la draperie et se trouva en face de la croisée.

Minerve, en se retirant, n’avait pu que rapprocher les châssis.

La comtesse resta un instant étonnée,

Une parole lui vint à la bouche, mais elle eut peur d’effrayer le baron davantage et dit seulement :

— Quelle belle soirée! c’est déjà le printemps.

Le baron ne songeait guère au printemps. Il se leva à son tour.

— Vous avez parlé tout à l’heure, dit-il, d'un moyen...

Mais la comtesse ne l’écoutait pas. £

Elle venait de passer sur le balcon régnant dont son regard avait interrogé vivement tout le parcours.

— Après tout, murmura-t-elle, répondant à sa propre pensée, une croisée peut rester ouverte. C’est peut-être le hasard. .

Chauffour la rejoignit. La soirée était en effet splendide.

La lune éclairait les parterres et les moindres détails de la façade du château.

— Vous disiez à l’instant, reprit le baron : « J'aurais payé pour être-seule avec vous. » Et vous aviez dit une minute auparavant : « ]1 y aurait un moyen de précipiter les choses. »

— C’est singulier, fit la comtesse au lieu de répondre,

tout à l'heure j'aurais juré que deux ombres traversaient la pelouse là-bas, au delà du parterre.

— Je ne vois rien, répliqua Chauffour avec impatience. Avez-vous changé d’avis par rapport à ce moyen?

— 1] n’y a plus rien, en eflet, dit Athénaïs, les yeux sont parfois éblouis quand on sort d’une chambre éclairée…. Ce n’est pas par rapport au moyen que j’ai changé d'avis, mais par rapport à l’homme qui devait l’employer. Il vous est échappé tout à l’heure des paroles qui m'ont fait réfléchir. Pour le moyen dont il s’agit, ce n’est pas un pénitent qu’il faut, ni même un fade soupirant que l’amour énerve et paralyse : c’est nn homme tel que j’ai connu autrefois le baron Chauffour, ne reculant devant rien pour satisfaire une passion; un homme prêt à tout, se moquant de ces conventions vagues que les vieilles femmes et les céladons appellent la délicatesse; un homme résolu enfin, viril jusqu’à... oui, je dis bien, viril jusqu’à la brutalité, qui suit son chemin sans s'inquiéter de ce qu’elle heurte ou de ce qu’elle écrase. Vous aviez jadis cette vertu, et je ne vous en ai jamais connu d’autre. L’avez-vous perdue ?

Chauffour s’accouda près d’elle sur le balcon et demanda froidement :

— Vous plait-il de vous expliquer, madame?

— Oui, cela me plait, répliqua la comtesse qui le regarda dans les yeux : il me plaît même de prendre mon

explication de très-haut, et de la pousser jusqu’à la dernière évidence.

Nous sommes bien ici pour cela.

Aucune embrasure ne saurait cacher une paire d’oreilles indiscrètes, et je vous parle de trop près pour que le vent puisse emporter ma confidence.

Mon moyen est bon, je vous le dis tout d’abord, et je compte vous le vendre très-cher, en dehors des avantages qui me sont assurés déjà. Le prix vous importe peu? C’est bien, je le savais. Vous me devez la rançon de trente années de soucis, de remords et de misère : j’établirai le compte moi-même, est-ce dit?

— C’est dit, répartit le baron.

— J’entre donc en matière. Il ne s'agit pas seulement pour vous d’assouvir une passion qui grandit jusqu’à devenir poignante comme un chàtiment; nous sommes menacés tous les deux, et comme, moi, je ne suis pas amoureuse, il doit m'être permis de songer d’abord aux périls qui nous entourent. Est-ce votre opinion?

— Oui, c’est mon opinion.

— Ces périls sont nombreux et réellement faits pour épouvanter, d'autant mieux que les plus terribles de nos ennemis ont le bénéfice de J’ombre qui les couvre.

Ils nous environnent et nous ne les voyons pas. Comment frapper quand on ne peut viser? |

Je prétends, moi, que votre mariage avec Angélique

supprimerait d’un seul coup tous nos dangers, je dis : tous. ;

Chauffour fit un mouvement.

Athénaïs poursuivit :

— Et je le prouve. Choisissons les principaux parmi les périls qui nous menacent. D'abord, Esther Jéricot, qui a surpris nos secrets, et qui vous met en joue, disant : « Epousez-moi ou je fais feu. » Vous aime-t-elle?

— Personne ne m'aime, prononça le baron avec découragement.

— Il y a des gens comme cela. Généralement, ils sont millionnaires ; on ne peut pas tout avoir.

. Esther ne vous aime pas; alors, il s’agit pour elle d’étre baronne ou richissime.

C’est une affaire, tout uniment.

Or les affaires s'arrêtent toujours là où la passion continue de marcher : devant l'impossible.

Une fois votre mariage fait, Esther Jéricot devient un simple créancier après faillite. On chiffrera son indemnité, et tout sera dit. Cela vous semble-t-il vrai?

Malgré lui, le baron devenait plus attentif.

Il murmura : '

— Peut-être.

: — Ensuite, reprit la comtesse Athénais, nous avons, ma chère et respectable belle-sœur, marquise, mais gargotière, qui doit avoir le diable au corps, c’est naturel,

ét qui, dans l’état actuel des choses, boirait notre sang, jusqu’à la dernière goutte avec plaisir.

Celle-là ne s’arrètera pas.

Mais la marquise est l’aïeule d’Angélique; elle adore Angélique presque aussi passionnément que vous. Aussitôt que vous serez le mari d’Angélique, voilà sa haine bien embarrassée par son amour.

Auquel entendre?

Soyez tranquille : chez les brebis de sa sorte, l'amour est toujours plus fort que la haine.

Tant qu’elle garde un espoir d'empêcher Angélique de tomber en proie à un loup de votre espèce (car c’est l'horreur éprouvée à l'annonce de ce mariage dénaturé qui l’a éveillée de son sommeil, qui l’a arrachée de son cercueil,) tant que cette union, sacrilége à ses yeux, n'aura pas eu la sanction de l’Église et de la loi, la marquise de Saint-Pierre d’Agave, ressuscitée , sera une lionne, prête à mettre ses griffes dans votre chair. Rien ne lui fera obstacle. Craignez tout d’elle. Si je ne la savais plus pauvre que Job, je vous aurais entraîné à l’autre bout du monde pour la fuir.

Mais après le mariage, que peut-elle faire?

Il y a des malheurs inséparables.

Elle ne pourrait plus vous frapper sans atteindre du même coup l’enfant qui portera légalement votre nom:

Angélique, son ämour, à qui elle a sacrifié jusqu’à sa

has. mt

vie, n’a-t-elle pas assez de la tache de sang qu’on ne voit pas? Faudrait-il qu’elle fût encore marquée par une tache de honte et de deuil qui sauterait aux yeux de tous? Non, je connais Constance, sa main se dessécherait avant d’attaquer, avant de déshonorer le mari d’Angélique. Elle rentrera dans son tombeau, cette fois, pour toujours : elle sera morte! Etes-vous convaincu de cela?

— Oui, repartit le baron. Je crois du moins qu'il ÿ a du vrai dans ce que vous dites. Mais le mariage lui-

— Attendez! reprit la comtesse qui plaidait d’un ton net et précis, comme un avocat au palais, attendez! Reste un troisième champion, qui, paraît-il, n’est pas à dédaigner : un homme, celui-là, un jeune homme fier et fort, plus brave qu’un lion, qui a le droit de vous hair furieusement, non pas seulement parce que vous avez tué son père, mais encore parce que vous lui prenez celle qu’il aime et dont il est aimé.

— Dont il est aimé! répéta Chauffour, qui se redressa tout droit. Pourquoi dites-vous cela, madame ?

— Parce que cela est. Et il y a longtemps, baron, que je ne vous avais vu ainsi. Bravo! vous ressemblez à votre père, en ce moment. Vos yeux brülent comme ceux de l’esclave dont la peau saigne et se déchire sous Je fouet. Vous me plaisez comme cela. Bravo!

— Elle l’aime! balbutia Chauffour, dont les traits contractés avaient une expression terrible.

Il ajouta entre ses dents serrées :

— Alors il mourra!

— Sans doute, nous mourrons tous. Il mourra à son tour, et probablement de vieillesse, dans quarante ou cinquante ans d'ici, car il est d’une excellente constitution, — si vous n’épousez pas Angélique. Le passé lui fait une armure. Que voulez-vous tenter contre lui?

— Je sais manier une épée, madame...

— On dit même que vous êtes très-fort. Tant mieux. Les maris ont des droits dont on se moque volontiers, mais dès qu’un mari prend une épée pour châtier l’amant de sa femme, la girouette de l’opinion tourne, et jamais les rieurs ne sont du côté de l’amant transpercé. Une fois époux, vous tuerez ce blanc-bec à votre convenance, et on vous saura presque gré de l’avoir tué.

Le poing fermé de Chauffour frappa à la balustrade.

— Faudra-t-il attendre encore longtemps? gronda:til entre ses dents serrées. f

La comtesse Athénaïs releva sur lui son regard provoquant.

— Si j'étais aussi sûre de vous que de moi, réponditelle, je vous dirais : Avant qu'il se soit écoulé vingtquatre heures, Angélique sera à vos genoux, et c’est elle-même qui sollicitera votre main en pleurant.

és 1: — Rat

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