L’APPARITION
La comtesse Athénaïs avait prononcé ces dernières pa-
roles d’un accent décidé et en femme absolument sûre | de son fait.
| Le baron restait bouche béante à la regarder.
— Angélique, murmura-t-il après un silence, demander ma main. elle-même! Au point où nous en sommes, madame, je crois que vous n’auriez pas l’idée de railler. |
— Le mariage! repartit la comtesse, le mariage répond à tout, c’est acquis, n'est-ce pas? Je vous ai pro-
mis un moyen d’arriver au mariage, par Angélique ellemème. Eh bien!
Elle s’arrêta court.
— Eh bien? répéta Chauffour qui dévorait ses paroles.
— Vous m’accusez de railler, reprit Athénaïs. Je suis à cent lieues de railler; maisilest certain que j'hésite un peu avant d’accomplir ma promesse. Ce n’est pas de la moquerie, c’est de la défiance. Baron, vous avez été notre vainqueur, puisque notre argent gonfle vos coffres; mais la victoire fut l’œuvre de votre père, qui avait le sang rouge et lä laine noire. Vous êtes nègre, mais blond. Ne vous fächez pas, j'ai autre chose à faire que de vous offenser. Notre va-tout est sur le tapis, je sens que l’heure presse et que le tripot va fermer; je joue mes cartes du mieux que je peux, dans votre intérêt comme dans le mien. D’ailleurs, vous savez maintenant que je ne suis pas sa mère, et cela me met plus à l'aise.
— Expliquez-vous, au nom du diable! s’écria Chauffour qui était à la torture.
— J'ai fait des livres en assez grande quantité, reprit la comtesse, sans perdre son sourire sarcastique. On m’a accusée souvent de n’en être point l’auteur...
— Et que m'importe cela, madame? Encore une fois, expliquez-vous !
En |
Il frappa du pied. La comtesse dit :
— Ah! permettez! je suis en plein cœur d’explication, et j'ai bienle droit de choisir la voie qui me semble la plus sûre pour être comprise d’un seul coup. Mon moyen est bon, mais un peu singulier, un peu... littéraire.
C’est un moyen de comédie.
Qu’est-ce que cela vous fait, si je réponds de son efficacité? :
Pour en revenir à mes livres, l’accusation est fausse. Je les ai tous écrits avec le plus grand soin et sans transgresser jamais les règles de la plus pure morale.
Voilà pourquoi justement je n’ai pas publié un roman très-intéressant, dont je possède le manuscrit, acheté par moi à un jeune homme pauvre qui west pas sans avenir. Attention, baron! Le moyen est dans ce roman, qui sort énergiquement de ma manière convenable et modérée.
Je peux vous le donner, puisque je l’ai payé.
Il s’agit, comme dans notre propre histoire d’un quatuor composé d’un homme mûr, très-riche, titré, mais dépourvu de ce qui plait aux dames, d’une jeune fille à marier, abritée sous l’aile de sa tante, et d’un étourneau quelconque, âgé de vingt-cinq ans, sans le sou, beau comme un astre. ;
Naturellement, la fillette est folle de l’étourneau et ne
JL, 14°
peut pas voir l’autre en peinture; mais la tante, qui est sage pour deux, et qui ne veut pas permettre à sa nièce de se casser le cou, estime au contraire l’homme mûr et jette l’étourneau à la porte.
Vous me suivez? Très-bien.
L’étourneau, jeté à la porte, revient par la fenêtre. Ils sont tous les mêmes. Il y a sous jeu, entre lui et la fillette, un enlèvement projeté.
Que fait la tante?
Un soir, la petite demoiselle se couche bien tranquille, et dort d’autant mieux qu’on a mêlé un peu de pavot à son lait de poule, et le lendemain... devinez-vous ?
— Le lendemain? répéta le baron en respirant avec effort.
— 11 faut donc vous mettre deux points sur chaque i : le lendemain... Dieu me pardonne, je n’aurais jamais cru cela si difficile à dire ! La tante avait agi dans l’intérèt de sa nièce, comme vous le pensez bien. Elle avait profité du sommeil de la petite pour introduire dans sg chambrette la Fortune, sous les traits de... Après tout, c’est un peu de l’histoire romaine cela, et vous savez que les Sabins se réconcilièrent avec les maris de leurs sœurs et de leurs filles, après l'affaire faite.
— J'ai compris, dit Chauffour d’une voix étranglée.
Sa main serra convulsivement le bras de la comtesse.
— Feriez-vous cela? demanda-t-il, tandis que ses
me +
oi TACHE ROUGE 163
yeux, sous le froncement de ses sourcils, brillaient comme les prunelles d’une bête fauve dans la nuit.
— Ne serrez pas si fort, dit Athénaïs qui essaya de rire. Vous supposez bien que ce fut un grand scandale dans la maison. j'entends dans la maison où l’on fit entrer ainsi la Fortune sous les traits de l'homme mür. Je ne sais pas comment il arriva que tous les domestiques eurent vent de la chose. À midi, on ne parlait que de cela dans le quartier. C’était une jeune fille perdue, pour peu que la Fortune, sous les traits de l’homme établi, refusät la seule réparation possible en pareille circonstance : un bel et bon mariage On eut peur un instant, l’étourneau parla de duel; mais quand l’homme établi offrit loyalement sa main, la ville entière voulait le porter en triomphe.
Dans le roman? murmura Chauffour qui réfléchissait. »
— Vous ne voulez pas du moyen? 11 vous fait peur?
Chauffour hésita, puis il dit :
— Ici, demain, nous serons entourés. Les invitations
.sont lancées. Un hasard, le moindre cri pourrait tout
perdre et faire tomber, sur nous, inutilement, la plus honteuse accusation de violence.
— 11 n’y aura ni hasard ni cri. Je réponds de tout.
Le baron la regarda avec une sorte d’effroi superstitieux.
— Votre plan était donc arrêté d'avance? fit-il.
— Mais oui, mürement arrêté, repartit la comtesse, qui ne baissa point les yeux. Allez, je ne suis pas le diable. Gardons le sang-froid, s’il vous plaît. Notre situation n’est pas la même que celle du roman; nous n’avons besoin d’aucuns témoins; ce qu’il nous faut c’est le consentement immédiat d’Angélique elle-même. Or, Angélique me croit sa mère, elle a confiance en moi; c’est moi qui mesurerai pour elle la profondeur de sa chûte, c’est moi qui ferai entendre à son oreille la voix du monde; le grand mot « déshonneur » sera prononcé par moi, et par moi encore sera évoquée la chance unique de salut : le mariagé.
Chauffour avait le visage en feu. La persuasion entrait en lui en même temps que la fièvre le prenait.
I1 dit comme dernière objection :
— Raison de plus pour faire le vide autour de nous; je ne reculerai devant rien, je suis prêt à tout risquer, même ma vie, pour obtenir Angélique; mais, par cela même que mon bonheur est sur le tapis, je veux mettre de mon côté toutes chances de gagner la partie. J’admets votre moyen, il peut réussir; vous serez riche au delà de vos espoirs. Seulement, j’exige que la comédie n’ait que trois personnages : Angélique, moi, vous.
La comtesse baissa la voix pour répliquer :
— Il n’y a personne au château cette nuit. Dans une
heure, nous sommes sûre de trouver Angélique endormie.
— Elle s’éveillera, interrompit Chauffour, elle combattra, elle appellera. Vous aurez beau lui dire qu’elle est perdue, elle saura le contraire.
— Si c'était moi... commença la comtesse.
Puis elle s’arrèêta, disant :
— Mais vous, je vous connais, vous n’oserez pas!
— Quoi done ? Parlez.
Il y eut un silence. |
La comtesse Athénaïs avait l’air d’hésiter à son tour.
Tout se taisait autour d’eux, le château semblait sommeiller déjà.
La brise seule murmurait doucement, caressant la cime encore dépouillée des grands arbres.
La lune, qui avait tourné vers l'Occident, laissait maintenant dans l’ombre les bâtiments de l’aile droite, noire à côté du corps de logis, blanchi par un éclatant rayon.
La comtesse reprit :
— Je sais un lieu où nul ne viendrait nous chercher.
Comme le regard de Chauffour l’interrogeait, son doigt tendu désigna, juste en face d’elle, les fenêtres closes de l’aile droite.
166 LA TACHE ROUGE à
Chauffour tressaillit violemment.
— Jamais! balbutia-t-il. Oh! jamais... jamais!
— Pourquoi non? demanda la comtesse, dont la jactance semblait augmenter avec le trouble de son complice; avez-vous décidément peur des fantômes? Qui veut la fin veut les moyens, baron. Personne n’est entré dans cette chambre depuis des années, nous serons là comme”à cent pieds sous terre!
Au moment où la comtesse prononçait ces mots : « Personne n’est entré dans cette chambre; » sa voix eut un tremblement soudain.
Dans la nuit muette un bruit s’élevait.
Ce pouvait être une illasion, née de l'émotion poignante qu’Athénaïs cachait sous la fanfaronnade de son éffronterie. à
Le bruit paraïssait venir de cette chambre close qu’on appelait : « La chambre du crime. »
Ce fut d’abord, derrière les contrevents fermés, le grincement d’une fenêtre qu’on ouvre avec peine et dont les chässis crient sur leurs gonds rouillés.
Puis un autre bruit tout semblable qui partait de la seconde fenêtre.
En même temps, et toujours derrière les contrevents qui ne bougaient pas, une plainte vague s’éleva.
C'était comme la voix d’une femme ou plutôt d’un enfant, harassé de pleurer et qui sanglote tout bas. ”