‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 28 sur 51 · N LA TACHE ROUGE · texte numérisé non relu

N LA TACHE ROUGE

La comtesse ne parlait pas. Elle écoutait, retenant son souffle. .

Ses deux mains se crispaient sur la pierre de la balustrade. ,

— On dirait que l’effroi vous prend, madame ? murmura Chauffour qui était très-pàle, mais dont la voix, au contraire, se raffermissait. Moi que vous avez taxé de faiblesse, je puis entendre, sans trembler, le craquement de nos vieilles boiseries.

Athénaïs voulut répondre, mais les paroles s’arrêtèrent dans sa gorge.

Pour la seconde fois, sa main convulsive montra les croisées de l’aile droite.

Le bruit avait changé de nature, déronçant de plus en plus clairement, derrière les volets, 1a présence d’un être invisible.

Des doigts faibles ou maladroïits essayaient de décrocher à l’intérieur les ferrures des contrevents.

Athénaïs saisit le bras du baron, dont l’intrépidité prenait des proportions extraordinaires. |

— Mais vous n’entendez done pas? balbutia-t-elle.

Chauffour répondit entre ses dents :

— Je connais ce procédé. Il réussit quelquefois, C’est comme cela que mon père et moi nous eûmes, pour

un morceau de pain, notre belle terre de Basse-Bre-

La comtesse ne saisit pas le sens de ces paroles. Ses yeux, démesurément grandis, étaient fixés sur les deux croisées de l’aile droite.

Elle croyait voir les contreyents remuer.

Ce fut d’abord une erreur, mais qui devint réalité.

Les volets de la fenêtre, en effet, battirent, puis se séparèrent d’un mouvement lent, démasquant l’intérieur sombre.

Dans le cadre de la fenêtre une forme féminine apparut, légère et blanche, pour s’évanouir aussitôt dans le noir.

Puis on travailla les contrevents de la seconde croisée, qui s’ouvrirent à leur tour.

Jusqu’alors, le baron et la comtesse étaient les seuls témoins de cette étrange aventure.

Le fantôme, car c'était bien évidemment la mystérieuse créature qui se montrait depuis quelques jours dans le pays et à qui la frayeur publique donnait ce nom, le fantôme n’avait fait encore aucun bruit qui pût attirer l’attention des gens éveillés ou endormis à l’intérieur du château. |

Ses mouvements étaient doux, presque timides, et la plainte vague qui tombait de ses lèvres ne sonnait pas plus haut qu’un murmure de la brise des nuits.

Rien ne saurait dire l’épouvante de la comtesse Athénaïs. ,

Cette scène muette, lentement développée, la glaçait de terreur bien autrement que n'eût fait une violente explosion.

En elle-même, elle avait déjà donné un nom au fantôme.

Pour elle, c'était un souvenir qui prenait corps tout à coup, un remords qui s’incarnait et vivait.

Elle aurait voulu fuir : elle ne pouvait; cette chaîne impitoyable qui garotte les malades du cauchemar enlaçait tous ses membres comme un froid réseau.

Le baron Chauffour, qui avait d’abord attribué à tout cela une origine très-naturelle et même un peu normande, subissait peu à peu la contagion de l’émoi.

Si c’était là une comédie, on pouvait dire qu’elle était terriblement bien jouée. =

Le baron luttait encore contre la peur; mais la peur le gagnait à son tour.

La même blanche apparition se montra un instant dans le cadre noir de la deuxième croisée, puis s’évanouit dans le sombre.

Les deux fenêtres étaient là désormais comme deux yeux béants et vides, braqués sur le balcon où Denis Chauffour et la comtesse attendaient, immobiles et cloués à leurs places par une attente à la fois fiévreuse et glacée,

Un grand silence se faisait maintenant.

170 LA TACHE ROUGE s"

Une minute s’écoula, longue comme une heure.

Au bout de ce temps, l’intérieur de la chambre s’éclaira vaguement, non point à la lueur d’une lampe ou d’une bougie, mais parce qu’un rayon de lune en traversait l’obscurité.

La lune elle-même, basse encore, se cachait derrière la toiture de l’aile droite.

Le rayon entrait par la porte, opposée aux deux fenêtres qu’on venait d'ouvrir si mystérieusement. .

Il marquait sur le plancher le dessin allongé des carreaux de la croisée appartenant à une autre pièce, située sur le derrière.

La comtesse et Chauffour la connaissaient bien, cette autre pièce.

C'était celle d’où la marquise Constance de Saint- Pierre d’Agave était sortie aux cris de sa fille, dans la nuit de l’assassinat. :

Au fond de la chambre mème, vers l'endroit où était l’alcôve, et qui restait dans l'ombre, un mouvement confus se faisait. |

La forme blanche s’agitait en cet endroit, et l’on entendait le plancher craquer sous ses pas.

Cela dura encore une minute.

Tout. à coup, un grand eri, un cri navrant déchira le silence nocturne et pénétra dans les parties les plus reculées du château.

pa

La comtesse, chancelante, s’accrocha au bras de Chauf-

four qui frémissait.

— C’est le même cri! fit-elle, tandis qu'un spasme secouait tout son corps; je le reconnais : il m’a réveillée bien souvent en sursaut.

Chauffour ne demanda point de quel cri elle parlait. Il dit :

— Du calme! Ne vous abandonnez pas vous-même. Tout à l'heure, nous allons être entourés de témoins. Les soupçons ne demandent qu’à s’éveiller. Songez qu'un mot pourrait nous perdre.

Il n’avait pas achevé, que plusieurs fenêtres s’ouvrirent à différents étages du château, où l’on entendait de toutes parts un grand fracas de gens qui couraient et de voix effrayées qui s’appelaient.

Presque au même instant, on sonna à la grille, et la cour s’emplit en un clin d’œil.

Parmi ceux qui entraient ainsi, il y avait les paysans de la ferme, mais on distinguait aussi d’autres gens portant le costume de la ville.

Tout le monde avait entendu le cri d’angoisse et d’agonie.

On croyait à un accident mortel ou à un meurtre.

Les paysans arrivaient, pressés de savoir et mordus par cette curiosité avide que font naître les catastrophes inconnues.

Les autres, ceux qui portaient l’habit bourgeois, se tenaient à l’écart, immobiles eu apparence et attentifs.

Ce fut d’abord un échange désordonné de paroles, de questions, de réponses, puis un mot tomba des étages supérieurs, et ce mot, répété par toutes les bouches, domina aussitôt le tumulte :

— Le fantôme!

La forme blanche passa successivement devant les deux fenêtres.

Elle courait en étendant les bras comme une personne en détresse. à

Son long vêtement blanc flottait.

— Le fantôme! le fantôme!

Puis on ne vit plus rien, ceux du moins qui étaient dans la cour.

Mais il n’en était pas de mème pour ceux qui se penchaient aux fenêtres.

Au milieu de la « chambre du crime, » dont les croisées, ouvertes après avoir été si longtemps fermées, donnaient à la stupéfaction des assistants un caractère tout particulier, la forme blanche s’était arrètée, puis agenouillée.

‘ Le rayon de lune l’enveloppait, sans éclairer pourtant autre chose que les profils, parce qu’il la frappait à revers.

Elle restait accroupie plutôt que prosternée, les bras

tombants, la tête pendante, dans l’attitude d’une morne désolation. |

Il y eut un paysan qui dit :

— On jurerait la Water dolorosa de la paroisse.

. La comtesse Athénaïs perdait le souffle à la regar- der. .

. Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine qui ràlait et dit tout bas :

— C’est elle ! Et c'était là !

Et sa voix ne voulait pas sortir de sa gorge.

Elle ajouta pourtant :

— Là! là! à cette place mème ! Sur quoi se penche-telle? Mais je ne peux pas voir, mes yeux se troublent.-

— Silence ! balbutia Chauffour.

La comtesse ne l’entendit pas.

Elle continuait :

— Elle se penchait ainsi sur le corps qui saignait par sa grande blessure. Est-ce que vous le voyez, le corps? 11 me semble que je le vois. Dieu est fort! Nous sommes perdus! Au secours !

Le baron essaya de lui fermer la bouche, mais elle mordit sa main et lutta contre lui, en proie à d’effrayantes convulsions.

Elle rälait dans son indicible épouvante :

— Elle vient! Elle nous a vus! Au secours! au secours!

Il semblait en effet que le fantôme eût entendu son premier appel.

La forme blanche s’était relevée, développant avec une lenteur menacçante sa haute taille, grandie encore par les plis de ses voiles qui tombaient, rigides et longs comme ceux d’un suaire.

Aux croisées des étages supérieurs, on répétait aussi :

— Elle vient ! elle vient!

— Ce n’est pas moi! balbutia la comtesse Athénaïs, qui recula de toute la largeur du balcon et ne s’arrêta qu'au mur, c’est le nègre, c’est Toussaint Chauffour! moi, je n’ai rien eu, je suis bauvre. On va vendre ma maison pour payer mes dettes. Ce sont eux qui ont fait de l'or avec le sang! Eux ils ont de l’or, des tas d’or, des montagnes d'or!

Le fantôme avait marché jusqu’à la fenêtre.

Son visage restait dans l’ombre, on ne voyait point, ses yeux, mais la comtesse Athénaïs devinait et sentait leur regard magnétique, car elle collait son corps frissonnant à la muraille comme si elle eût voulu s’inscruster dans la pierre. 1

Elle ne se rendait plus compte de l'obstacle qui était entre le balcon et l’objet de sa terreur.

I lui semblait que la largeur de la cour pouvait être franchie d’un seul pas.

En bas, on ne criait plus.

Les gens du château et les paysans s’agitaient sourdement.

Le premier cri poussé par la comtesse les avait avertis. Ils regardaient eux aussi le balcon où la lune, qui avait monté et rasait maintenant la toiture, mettait en pleine lumière le baron et sa compagne.

On entendait ces mots murmurés de tous côtés : — Les maîtres sont là.

— Ils voient comme nous et mieux que nous.

Et dans ces mots, il y avait je ne sais quel amertume.

Une rancune, un soupçon peut-être.

Les choses, du reste, que nous avons mis beaucoup de temps à raconter, avaient passé rapides comme l’éclair. Il ne s'était pas écoulé plus de deux minutes depuis que la comtesse et Chauffour, causant paisiblement sur le balcon, avaient vu leur conversation interrompue. Mais en ce court espace de temps, la situation, en quelque sorte, avait müri et vieilli. Ce n’était déjà plus le fantôme qui excitait au plus haut degré la curiosité parmi les spectateurs de cette scène.

C'était l'attitude des maîtres. Chacun regardait, guettait, écoutait.

On ne peut dire assurément que la légende de la chambre du crime fût connue par ces bonnes gens dans la vérité de ses détails.

La génération s’était renouvelée depuis le meurtre des frères Lamiral de Thiais, le château avait changé de propriétaire. <

Le peuple des campagnes, d’ailleurs, mêle à tout un élément vague et fantastique.

On dirait qu’il aime à ne pas trop comprendre.

En outre, ceux qui savaient par tradition et même ceux qui se souvenaient, ne voyaient plus depuis longtemps la catastrophe qu’à travers les erreurs de l’instruction judiciaire.

Ce qui avait transpiré autrefois de l’acte d’accusation était le point de départ de tous les récits.

Il y avait pour ces bonnes gens quatre coupables : la marquise Constance, qui était morte; Adèle sa fille, qu’on disait folle; le jardinier Eustache, qui avait disparu, et enfin Minerve, cette misérable créature dont ils comprenaient parfaitement l'impunité, à cause de leur dédain profond pour la race nègre.

— Ga, ce n’est pas du monde, disaient-ils, en parlant de la mulâtresse.

A leur sens, on aurait pu l’abattre comme une chienne; comme une chienne on pouvait la laisser vivre, puisqu'il y avait sur son collier le nom d’une maison puissante.

Les maîtres s'opposent souvent à ce qu’on fusille leur chien favori, même quand il est enragé.

Mais, malgré les brouillards qui entouraient, pour les.

gens de la Maisonfort, le drame nocturne du 24 septembre, il y avait deux faits qui étaient des lueurs.

On savait que M. le baron avait eu le château à la suite d’un règlement de comptes, où, selon une expression de terroir, « le diable n'aurait pas reconnu sa queue. » J

Et voilà qu’on parlait d’une alliance entre la fille des dépossédés et le spoliateur.

Les finauds déclaraient que c’était drôle.

Il y a un monde sous ce mot.

Dès la première apparition du fantôme dans le pays, on avait prononcé le nom du baron aux veillées, et les sages avaient hoché la tête, disant : :

— Le château sera vendu pour pas cher, sûr et vrail

C'était pour eux un duel normand qui commençait.

L'un des adversaires avait pour lui son immense fortune; mais l’autre était cuirassé de mystère.

On pouvait ouvrir les paris.

Inopinément et dès ce soir, la galerie voyait le rideau se lever sur la lutte commencée; les deux champions étaient en présence.

Et l'avantage semblait être tout d’abord à l’assaillant inconnu, car il attagnait les maitres en face, et les mai-

tres ne se défendaient pas.

C’était drôle.

Si on regardait les maîtres bien plus encore que le

fantôme, c’est que-le fantôme paraissait, en vérité, ne plus effrayer que les maitres.

Il était debout au milieu de la croisée grande ouverte, le fantôme, blanc de la tète aux pieds, comme une statue taillée dans de l’albâtre.

Le courant d'air, soufflant de l’intérieur, agitait faiblement ses longues draperies et la neige de ses cheveux.

C'était une femme, il n’y avait pas à s’y méprenrre.

Elle leva son bras chargé de voiles, et son geste menaçant se dirigea vers le balcon où Chauflour soutenait la comtesse terrifiée.

Il la sentait devenir froide entre ses bras.

— Vous nous perdez, dit-il. Revenez à vous. Il y a là cent témoins.

— Nous sommes perdus, répondit-elle avec accablement; je renonce à tout, je demande pitié!

Ses mains se joignirent comme pour implorer un pardon.

Tout son sang assiégeait son cerveau.

Sur ses lèvres le nom d’Adèle vint mourir; puis, foudroyée par une suprême convulsion, elle tomba de son haut, inerte, sur les dalles.

Le baron n’essaya point de la secourir.

ILse releva comme un homme qu’on a débarrassé d’un fardeau et fit appel à tout son sang-froid. 2 — Mes amis, dit-il à haute voix, madame la comtesse

s'est trouvée mal, je ne pouvais m'occuper d’autre chose. Qu’on fasse monter Minerve et Clément, qui la porteront dans son lit.

— Minerve n’est pas là, répondit-on.

Et un loustic ajouta :

- — C’est jour de sabbat, elle est à son ouvrage.

Nous n'avons pas reparlé des gens en costumes bourgeois qui étaient entrés en même temps que les paysans, parce qu’ils avaient disparu presque aussitôt sous la conduite d'Antoine, le concierge.

Il revinrent en ce moment et se mêlèrent à la foule.

M. Victor Jéricot était avec eux.

Cependant Clément et la nouvelle femme de chambre d’Angélique montaient déjà l’escalier. ï

Le baron reprit d’un accent plus ferme :

-— C’est un jeu audacieux; ceux qui l'ont joué le payeront cher!

Ce fut alors qu’il prononça, pendant qu’on relevait la comtesse évanouie, les paroles rapportées par Boiteau, le valet de M. Polydore :

— On est loin de compte si on croit me forcer à vendre la Maïisonfort avec de pareilles momeries. Je ne suis pas une femme, moi !

. Le mot porta.

IL répondait à nne idée qui avait traversé la plupart

de ces cervelles campagnardes.

Aussi, quand le baron ordonna que les issues de l'aile gauche fussent gardées, paysans et domestiques s’ébranlèrent à la fois.

On eut un peu plus de peine à trouver des vaillants pour prendre des flambeaux et monter à l’assaut de la chambre du crime; mais enfin, un bataillon sacré se forma dont le noyau était composé des gens en bourgeois, et le baron lui-même s’étant mis à la tête de l’expédition, les dalles du corridor de l'aile droite qui n’avaient pas sonné sous un pas humain depuis des années éveillèrent leurs échos endormis.

Nous savons comment le fantôme opéra sa retraite, mais ce que Boiteau n’a pu dire au lecteur, puisqu'il l'ignorait lui-même, c’est la suite des événements à dater de la disparition du fantôme.

Les acteurs changent ici : Angélique, Minerve et un autre personnage sont entrés en scène,

Deux pièces se jouaient en même temps au château.

Il y avait peut-être un soupçon dans l'esprit de la comtesse Athénaïs, car à peine fût-elle revenue de son évanouissement qu’elle demanda Angélique.

Angélique dormait, au dire de Françoise, la nouvelle femme de chambre, qui l'avait couchée elle-même.

Françoise l'avait quittée sur son ordre exprès, en lui souhaitant la bonne nuit.

La comtesse ordonna de l’éveiller, disant :

— J'ai cru que j'allais mourir; j'ai besoin de voir tout ce que j'aime.

Françoise passa dans la chambre à coucher d’Angélique.

Clément se chargea d’aller chercher ie baron.

Athénaïs resta seule.

Elle se leva avec beaucoup de peine, car elle avait été frappée violemment et profondément.

Gràce aux meubles qui lui servaient d'appui sur sa route, elle put arriver jusqu’au miroir de sa toilette.

Ælle se regarda.

Depuis bien des années, son miroir ne la flattait plus; mais il lui disait du moins qu’en perdant sa beauté, elle avait conservé une santé de fer et une vigueur presque virile. Et

Elle se targuait volontiers de sa force et disait souvent :

— J'ai encore le temps d’être riche.

Aujourd’hui, la glace lui montra des traits tirés, des yeux éteints, un visage plus pâle que celui d’une morte.

Elle recula devant elle-même.

— Je touchais au but, pensa-t-elle, le coup n’en a été que plus rude! J’ai eu peus, horriblement peur!

Son courage revenait pourtant, car elle put bientôt sourire à ce masque livide qui remplaçait la rougeur ordinairement trop foncée de ses joues.

Il 15

— J'ai eu peur, répéta-t-elle, parce que j'étais préparée à tout, excepté à revoir celle-là. Je l'avais oubliée” Je ne songeais qu’à sa mère. Mais que ce soit un stratagème ou un hasard, qu'importe, après tout? Il n'ya qu’à refermer sur celle les portes de sa maison de fous, — à double tour, cette fois!

Elle voulut tourner le dos à son miroir, mais ce mouvement faillit lui faire perdre l'équilibre.

— C'est comme si je sortais de mon lit après une grande maladie! fit-elle encore. Mes jambes ont peine à me soutenir. J’ai frayeur de tout. L’ennemi doit nous entourer de bien près. Quelque chose me dit que je suis trahie. Ah! uous avons perdu un temps précieux. Jéricot et maitre Manceau- se portaient forts pour l'arrestation de la marquise. Quel besoin avions-nous de cela? Le mariage, le mariage! C'était ma seule aflaire. J'aurais maintenant l'argent de Chauffour. La mer serait entre moi et ce passé qui ressuscite…

Elie se laissa choir lourdement sur son fauteuil; sa main froide pressa ses tempes qui brûlaient.

— Minerve! murmura-t-elle, déconvrant enfin la pensée qui était tout au fond d'elle-même, sous ce flux de paroles : £’est Minerve qui a tout fait!

Devant ses yeux éblouis et chargés de lassitude, un rêve passa, un souvenir plutôt :

Elle vit, sous la splendeur du ciel des Antilles, la cour

large et tout entourée de varandes légères qui ouvraient à la brise l’intérieur de l'habitation paternelle.

Les noirs se rangeaient, demi-vêtus d’étoffes éclatantes, autour d’un spectacle si fréquemment offert, qu’il n’excitait même plus l'émotion : Un homme aux bras d’ébène, armé d’un fouet aux lanières rouges, une femme les maius liées, le dos courbé et sanglant.

— Frappe, commandeur! Elle a péché, frappe encorel Frappe jusqu’à ce qu’elle meure !

Cétait le bon temps.

C'était Saint-Domingue avant la révolte.

Quand une Minerve devenait dangereuse, on n’y allait pas par quatre chemins.

La comtesse courba la tète une fois de plus.

— Où sont les esclaves? dit-elle. Le nègre Chauffour est mon maitre ! Et Minerve est aussi difficile à tuer que moi!

La femme de chambre rentra tout effarée, disant :

— Le lit est défait, mais M'e, Angélique n’y est plus.

Elle s’attendait à une explosion, mais la comtesse répondit seulement :

— Caprice d’enfant, Merci, Françoise; j'avais oublié . que Minerve était vente m'’avertir. Angélique est au jardin avec Minerve.

Françoise la regarda tout étonnée.

. L’effort que la comtesse faisait pour mentir ainsi à sa furieuse colère amenait de la sueur à son front.

— Et le fantôme? demanda-t-elle en se forçant à sourire : avez-vous des nouvelles du fantôme?

Elle ajouta :

— Je redeviens enfant; cela m’a très-fort effrayée.

— Par la feuêtre de mademoiselle, répondit la camériste, je viens d'entendre beaucoup de bruit. On dit que M. le baron a été lui-même dans l'aile droite avec des hommes qui sont venus de Paris. M. Jéricot en était. Et M. le baron a fait briser la serrure de la chambre du... du. |

— Du crime, acheva la comtesse très-froidement.

— Du crime, oui. On l’appelle comme cela.

— C’est beaucoup de peine que se donne M. le baron, reprit Athénaïs avec un mouvement d’épaules méprisant. Allez, ma fille, Clément n’a peut-être pas bien fait ma commission : il faut que je voie M. le baron sur-lechamp.

Quand Françoise fut partie, la comtesse laissa tomber sa tête entre ses mains.

Un instant, elle resta comme écrasée sous son découragement.

Les bruits du dehors venaient jusqu’à elle, mais n’interrompaient point sa morne rêverie.

Elle dit enfin :

— À cette heure, ils m'ont peut-être repris Angélique, et ma dernière arme est brisée dans ma main. Mon malbeur a été plus fort que le bonheur de ce Chauffour. J'ai perdu même en m'’associant avec l’homme qui gagne toujours !

Un grand murmure s’éleva dans les corridors en même temps que des voix, venant par le salon voisin, dont la fenêtre restait ouverte, criaient :

— Courez! Elle s’est échappée par le treillage! Prenez les charmilles et cernez la pelouse! Allez, les gens de Paris! 11 y a une forte récompense !

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