PREMIÈRE ENTREVUE
, & La chambre occupée par Angélique au château de la Maisonfort était située à l'extrémité de l’aile gauche et séparée de celle où couchait la comtesse par deux autres pièces. :
L'une de ces pièces, celle qui attenait à la chambre de la comtesse, était attribuée à Minerve, qui avait repris ses fonctions auprès d’Athénaïs, l’autre à Françoise, la nouvelle femme de chambre d’Angéliquez IL n’y avait rien au-delà de la chambre à coucher
4S8 LA TACIHE ROUGE
d’Angélique, dont les deux fenêtres, au lieu de regarder l'aile droite, s’ouvraient en équerre sur le jardin, juste en face de l’entrée des charmilles.
Lors de la réunion du mois de septembre 1839, qui s'était terminée par le meurtre des deux frères Lamira] de Thiais, ‘’aile gauche avait été dévolue aux hôtes de Saint-Pierre d’Agave.
La famille, comme nous le savons déjà, et aussi les MM. Chauflour, habitaient alors l'aile droite, dont l'abandon datait de la catastrophe.
L’aile gauche et l’aile droîte avaient chacune un escalier de dégagement correspondant à deux portes latérales qui desservaient le pourtour extérieur.
L’escalier de l’aile droite était hors d’usage, de même que les bätiments auxquels il donnait accès.
L’escalier de l’aile gauche, qui communiquait directement avec le cabiuet de toilette d’Angélique, avait été condamné, pour la sécurité de la jeune fille.
Angélique se trouvait ainsi complètement sous la surveillance de la comtesse Athénaïs.
Ce soir, en quittant le salon, elle s’était mise entre les mains de Françoise, en lui ordonnant de presser sa toiletie de nuit.
Françoise ne demandait pas mieux; elle avait hâte de regagner l'office, car on veillait plantureusement au château de la Maisonfort, et nous avons vu par M. Poly-
. dore que les domestiques mettaient la main au plat avant les maîtres.
Angélique se coucha, Françoise lui souhaïta bon sommeil et se retira.
A peine avait-elle disparu, que la porte condamnée de Pescalier s’ouvrit, montrant la tête bronzée ile Minerve.
Angélique sauta hors de son lit, passa un vêtement du matin et s’enveloppa d’une mante.
Aucune explication ne fut échangée.
La jeune fille savait d’avance où elle allait.
Elles descendirent toutes deux l'escalier et sortirent par la porte basse donnant sur le pourtour.
De là, elles n’avaient qu’un petit coin de la pelouse à trax érsér pour gagner les charmilles.
C'était le moment où, sur le balcon du salon, là comtesse Athénaïs et Chauffour s’entretenaient. Nul né pouvait prévoir encore l’alerte qui allait être donnée par l'apparition du fantôme.
Tout semblait tranquille dans le château silencieux.
Elles sont tremblantes, d'ordinaire, les chères étourdies, à l'heure du premier rendez-vous. La passion qui les mènë n’a pas la for:e d’étouffer complètement le remords. Elles mêlent une poltronnerie enfantine à l’audace de cet acte si grave, d’où va sortir leur bonheur ou leur malheur.
Augélique ne tremblait pas.
Son cœur battait, mais ce n’était point de frayeur.
L'enfant d'hier était femme aujourd’hui : elle allait courageusement à sa destinée.
Sitôt que Minerve et elle eurent franchi l'entrée des charmilles, elles furent prises par l'obscurité.
Il »’y avait pas une feuille aux branches, mais comme il arrive pour les très-vieux plants de charmes, les branches elles-mèmes étaient tellement serrées et entrelacées qu’elles interceptaient complétement la lumière.
Au bout de quelques pas faits ainsi dans les ténèbres, Angélique demanda :
— Où est-il?
Elles arrivaient à un berceau circulaire ou salon de verdure, où plusieurs jours, en forme d’œil-de-bœuf, étaient taillés dans le charme.
Minerve s’arrêta, et au lieu de répondre, elle dit en montrant du doigt l’aile droite du château, de l’autre côté de la pelouse : s
— Vous souvenez-vous bien, maîtresse, de tout ce que je vous ai raconté?
— Oui, répliqua la jeune fille, je m’en souviens. Pourquoi me parler de choses semblables en ce moment?
Minerve lui prit la main pour la porter à ses lèvres.
— Parce que, prononçat-elle tout bas, vous ne connaissez encore ni les noms des victimes, ni les noms des assassins,
— Et que m'importe cela, s’écria Angélique. Où est Raymond? |
— Raymond Lamiral de Thiais n’est pas loin. Il va vous dire : Angélique Lamiral de Thiais, il faut choisir entre moi et la comtesse de Saint-Pierre d’Agave.
— Ma mère! balbutia Angélique.
— Laissez-moi achever.
— Pas avant de savoir pourquoi vous me donnez ce nom dès aujourd’hui. J'aurai le droit de le porter seule- . ment quand je serai la femme de Raymond.
— Ce nom vous a toujours appartenu, maîtresse, et vous n'avez jamais eu le droit d’en porter un autre. Vous ‘êtes la fille d’une des deux victimes.
— Moi! fit Angélique, qui recula en chancelant.
— Votre père, continua la mulâtresse, à qui chaque parole prononcée coûtait désormais un effort terrible, le colonel Albert de Thiais mourut frappé le premier.
— Mais alors, ma mère... la comtesse. Expliquezmoi...
— Le second qui mourut, poursuivit Minerve, était le frère aîné du colonel Albert, le comte Raymond Lamiral de Thiais, le père de celui qui vous attend et qui vous aime.
Angélique resta muette de stupeur. Minerve dit :
— Je ne serais pas ici avec vous, si la comtesse Athénaïs était votre mère.
— Et les assassins? demanda Angélique prête à défaillir. :
— Il y en a un qui est mort, repartit la mulâtresse : Toussaint Chauffour. Mais les deux autres, Athénaïs de Saint-Pierre: d’Agave et le baron Denis Chauffour sont vivants. ;
Angélique resta un instant comme foudroyée.
Elle connaissait le crime non-seulement par Minerve, mais par les récits de tous ceux qui l’entouraient : c’était la légende du pays.
Chacune des paroles de la mulätresse lui tombait lourdement sur le cœur.
Elle dit, dans le besoin qu’elle avait de ne pas croire :
— Ma mère. j'entends M"° la comtesse de Saint- Pierre d’Agave, n’a jamais été accusée.
— Non, jamais, répéta Minerve, c’est vrai. On accusa la veuve de votre père et votre aïeule.. celle dont la comtesse Athénaïs évite de prononcer le nom... qui vit loin de vous, celle qui, gràce à la Bastien, a pu vous envoyer quelquefois un baiser dans une lettre mouillée de larmes, un cadeau, de temps en temps, et tous les mois, une petite somme dont vous ne connaissiez même pas l’origine, depuis que la gène était entrée à l’hôtel de Saint-Pierre d’Agave.
Sans se rendre compte de son action, Angélique appuyait ses deux mains jointes sur l’épaule de Minerve.
— Et ma mère? pensa-t-elle tout haut : ma vraie mère ?
Comme Minerve hésitait à répondre, la jeune fille se sépara d’elle d’un brusque mouvement et dit : :
— Je me souviens... et cela m’a souvent fait peur. Mais je ne savais pas qu’il s'agissait du meurtre de mon père. Vous aussi, oh!... vous aussi, vous avez été accusée !
Sous son regard, la mulâtresse recula d’un pas et courba la tête.
— Je ne vous crois pas! s’écria Angélique. Vous mentez! Vous me faites horreur ! Je vais voir Raymond, je ne croirai que Raymond.
— Je suis là, dit une voix derrière elle.
Angélique se retourna.
Raymond se tenait debout, appuyé contre un tronc d'arbre.
— N'est-ce pas, n'est-ce pas, fit Angélique en s’élançant vers lui, n’est-ce pas qu’elle a menti? n'est-ce pas qu’elle a calomnié ma mère ?
Les larmes qui jaillissaient de ses yeux inondaient son visage.
— Minerve n’a pas menti, prononça Raymond à voix basse. Minerve n’a pas calomnié M”° la comtesse de
Saint-Pierre d’Agave.
Angélique lui saisit les deux mains.