‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 30 sur 51 · WE · texte numérisé non relu

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— Vous n’aviez pas besoin de cela, dit-elle. Pourquoi me forcer à la haïr, celle que j'ai respectée pendant tant d'années? car je vous croirai, vous, Raymond, quoi que vous affirmiez. Encore une fois, vous n’avez pas besoin de briser les liens qui m’attachent à cette maison qui m'a si longtemps abritée. Je suis ingrate d’avance; je vous appartiens, je vous aime. Que ce soit bien ou que ce soit mal, une force qui ploie ma volonté m'’entraine vers vous. Je serais morte avant de consentir à cet odieux mariage qu'on me proposait. Il m'importe peu que le baron Chauffonr soit un assassin ; il est, il sera toujours un étranger à mes yeux. Mais écoutez, Raymond, elle a été bonne pour moi, je n’ai pas souvenir d’un autre visage penché sur mon berceau; ma mère, c’est malgré moi que je la nomme ainsi, m’entourait de caresses et ne se fàchait point de mes caprices, car j'étais une enfant difficile, Raymond...

— Une plante délicate, c’est vrai, murmura le jeune homme avec amertume, mais précieuse. Vous valiez beaucoup d'argent pour cette femme.

Angélique se serra contre lui.

— Raymond, Raymond, fit-elle, ayez pitié de moi, vous me brisez le cœur. Je ne connais pas cette aïeule au nom de laquelle vous venez, on ne m’a pas dit encore si celle qu’on me donne maintenant pour mère est morte ou vivante.

— Elle n’est ni vivante ni morte, interrompit Raymond, dont l’accent était sévère. La femme dont vous plaidez la cause si éloquemment a réduit votre mère à un état sans nom et misérable, au point qu'on hésite à prononcer le mot qui caractèrise son malheur.

Angélique retira ses maius, qui étaient glacées.

— Raymond, dit-elle, je suis venue ici parce que vous m'avez appelée, vous, vous seul. La bonne Bastien m’a parlé souvent de ma grand’tante, jamais de mon «ïeule, ni de ma mère. Et jusqu’à ces derniers jours, Minerve adorait à genoux la comtesse qu’elle accuse aujourd’hui. Je n’ai pas eu le temps d’épouser toutes ces haines - qui semblent plus fortes que votre tendresse, et dont je n’avais pas même l’idée il y a une heure. Au nom de Dieu, Raymond, ayez pitié! ne me parlez que de votre amour.

L'étudiant avait les sourcils froncés.

Minerve elle-même s’étonnait de sa froideur impi- . toyable.

— Le temps passe, murmura-t-elle, Emmenez-la. Elle ne peut pas rester une nuit de plus au château.

Ce fut à elle que Raymond répondit :

— J'arrive d’un endroit où l’on souffre. Je ne suis pas venu pour parler d'amour. En tournant la tête, je vois d'ici le lieu où mon père est tombé sous le fer des assassins. Je suis venu vers Angélique Lamiral de Thiais, or-

pheline comme moi, et qui devrait comme moi porter sa vengeance dlans les plis de son deuil, pour lui dénoncér les bourreatx de sa famille. Ce qu’il y a pour elle dans mon cœur, elle le sait. J’ai demandé sa main à son aïeule, ne pouvant l’obtenir de sa mère, de sa vraie mère, à qui cette femme, celle que Me de Thiais voudvait chérir encore, a pris plus que la vie. Constance- Angèle, marquise de Saint-Pierre-d’Agave, m'a accordé la main de sa petite-fille. Ce sont là nos fiançailles.

— Pauvre fête et tout entourée de tristesse, ma cousiné, ajouta Raymond qui s’adressa enfin à Angélique, car au moment où je partais pour vous dire : La mère de votre mère vous attend, nous avons appris à la fois deux funestes nouvelles. Voici la première : les gens de justice, mis en campagne par la dénonciation de la comtesse Athénaïs, sont sur les traces de votre aïeule ; votre aïeule n’a plus d’asile à vous offrir.

Voici la seconde nouvelle : Nous ne savons plus où est Adèle Lamiral de Thiais, votre mère: Une lettre, ayant déjà quatre jours de date et parvenue par le canal de la Bastien, annonce que la malheureuse s’est évadée de la maison où elle était gardée...

— Prisonnière? demanda Angélique.

— Oui, répondit Raymond, car c’est bien une prison, : la cellule où végète une folle.

Angélique ne pouvait pas devenir plus pâle.

Ellé resta immobile et muette sous ce choc.

Un bruit vint du côté du château.

— Ecoutez! s’écria Minerve. On s’est aperçu de notre absence !

Angélique sembla s’éveiller.

— Raymond, pardonnez-moi, dit-elle. Je suis toute jeune, et j'étais hier une enfant heureuse. Hier, mon seul remords était de vous aimer. Je demandais encore à Dieu, pauvre ignorante que j'étais, de me défendre contre vous. Dieu ne m’exauçait pas, et je me reprochais comme un érime cette volonté, plus forte que moimême, d'abandonner ma mère pour aller à vous! Oh! ne vous irritez pas, Raymond, nous ne parlons pas la même langue, et quand je dis : Ma mère, c’est encore celle que vous accusez et que vous détestez.. Je vous crois, la preuve, c’est que je souffre jusqu’au martyre. En toute ma vie, je n’ai point éprouvé une douleur paréille. Ce que vous venéz de dire m’a déchiré le cœur. Mais je ne les connais pas encore, Raymond, celles que

je vais aimer désormais de toutes les forces de mon âme. J'apprends tout à la fois leur existence et leur malheur. Je n’ai pas eu le temps, ne me condamnez pas : votre colère me tuerait. :

Sa voix était douce comme un chant, mais ferme aussi.

Dans la plainte de l’enfant, on sentait le grand sacri-

fice de la femme qui se donne de parti pris et sans réserve.

Raymond la soutenait dans ses bras.

Minerve s'était éloignée dans la direction du château, où le bruit continuait en grandissant.

Le regard d’Angélique plongeait dans les yeux de Raymond. Elle demanda :

— Etes-vous encore fâché contre moi?

Un rayon égaré entre les branches glissait sur la mélancolie de son sourire. Elle était si merveilleusement belle que Raymond sentit sa volonté défaillir.

— Non, dit-il, je n’étais pas venu pour vous parler d'amour. Il y a trop de malheur autour de nous, Angéligue! Hier encore, je comptais vous emporter dans mes bras, heureux plus qu'un roi au fond de ma misère. J'avais à vous donner le pauvre toit où repose votre aïeule. Aujourd’hui ce toit va nous manquer. J'étais venu vous dire ce que vous êtes et ce que sont ceux qui vous entourent; j'étais venu vous supplier d’être forte, vigilante, de vous garder vous-mème, une fois encore, jusqu’à cequenosmoyensde fuite, anéantis aujourd’hui, pussent être préparés de nouveau. Tout nous manque. Puisje’ vous engager à me suivre, quand le salut de la marquise me force à errer dans les bois, poursuivi, traqué comme un criminel?

— Je suis forte, allez, Raymond, murmura Angé-

lique. Si je croyais que vous m’aimez toujours comme autrefois.

-— C’est la justice, entendez-vous, la justice qui poursuit votre aïeule, interrompit Raymond. Elle n’a plus au monde que moi.

— Je veux qu’elle m’ait aussi! dit la jeune fille.

— Pourriez-vous supporter cette vie de fatigues et de dangers?

Il eut la bouche fermée, parce qu’elle lui tendait son front charmant. ;

— Aimez-moi, aimez-moi, dit-elle; j'abandonne le passé pour aller vers l'avenir, où je ne vois que vous. C’est vous qui me donnerez à celle que je dois chérir. J'aimerai tout ce que vous aimez, je détesterai tout ce que vous haïssez. Aimez-moil!

Elle acheva, pendant qu’il la pressait passionnément contre sa poitrine.

— Souffrir avec vous et pour vous, c’est le bonheur : je suis votre femme, Raymond, vous m'avez pris mon âme!

Vers l'extrémité de la charmille qui touchait au chàteau, il y eut comme une explosion de clameurs confuses.

— Emmenez-moi, s’écria Angélique, je le veux! Avec vous je ne crains rien. Sans vous je ne réponds pas de mon courage.

Raymond lénleva dans ses bras et fit un pas dans la direction wpposée au bruit, mais il fut arrêté par la voix dé Minerve qui revenait en courant et qui disait : |

11 ést trop tard! Restez, maîtresse; M. le comte, fuyez! fuyez seul!

Au mère instant, le bruit d’une course précipitée se faisait éntendre sur la pelouse, qui n’était séparée du berceau que par la muraille de verdure.

Devant les ouvertures pratiquées dans la charmille, une forme blanche glissa rapide comme une flèche. |

Dérrière une meute humaine courait.

- 2 Qu'est-ce que cela? demanda Raymond, et pourquoi est-il trop tard?

Minerve répondit :

— Le jardin est plein, le parc aussi. IL ÿ a d’autres

gens que ceux du château. Les hommes de la police sont arrivés de Paris avec Jéricot. Toutes les issues doivent étré déjà coupées. Je vous en supplie, fuyrez ! : = Maîtresse, ajouta-t-elle en s’emparant d’Angélique et avec une singulière autorité, vous n’avez plus que lui. Suppliezle de se conserver pour vous. Pour que Dieu me pardonne, il faut que vous soyez sauvée. J'ai compté plus de dix agents et on dit qu'il y a un juge. Attendons à demain.

— Demain! s’écria Raymond, un autre hasard peut nous faire obstacle encore.

LA TACHE ROUGE got

— Ge n’est pas un hasard, interrompit Minerve.

Elle lui avait saisi le bras et montrait de loin la forme blanche qui, poursuiuie par les chasseurs, quittait la pelouse pour disparaître derrière les bouquets.

Elle prononça un mot tout bas : un nom.

Raymond la regarda stupéfait.

— Elle! balbutia-t-il. En ce lieu! Mais, pourquoi? mais comment?

— C'est la seconde fois, répliqua Minerve. Elle s’est déjà évadée il y a longtemps, elle vint tout droit ici, attirée qu’elle était par une force mystérieuse. Sa folie est un souvenir. Elle connaît le château mieux que le baron lui-même, mieux que les serviteurs ‘du baron, car c'était l'habitation de famille avant les partages, et son enfance tout entière s’est passée à la Maisonfort. Maintenant qu’elle a pu gagner le pare, ils ne la prendront pas, j'en réponds; ne craignez rien pour elle et ne songez qu’à vous.

Elle s'arrêta brusquement et poussa Raymond dans un enfoncement de la charmille. | *

Ses déux mains désignaient à la fois les deux extrémités de l'allée, où l’on voyait des ombres se mouvoir,

— Maîtresse, maitresse, supplia-t-elle, ils viennent, ils ont aperçu de loin votre peignoir. Ordonnez, il vous obéira. Derrière les branches, c’est le mur, et au delà

du mur, ve sont les fourrés du parc. En deux bonds, il sera hors de leur atteinte.

A droite et à gauche, aux deux bouts de la charmille, des voix s’élevèrent qui criaient :

— Le fantôme! le voilà! Entourez le berceau du milieu! Nous le tenons!

De toutes parts, des parterres, de la pelouse et des bosquets, des pas précipités approchaient.

Raymond et Minerve restaient cachés par le coude du berceau. Ceux qui venaient ne pouvaient apercevoir qu’Angélique, debout et immobile au milieu du rondpoint.

— Raymond, dit-elle avec tristesse, car:la raison lutlait en eile contre l'instinct, et l'instinct lui criait de fuir à tout prix, vous êtes fort et brave comme un lion, mais je vous prendrais votre force. Allez, je vous en prie,, laissez-moi… s

— Tout à l'heure je le voulais ainsi, répliqua Raymond, et Dieu sait ce qu'il m’en coûtait; mais à l’instant même, cette femme a dit en parlant de vous : « Elle ne peut dormir une nuit de plus sous ce toit. » Il y a un

danger, je le sens.

Minerve, robuste comme un homme, écartait les branches pour faire un passage.

— Le vrai danger, dit-elle avec énergie, le danger mortel pour maîtresse, ce serait de vous perdre. Elle

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