‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 31 sur 51 · RÉ · texte numérisé non relu

RÉ

resterait sans protecteur. Au nom de la dernière chance de salut que Dieu nous garde, fuyez!

— Fuyez! répéta Angélique, qui se jeta dans les bras de Raymond. Je le veux! |

Il s’arracha aussitôt de son étreinte et franchit la charmille.

D'un seul élan, ses mains atteignirent le faite de la muraille et s’y cramponnèrent.

Ses derniers mots furent ceux-ci :

— Je ne m’éloigne pas, je veille.

Ils furent couverts par le bruyant désappointement de ceux qui arrivaient.

— La demoiselle! lit le cocher John, excellent coureur qui avait devancé ses compagnons. By God! nous avons suivi une fausse piste! Ce n’est que la demoiselle! »

— Eh bien! eh bien! demandait Jéricot tout essouffé, avons-nous notre spectre? Ne laissez pas la vision s’évanouir. J'ai idée que nous aurons deux bons procès criminels au lieu d’un. Ça sent le rapt!

Les agents, faisant leur métier, furetaient déjà partout, constatant le froissement des branches à l'endroit ‘où Raymond avait percé la charmille, et la trace que .

ses pieds avaient laissée en escaladant le mur.

Les valets et les paysans des deux sexes entouraient

Angélique, et ne se gênaient pas pour exprimer leur surprise de la trouver dehors à cette heure.

Une voix dit :

— C’est peut-être la demoiselle qui est le fantôme.

Il y eut de gros rires.

— Ne serrez pas de si près M'° de Saint-Pierre-d’Agave, ordonna Jéricot, qui était le représentant le plus décent de l’autorité du baron.

Un agent s’approcha de lui, et dit en montrant le mur :

— Quelqu'un vient de s’échapper par là.

— Bah! vraiment! fit Jéricot à demi-voix; un amoureux ? cette brave duègne en chocolat, Mr° Minerve, en est bien capable! Sortez et battez le parc.

— Le temps est beau, reprit-il tout haut, M'° Angélique a voulu faire une petite promenade : quoi de plus simple? Allons, place, bonnes gens! Nous allons la reconduire à la maison.

Il offrit son bras à la jeune fille et ordonna à Minerve de marcher devant.

Les deux femmes n'opposèrent aucune résistance.

Le baron était de retour auprès de la comtesse Athénaïs, au moment où Jéricot ramena Angélique, toujours -escortée de Minerve. :

Angélique n'avait pas prononcé une parole depuis le départ de Raymond,

La comtesse, qui avait repris tout son sang-froïd, ne lui fit aucune espèce de reproche, quoique Jéricot, entré le premier, eût touché un mot des branches cassées et des écorchures de la muraille.

— Chérie, dit-elle à la jeune fille, en lui adressant un signe de tête souriant, les soirées sont encore fraîches, et tu n’étais pas assez couverte. Il se passe ici de singulières choses, mais, Dieu merci! tu n’as pas fait de mauvaises rencontres. Rentre chez toi, mon ange, mais ne te couche pas, j'ai à te parler.

Angélique prit aussitôt le chemin de sa chambre.

Dès qu’elle fut partie, la comtesse se tourna vers Minerve :

— Vous, demanda-t-elle durement, avez-vous besoin de savoir pourquoi vous allez être chassée ?

— Non, répondit la mulâtresse, qui portait la tête haute, mais dont l’accent était plein de soumission et de tristesse. Je vous ai désobéi, maîtresse. J’ai choisi entre l'enfant et vous. Je ne suis plus à vous.

— Noire ingratitude! murmura Jéricot.

Le doigt tendu d’Athénaïs montrait la porte. Minerve dit :

— Adieu, maîtresse; j’ai déchiré mon cœur pour en arracher l’amour que j'avais pour vous.

Elle sortit. Le baron demanda d’un ton d’inquiétude :

— Est-ce que vous allez lâcher en liberté cette bête féroce?

— Autant vaudrait démuseler un chien enragé, ajouta Jéricot.

La comtesse répondit :

— Les gens que vous avez amenés sont dirigés par la préfecture de Paris et par le parquet de Versailles, pour mettre sous la main de lu justice les auteurs et complices du crime commis au château de la Maisonfort….

— Eu septembre 1839, interrompit Jéricot, c’est exact. Après ?

— Il faut, continua la comtesse, que Minerve couche cette nuit dans la prison de Mantes.

— Très-bien. C’est l’avis de M. le baron? Parfait! Moi, je trouve cela cràne, car enfin, Minerve a une langue, elle pourrait raconter des choses très-curieuses.. Mais c’est une langue de négresse, et quoique nous soyons tous égaux devant la loi, les millions de M. le baron étoufferaient au besoin bien d’autres bavardages. Miverve couchera en prison. Elle connait cette aubergelà. Uue fois, deux fois, personne ne dit mot ? Adjugé.

Il prit son chapeau, mais sans se presser. La comtesse lui dit :

— Prenez immédiatement vos mesures. Maintenant qu’elle a fait sa déclaration de guerre, elle doit être sur ses gardes. Menez cela rondement.

Ali. àé

Jéricot, selon sa coutume, salua Chauffour avec un respect pieux et se retira pour obéir.

La comtesse et le baron étaient seuls de nouveau. Ils restèrent un instant silencieux.

— Tout à l'heure, dit enfin la comtesse, avez-vous bien regardé Angélique ?

— Oui, répliqua Chauffour dont les yeux étaient baissés, jamais je ne l’avais vue si belle.

— C’est vrai, la voilà femme. Et femme sylendilement. Mais il ne s’agit pas de cela. Je vous demandais si vous aviez compris l'expression de son visage.

— J'ai compris qu’une pensée de révolte était en elle.

— Il y a plus que cela, dit la comtesse.

— Qu'elle aimait peut-être. continua Chauffour avec une sourde colère.

— Elle aime certainement; mais il y a plus encore.

— Qu’y a-t-il donc?

|. — Elle sait tout.

Chauffour ne répondit que par un geste de découragement :

— J'ai dû vous dire la vérité, reprit la comtesse. Je sais Minerve par cœur, et je lis à livre ouvert dans sa conscience. Je l'ai laissée libre un jour de trop, car elle n’a dû parler que ce soir. |

— Et vous croyez qu’elle vous a accusée?

— J'en suis sûre. Et je suis sûre qu’il y avait là, pour soutenir son accusation, un irrésistible avocat : l'amour. Angélique a eu ce soir son premier rendez-vous.

Chauffour avait les sourcils froncés. IL demanda :

— Avec qui?

— Avec son cousin Raymond Lamiral de Thiais, répondit la comtesse.

— Rattachez-vous ce fait à la visite du fantôme? demanda encore le baron.

— Peut-être. En tout cas, nous n'avons plus rien à faire ici.

L’œil de Chauflour ne se releva point.

Il était blème comme un mort.

— M'avez-vous entendue? dit la comtesse un peu durement.

Et comme le baron gardait encore le silence, elle ajouta d’un ton délibéré :

— Alors vous renoncez? C’est peut-être plus sage. Je prendrai un conseil qui réglera entre nous la question d'intérêt avec M° Manceau. Vous savez maintenant ce que je consentais à risquer pour être riche ; cela vous dit d'avance ce que je risquerai en sens contraire pour arriver au même résultat. Mes vaisseaux sont brûlés jusqu’à la dernière planche. Je vous aidais à écraser ce qui reste de ma famille; il est à peine besoin de vous dé-

clarer que, le cas échéant, je me mettrai du côté de ma famille pour avoir raison de vous.

— En vous perdant vous-mème, madame! prononça péniblement le baron. |

— En me perdant moi-même, cela ne fait pas l'ombre d’un doute. C’est toujours l’histoire de Jean Bart et de sa mèche, allumée au-dessus d’un baril de poudre.

— Ah! ah! baron, interrompit-elle. Avec mon témoignage et celui de Minerve, qui baignera de larmes les genoux de sa maîtresse repentante, voici tous les Saint- Pierre-d’Agave ressuscités et relevés! La terrible habileté de ce vieux nègre de génie, Toussaint Chauffour, votre père, aura vainement remué des montagnes. Vos palais et vos châteaux sont bâtis sur le sable.

Et qui sait même si je tomberai avec vous? Est-ce à moi que le crime a profité? Je suis plus pauvre que Job et vous êtes riche, vous, riche horriblement, riche à effrayer la conscience publique !

Il y a bien des haines, allez, autour de ces immenses fortunes, et la jalousie des pauvres qui forment l’incalculable majorité, cherche toujours, même sans motif, quelque mystérieuse infamie sous ces tas d’or.

Vous êtes propriétaire de mes biens, baron, cela m’innocente. En outre, je suis femme : la femme, depuis notre mère ve, est écoutée toujours quand elle dénonce le tentateur.

Enfin, j'ai élevé l’orpheline, et quand, au lieu de vous la livrer pour de l’argent, je mettrai sa main pure daus celle de l’orphelin…

— Jamais ! interrompit Chauffour d’une voix sourde. Jamais Augélique ne sera à un autre qu’à moi! Je la tuerais plutôt.

— Je vous jure, poursuivit la comtesse, comme si elle ue l’eût point entendu, je vous jure que j'ai caressé plus d’une fois cette pensée de revanche. Vous êtes notre ennemi naturel et mortel. Depuis que j'ai l’âge de raison, je vous vois, vous ou votre père, debout sur notre ruine. Ce sont nos dissenssions qui toujours ont fait votre force. Je vous jure, et ce n’est pas uue illusion, que nous serons sauvés, oui, mème moi avec les autres, dès qu’on nous verra tous .ensemble d’un côté, nous, les victimes, et que de l’autre vous resterez tout seul, vous, le bourreau.

Elle se tut, persuadée elle-même à demi par ces paroles, qui n'étaient pourtaut qu’un plaidoyer.

J1 y avait une si grande somme de vrai ou du moins de vraisemblable dans ces paroles, qu’elle s’interrogea pour savoir si là n’était pas sa véritable voie.

Chauffour répliqua : s

— Je rirais de vos menaces sans la misérable folie qui s’est emparée de moi : Angélique, voilà votre talisman. 11 n’y a qu'Angélique! J'aime, et je ne soupçonnais pas

hi

qu’on put aimer ainsi. L'idée du jeune amant, du rendezvous, du serment échangé peut-être, au lieu de refroidir ma passion l’exalte jusqu’au délire. J'’aimais son sourire d'enfant, mais j'adore la fierté inopinée qui relève son beau front et la fait mille fois Plus belle. Je suis subjugué, je suis esclave, et le feu sombre qui brûlait tout à l'heure dans ses yeux me consume. Je deviens vieux; alors même que j'étais jeune, les femmes me trompaient ; jamais, entendez-le bien, je n’ai espéré être aimé d'elle; maintenant que j’ai lu dans son regard farouche, qui m'a fait baisser les yeux il n’y a qu’un instant.

Mais l’avez-vous bien vue! fit-il en s’interrompant et d’une voix essoufflée par les palpitations qui battaient sa poitrine. Quelle révolte hautaine, mais calme! Que de colère contenue ! Que de mépris! Est-ce la jeune fille d’hier?... Maintenant, disais-je, je suis sûr d’être haï. Que m'importe? Non, ce n’est pas assez dire : tant mieux! Je préfère la huine au dédain. Que tout son cœur s’élance vers un autre : elle souffrira, au moins, puisque je serai entre eux deux, comme le mur d’une prison. D'ailleurs, je le tuerai, cet autre, et il me semble que les joies de l'amour elles-mêmes ne sont rier. auprès de cette volupté. Je le tuerai, car il viendra, la nuit, dans ma maison, dont je laisserai la porte entr’ouverte. Elle attendra toute frémissante et si belle! 11 me semble que je vois ses grands yeux alauguis et son sourire céleste.

Un bruit de pas. Elle se lève, les bras ouverts, le sein gonflé, la joue pâle, puis empourprée : « Est-ce toi?» — Oui, c’est moi, le nègre blond, le mari, le maïtre, et vois mes mains, elles sont, rouges ! Et je t'aime! Et tu es à moi! Je l'ai tué! Et tu m’appartiens! Et je t'aime! et je taime !

Il s'arrêta, vaincu par un spasme sinistre.

Il y avait quelque chose de plus hideux que le rêve de cette pauvre bête féroce s’agitant dans son opulence condamnée, comme la hyène tourne et fatigue sa rage dans une cage de fer.

C'était le sourire attentif et froid de la comtesse Athénaïs.

— Je ne vous savais pas poète, baron, murmura-t-elle. Vous avez vos extases comme les autres amoureux; seulement, elles ne sont pas couleur d’azur.

Chauffour la regarda avec une sorte d’hébêtement où il y avait de la haine.

— Vous m'avez leurré, dit-il, vous m’avez parlé d’un moyen. Pour tout autre, il ne vaudrait rien peut-être. Pour moi il est bon. Je l’emploierai si vous voulez me le vendre. F s

La comtesse garda son sourire cynique, puis elle répoudit :

— J'ai réfléchi; maintenant qu’elle a des soupçons

Né. did 2

contre nous, elle se défiera de tout mets et de tout breuyage…

— Est-ce pour marchander, ce que vous objectez:là ? interrompit brutalement Chauffour.

La comtesse fit un petit signe de tête affirmatif et arrangea les plis de sa robe avec un certain soin Coquet. «

— Demandez ce que vous voudrez, s’écria Chauffour ; puis-je mieux dire?

Elle resta un moment embarrassée entre son avidité et la crainte d’effrayer l’avarice de cet homme qui, pour garder son or, n'avait pas reculé devant le crime.

Chauffour s’agitait et rugissait.

Mais un serupule de ce genre ne pouvait arrèter longtemps la comtesse Athénaïs. <

Elle dit :

— Jéricot pèse sur moi comme je pèse sur vous. Vous jui donnerez d’abord trois cent mille franes que je lui dois. Vous les lui donnerez de la main à la main, en échange de ma reconnaissance que vous me rendrez. Accordez-vous cela?

Chauffour répéta le chiffre sans approuver ni blàmer, et seulement pour se le mettre dans la mémoire.

— Mes autres dettes, continua la comtesse, peuvent s'élever à une somme pareille. Vous les payerez et m’apporterez toutes les quittances.

— Cela fait six cent mille francs, dit Chauffour. C’est bien. — Mes déttes payées, poursuivit la comtesse, il faut vivre.

— Madame, interrompit le baron, vous ne m'avez pas compris. Je vous ai dit : Fixez, exigez. Je veux Angélique, entendez-moi bien : je la veux!

— C’est que, dit Athénaïs, je suis bien loin de mettre en doute votre parole, mais les affaires sont les affaires, Il me faudrait à tout le moins une sûreté.

Chaufour plongea la main dans la poche de sa redingote et en retira son carnet dont il déchira unegfeuille portant l’entête de sa maison.

— Ceci peut faire foi, dit-il, pour des millions. Dictez, j'écris et je signe.

Il s'était levé pour aller jusqu’à sa table et tremper une plume dans l'écritoire.

Ses mouvements étaient lents et raides comme ceux d’un automate.

Entre ses paupières demi-closes, la comtesse le suivait d’un regard troublé.

— Eh bien? fit le baron, j'attends. Est-ce que vous allez me donner le temps de réfléchir ?

Athénaïs avait le cœur tout serré par la frayeur de ne pas demander assez.

Elle sentit la menace, et cependant elle ne parla point encore.

Elle aurait voulu une mesure mathématique pour jauger exactement la frénésie de ce satyre qui était sa poule aux œufs d’or.

Combien valait au juste ce délire ?

— Je suis la comtesse de Saint-Pierre d’Agave, Denis, prononça-t-elle tont bas. d’un ton hésitant et cauteleux; vous nous avez fait beaucoup de mal, et pouvez-vous me rendre les années perdues? Je vous livre plus que ma conscience, car cette enfant était ma dernière affection. Epargnez-moi l’humiliation de stipuler un chiffre. Fixez vous-même la somme et soyez généreux. très-généreux, vous savez. j'ai de grands besoins, et.

Pendant que Chauffour se penchait pour écrire, elle ajouta du bout des lèvres :

— J’accepterai ou je refuserai, selon la somme. Rien n’est dit.

La plume du baron courut sur le papier.

Il parafa sa signature et revint vers la comtesse en disant :

— Est-ce assez? s

Athéuaïs lut, et ce fut comme si un éblouissement passait devant ses yeux.

Elle voulut se mettre sur ses pieds, mais elle retomba et balbutia :

— Elle est à vous! je réponds de tout. J’ai là mon plan, il estimmanquable. Je connais vos propriétés mieux que vous-même. Il est un lieu chez vous où nous serons à l'abri comme si les remparts d’une forteresse nous entouraient. Nous ne dirons notre secret à personne, nous n’enmènerons personne, sinon François, qui est à moi et... vous êtes sûr de John, votre cocher, je suppose?

— Comme de de moi-même.

— Qu'il attèle. Nous partons dans un quart d'heure.

— Angélique cousentira-t-elle à nous suivre ?

— Oui, car elle croira que nous retournons à Paris.

— Et où allons-nous ?

— Très-loin… et très-près… Il faut que, dans la pen sée d’Angélique, nous ayons mis, demain soir, une énorme distance entre elle et ceux qui pourraient lui venir en aide.

— Une dernière question : je ne veux pas de violence. Ce sommeil qui seul peut assurer la réussite de nos projets.

— Le breuvage ne sera pas offert à Angélique; elle le prendra elle-même.

— Elle-mème ?

— Elle ne le prendra pas, c’est trop peu dire : ELLE LE VOLERA |

La comtesse Athénaïs, en prononçant ce dernier-mot

me

avec triomphe, frappa sur l'écrit du baron qu’elle tenait encore à la main.

— Ah! fit-elle, voilà qui m’a ouvert les idées. Vous serez servi comme vous avez agi: enroi! Et je vous donne ma parole d'honneur que yous pouvez commander la corbeille de noces.

li. j 19

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