‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 33 sur 51 · RS · texte numérisé non relu

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pas un cagot, le niveau de l’opinion s’y oppose; mais je crois à l'être suprème à cause des facultés précieuses que j'en ai recues. Il y a là, ajouta-til, en touchant son

- front bas, chargé de cheveux teints, il y a là de quoi se

concilier cinquante mille francs par an, dans n'importe quelle partie du monde, excepté les pays déserts. Ça ne peut pas être le fruit du hasard.

Boiteau se sauva dans la chambre voisine, où il donna à la muraille une demi-douzaine de furieux coups de poing en criant :

— Ignoble brute ! idiot! buse! dindon! pingouin! butor ! Non! il n’y a pas de bon Dieu, puisque cet être là ne cire pas mes bottes ! Pour un rien, je mettrais le feu à la maison !

— Eh! Boiteau! appela M. Polydore.

Boiteau rentra. Il était soulagé.

Ce n’était pas un garçon exigeant. Il y avait au salon un portrait en pied de M. Polydore en grande toilette de don Juan. Quand Boiteau n’en pouvait plus, il allait se planter devant ce portrait ct lui crachait à la figure.

Cela lui mettait un peu de baume dans le sang.

Mon secret espoir est que le sort de cet infortuné Boiteau arrachera enfin aux lecteurs sensibles une larme d’attendrissement.

— Nom de nom! disait Poquet dont la cervelle peu solide était déjà pleine d’éblouissements, je suis joliment

bien aise d’être venu vous voir. Quelle situation! Avec ça, vous devez bien avoir un million à la caisse d’épargne ?

— La jeunesse n’a qu’un temps, répondit Polydore, demandez à Boiteau. C’est une fleur. Je l’effeuille follement. Goûtez mon vin ; dites donc, vous avalez ça comme du cidre. Mon tempérament m’induit à papillonner de belle en belle. J'ai le choix, pas vrai? J'en use sans modération.

— Et ça vous coûte, c’est sûr ?

— Heu ! heu ! ça coûte et ça rapporte. Si un artiste à la mode voulait s’y consacrer, rien qu'avec les cadeaux des enragées il pourrait s’établir cränement. Boiteau sait ça.

Boïiteau cassa un plat de vieux-Rouen qui n’en pouvait mais.

— Je savais bien que j'avais une idée ! sécria Polydore, c’est le plat cassé qui me la remémore! ça monte à des prix fous, ces vicilleries-là. Tout est en faïence de Rouen, ici, excepté les services de Chine. Boiteau, faismoi penser à emballer quatre ou cinq caisses pour les commissaires priseurs.

— Vous disiez que c'était au baron! objecta Poquet,

.— Bête, je lui achèterai de la vaisselle toute neuve, rue Paradis-Poissonnière. 11 y gagnera et moi j'aurai la différence. Cinq pour cent pour Boiteau, s’il est sage.

Il à Lex

— Et moi? demanda Poquet, déjà apprivoisé pour le crime.

— Vous, jeune homme; répondit le chef avec bonté, indépendamment des attaches de famille, vous m'inspi-

ez un vague intérêt. Je n’ai pas été fâché de sonder dans votre personne le niveau moral desécoles de Paris. Toutes ces diverses études sont à mes yeux un débris de moyen {àge. Je ne méprise pas la féodalité, elle allait bien avec son époque gothique ; mais le latin et le grec sont devenus superflus à l’industrie ; pas vrai, Boiteau ? Quand nous passerons au salon pour prendre le café; je vous toucherai un mot d’une idée superficielle qui m'est venue au sujet de votre avenir.

Poquet, qui était très-rouge, devint écarlate.

— Dites tout de suite, cousin, s’écria-t-il. Ne me faites pas languir.

Polydore le regarda de haut.

— Jusqu'à cette heure, reprit-il, je me suis laissé glisser sur l’agréable pente des plaisirs. Qu’y at-il au bout? Une aisance médiocre pour la maturité des années, Où un grand mariage. Aucune des deux alternativesne séduit mon imagination. Vivre en petit rentier après avoir ébloui mon entourage, c’est bête ; Boiteau est de mon avis. Epouser une comtesse ou autre, jamais ! Je connais trop leurs habitudes de lever la jambe sans scrupule avec la grâce du faubourg Saint-Germain.

C’est la grêle dans ce monde-là, dont j’ai passé par tous ses plus jolis boudoirs, en proie aux caprices de toutes ses lionnes. Boiteau pourrait le dire. Reste la bourgeoisie, C’est mal élevé. Défaut d'usage. Et ça rôtit le balai tout de même avec moins de comme il faut.

— Vous ne croyez donc pas qu’il y a des femmes sages, vous, cousin ? interrompit Poquet.

— Il y avait ma mère ! répondit Polydore noblement. C’est l'illusion de ma piété filiale. Encore je n’en creuse pas l’authenticité. 11 y a donc, alors, que le seul refuge est dans des gains considérables qui permettent de remplacer plus tard la jeunesse par l’opulence. J’y ai songé. Comme ça, on reste toujours à même de briller dans la société. Boiteau, ma vieille, va-t’en un petit moment voir dans l’autre chambre si j'y suis.

Boiteau commençait justement à s'intéresser quelque peu à la conversation. Il sortit et laissa la porte ouverte. Polydore alla la fermer.

— Cousin, dit-il en revenant, c’est une idée à brevet qui m’a poussé dans le silence du cabinet, J’en ai comme ça plusieurs qui valent cher. Pas besoin d’y fourrer Boiteau, qui appartient à une caste inférieure. La pharmacie exige l’étude de la chimie, pas vrai?

— Parbleu ! répondit Poquet.

— On lasait peut-être aussi bien que vous, cousin.’ La cuisine moderne n’est pas un métier de marmiton, et

Boiteau, mon simple domestique, a fait ses études. J'ai choisi parmi mes inventions un truc qui demande un peu de chimie pour pouvoir employer les connaissances que vous avez.

! Voyons le truc, reprit Poquet qui avait l’eau à la

‘bouche.

\ 3 ici. Au salon. Boiteau a les oreilles longues, et id

it tout bonnement d’une mine d’or. Quand il va descendre à l'office pour déjeuner.

-— Mais en deux mots... voulut interrompre Poquet.

— Boiteau ! appela le chef. Trouve-nous-en une de Chambertin, pas celui du baron, le mien. A propos, cousin, vous avez dù faire le voyage avec la Jéricot ?

— Depuis Paris, oui.

— On disait dans le temps qu’elle avait une histoire avec un blanc-bec du Coin de Charlemagne. Serait-ce vous ?

— Fi donc! répliqua Poquet.

— Comment ! fi done ! c’est une belle fille, et si jer n’avais pas eu cet hiver des liaisons par-dessus la tête, j’aurais très-bien cédé à ses agaceries. Cette gale de Boiteau me disait : Laissez-vous faire. Mais, dans ma position, on n’y suffit pas ! Si vous étiez bien gentil, vous me donneriez quelques renseignements sur cette maman Marquis, votre ancienne hôtesse, que je crois mèlée à nos affaires, ici. Quelle femme est-ce ?

— Un puits de mystères, répondit Poquet. Je voulais toujours vous faire ma visite, mais j'avoue que je me suis décidé brusquement à venir, en apprenant que maman Marquis était dans le pays. |

— Ah! bah! fit le chef. ;

— On ne peut pas dire qu’elle a mis la clef sous la porte tout à fait là-bas, rue Dauphine, reprit Poquet ; mais enfin il restait encore trois jours du mois à courir quand elle a filé, sous prétexte d’aller dans une maïson de santé. Moi, les couleurs, je ne les avale pas. Il y avait du temps que je la guettais. J'avais découvert qu'elle faisait quatre voyages par an, ici tout près, à Meulan. |

— Tiens, tiens ! fit encore Polydore.

— Elle partait par la gare Saint-Lazare, avec un sac de cent écus. Et il y avait aussi la traite de cent franes qui arrivait tous les mois. On ne change pas de nom pour des prunes, n'est-ce pas? Quant à faire la cuisine” gentiment, ça y était. Pas dans votre grand genre, cousin, mais du petit train-train bourgeois à se lécher le dos de la main.

— Et en guettant, demanda le chef, vous ayiez dé- couvert quelque chose ?

— Pas mal de choses. D'abord, Jéricot. Une musique qui a Jéricot à la clef, connu ! Pourtant, j'étais bien loin de penser que ça allait jusqu’à la cour d'assises.

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M. Polydore mit ses deux coudes sur la table.

— Voyons, cousin, dit-il, narrez-moi ça posément et avec ordre. Si vous êtes curieux, vous avez bien fait de venir. Vous êtes aux premières loges, billet d'auteur. Le château, ici présent, a été souillé jadis par un forfait mystérieux où la justice a perdu son latin pour en deviner le rébus. Allez, j'écoute.

Poquet n’était peut-être pas dans la situation d’estomac la plus favorable pour mettre de l’ordre dans ses souvenirs, qui constituaient plutôt un fouillis de cancans qu’une histoire ; mais la bonne envie qu’il avait de poser en homme bien informé, devait suppléer à tout.

Il commença bravement son récit, qui ne serait pour nous qu’une collection de redites, mais qui excita la curiosité de Polydore, sans néanmoins la satisfaire.

L'aventure de l'invitation que Raymond Lamiral avait

payée cent francs le fit rire et lui inspira une bonne

grosse moquerie à l'adresse du baron. La visite faite par Minerve au Coin de Charlemagne dressa ses longues oreilles.

Quand Poquet arriva enfin à la descente de police et à la fuite de maman Marquis, il s’écria :

— Çayest! et nous allons en voir de sévères ! Le fantôme est connexe. Ça ne fait pas de doute, eh! Boiteau ?

Boïteau n'avait entendu que la fin de l’entretien,

— Ça me paraît, dit-il, que le Raymond serait. dans l'affaire du jardin avec Minerve et la demoiselle.

— Parbleu! s’écria le chef.

— Et les agents qui ont montré leur nez hier.

— Parbleu! parbleu! parbleu! ne remue pas en débouchant. Et laisse causer le cousin. La petite bonne femme avait des capitaux ?

— Probable, répondit Poquet, car Raymond Lamiral, quand il est revenu au quartier Latin, vers la mi-carême, sonnait les louis dans toutes ses poches. 11 a embauché ces messieurs.

— Quels messieurs ?

— Saint-Brix, Ségoffin, Bayras, tous les anciens du Coin de Charlemagne.

— Pourquoi faire ?

— Pour venir ici, dans les environs, avec des armes, des munitions, comme ca se pratique dans les romans américains, quand on mène une expédition contre les sauvages.

— Quel gars est-ce, ce Lamiral ?

— Un rude! mais là, en grand, vous savez ! Un vrai étudiant !

Poquet s'était redressé en disant cela comme pour prendre sa part de cette louange professionnelle.

Boiteau, qui brossait le goulot de son chambertin, haussa les épaules.

Polydore dit:

— Pas fort. On les connaît vos braillards d’étudiants.

— C’est l’espoir de la France ! répliqua Poquet avec

chaleur. Insulter les écoles, c’est outrager l’avenir.

Puis, se reprenant, il ajouta :

— Avez-vous vu Mélingue dans Lazare le Pâtre? Non? Eh bien c'est ça, Raymond. Dans les Mousquetaires aussi, à l'exception du costume, qui appartient à une autre époque. Il a une cassure à faire frémir, et ça paraît toujours comme s’il avait une grande épée à lui battre dans les jambes. Si celui-là se fourrait en tête de prendre d’assaut le château de la Maisonfort et de tortiller votre baron comme un lien de paille, il n’y aurait pas de police qui tienne, ni gendarmerie, ni tremblement. Je le connais : nous sommes du même caractère.

Un éclat de rire accueillit cette chute.

Poquet donna un grand coup de poing sur la table. Il allait monter d’un cran son lyrisme, quand Polydore l’interrompit pour demander :

— Et ce riche M. Lamiral ne vous a pas embauché, vous, cousin ?

Poquet resta tout embarrassé.

— Entendons-nous, répondit-il. Raymond ne leur a pas proposé de les payer. Il les défraye seulement de tout, quatre repas, parties de pêche sur la Seine, etc. Moi, je n’aime pas la pèche, et ça ne me va pas, d’ail-

leurs, d’avoir des raisons avec les représentants de l’autorité. J'ai refusé l'invitation, préférant faire ma visite au cousin Polydore.

— Alors, demanda celui-ci, Mélingue et ses mousquetaires sont dans le pays ?

— Je le pense, mais je ne sais pas au juste, n'ayant plus entendu parler d'eux depuis quinze jours.

de |: Lu

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