ESSAI SUR POLYDORE
Le chef, qui avait amplement goûté son chambertin, tendit la main à Poquet au travers de la table.
— Tu es un drôle de corps, petit cousin, dit-il avec une aimable condescendance. Ne t’effarouche pas: je tutoie bien la duchesse. C’est plus maniable.
— Cousin, s’écria Poquet enchanté, tutoyez-moi tant que vous voudrez ! et même je te rendrai la pareille.
— Ah! mais non, fit Polydore, ça irait trop loin. Gardons nos distances. Je n'aime pas qu’on me mange dans la main.
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— Au fait, voulut dire Poquet, la différence des âges.
— Tais-toi! j'ai l’âge des fleurs. Tu n’es pas fort, mais tu m’amuses, et j'ai confiance dans l’avenir de ton apothicairerie. En somme, qu'ils se tapent, qu’ils se cassent, ça m'est bien égal, hé! Boiteau ? Le baron est un coquillage ; quand je ne serai plus chez lui, j'irai dans une autre baraque à millions. Ça court les rues. Ce n’est pas moi qui empêcherai ton grand bêta de Lamiral de hacher le patron menu comme chair à pâté. Seulement, qu’il ne se trouve pas sur mon chemin dans une affaire d’alcôve ! Il verrait de quel bois on se chauffe, nonobstant qu'on n’appartienne à aucune école. As-tu assez mangé ?
— Mais on commence...
— As-tu assez bu ?
— Encore un verre pour m’éclaireir l’œil. J’ai des papillons.
— Boiteau, dit Polydore, c’est un joli comique, pas vrai? Ça délasse, à la campagne. Sers-nous le café dans mon cabinet de travail, je lui ferai voir le salon en passant. J'ai des pièces à lui communiquer.
— Pourvu que ce soient des pièces de 20 francs! s’écria Poquet qui se leva en chancelant.
Polydore le prit sous le bras et l’emmena au salon, meublé avec un goût plus que douteux, mais contenant
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des meubles d’un prix fou, pillés çà et là dans les diverses chambres du château.
Un cordon de portraits de femmes entourait les lambris, et sur différents ouvrages de tapisserie il y avait des noms romanesques, marques de la fabrique d'amour:
Zélie, Amanda, Rosane !
Toutes titrées, comme le fit remarquer Polydore : femmes de cour pour la plupart. Quelques banquières, mais alors, bien entendu, la fleur de « la haute. » Les vicomtesses formaient le tas.
Poquet croyait un peu à tout cela.
Une fois dans le cabinet de travail, et quand le café fut servi, Polydore renvoya définitivement Boiteau.
La porte fut fermée à clef; on alluma deux de ces fameux cigares que le baron croyait fumer, et que Polydore évalua à 6 fr. 50 la pièce pour la circonstance.
Puis le secrétaire fut ouvert. Polydore en retira une boîte d’ébène et écaille, sur le couvercle de laquelle une incrustation en lettres d’or disait : « A mon vainqueur, pour la vie, lINCONNUE. »
En voyant mettre cette boîte sur le guéridon, Poquet crut à une histoire de vanteries et d'amour, mais Polydore dit:
— Ne t’arrèête pas à l'enveloppe, qui contenait dans l'origine un envoi de frivolités tendres, telles que mandarines et eau de Botot. J'y ai renfermé subséquem-
ment la chose industrielle à quoi je t’ai fait allusion pendant notre modeste déjeuner.
— Modeste! voulut se récrier Poquet.
— Coupe ta langue. Ce repas me laisse une certaine
‘honte. Tu verras mieux si je t'admets à mon intimité définitive. Es-tu tout oreilles ?
— Oh! mais oui.
— Il s’agit d’une entreprise immense au capital nominal de n’importe quoi, pour l’Amérique et l’exportation universelle dans les diverses parties du monde. Ça n’est pas entièrement mûr. Il y a là-dedans des machines qui sont trop poétiques. Ma nature m’y porte malheureusement. Je suis gêné par la fougue d’une imagination sans frein. Mais le lièvre y est, j'en réponds, et on le dégagera de ses aurores boréales pour le porter sur le terrain de la spéculation pratique.
Poquet le dévorait des yeux. Polydore demanda : .
— Comment trouves-tu que je m'exprime ?
— Ça fait peur! répondit Poquet. Vous auriez cassé M. Jules Favre, si, aussi bien, on vous avait nommé député.
— Cela viendra. Laisse bouillir le mouton. J'ai mon ambition tout comme un autre. Mais parlons de l’objet. Je ne sais pas si tu aimes les pâtés de Strasbourg.
— Tendrement !
— Très-bien. Moi aussi, dans une certaine mesure. Je
nai pas à énumérer ici les défauts et les qualités de cet aliment, qui a su conquérir une place si importante parmi les produits comestibles de la France. Je constate seulement un fait, c’est que le pâté de foies gras, authentique ou contrefait, obtient dans les différentes parties du globe une faveur cosmopolite.
Il avait pris tout à fait le ton fier et grave du représentant du peuple, discutant à la tribune les intérêts combinés de sa patrie et de sa localité. Poquet sucrait sa tasse à discrétion.
— Admets-tu ça? demanda le chef.
— Avec plaisir, répondit Poquet.
— Gi tu te connais en cognac, celui-ci va t’étonner. Il vient du fond de cave de ce vieux Pozzo di Borgo. Il serait incohérent de comparer les rillettes de Tours au pâté de foies gras, mais néanmoins dans les classes moyennes elles ont un succès impossible à nier. En manges-tu ?
— Quand ça se trouve.
Ce sont deux côtés parfaitement distincts de la question, mais qui se réunissent pour augmenter les dividendes. S'il s'agissait d'inventer la poudre, j'aurais payé un académicien, c’est sûr; mais pas du tout, c’est bête comme bonjour, et tu dois suflire. Regardemoi ça.
]1 avait ouvert la boîte de l'inconnue et en avait retiré
deux truffes, non épluchées, de dimensions à peu près égales. Poquet, obéissant, les regarda.
— Vois-tu entre elles une différence? interrogea encore le chef.
— Ma foi, non.
— Parfait. Si tu avais à choisir, laquelle prendrais-tu ?
— Mon cœur balance, répondit Poquet : C’est vrai que le cognac est mignon.
— Trente sous le petit verre. Le prince Ménétine en avait de meilleur.
Il prit dans sa poche un couteau resplendissant, à vingt-trois lames, sur le manche duquei une inscription constatait que Léocadie l'avait offert à son Polydore, et trancha les deux truffes par le milieu.
— Examine-moi ça, dit-il encore. Tu peux toucher, si tu veux.
Poquet prit deux moitiés de truffe dans sa main.
— Je ne m’y connais pas beaucoup, confessa-t-il. Au Coin de Charlemagne nous étions plus familiarisés avec la pomme de terre.
En même temps, il fit le geste d'approcher les truffes de ses narines. |
Polydore lui arrêta le bras d’un geste solennel.
—, 1] est défendu de flairer et de goûter, prononça-t-il gravement. Tu vas comprendre pourquoi tout à l'heure.
Observe bien. Dans les deux produits, la coupure n’est-elle pas également nette, veinée, fibreuse, onctueuse ?
Poquet réprima un bâillement. Polydore fronça le sourcil,
— Ce n’est pas que je m'ennuie avec vous, cousin, dit Poquet en manière d’apologie, mais l'estomac travaille dur. Parole d'honneur, je ne vois aucune différence entre ces deux brimborions-là. D
— Merci, fit le chef, qui reprit les truffes et les replaça dans la boîte qu’il referma. Ces deux objets, en effet, se ressemblent absolument, et c’est ma gloire, car l’un fut créé par la Providence et l’autre par un simple mortel.
— Comment?
Polydore croïisa ses bras sur sa poitrine et dit avec une émotion contenue :
— J'ai inventé la truffe artificielle !
Poquet salua.
— Dans la nature, continua Polydore, quittant l’accent du député pour prendre celui du professeur, la truffe est une production tuberculaire, intermittente et en quelque sorte occasionnelle, dont la génération reste un mystère. Un animal utile et domestique, dont le vulgaire a fait une injure avec son nom qui mériterait d’ètre honoré à l’égal des Parmentier et autres, le cochon
-est peut-être le seul, au sein de l'humanité, qui en sache
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plus log sur la truffe que le bout de son nez. Je n'ai pas eu le fol espoir de m'’égaler au souverain créateur de toutes choses; mais je suis sujet à des méditations quand je digère mal, et l’idée m’est venue que la truffe est trop rare, en conséquence de quoi son prix reste élevé. Ça l'empêche d’être à la portée du public. De là à me dire qu’on se créerait des ressources pécuniaires incalculables en augmentant la production de la truffe, il n’y avait qu'un pas.
— Ga c’est positif, approuva Poquet.
— Toutes les grandes inventions sont dans le mème cas, déclara Polydore; quand elles sont faites, le vulgaire se dit : Ce n’était pas malin. Mais il faut l'homme de génie pour en concevoir l'initiative. Alors je me mis à chercher, à éprouver, à mélanger des milliers de substances diverses pour constituer une pâte, une chair identique à celle de la truffe.
— Et vous y êtes arrivé, cousin ?
— Après des années de travail, oui. Et de même que les alchimistes du moyen àge découvrirent des multitudes de secrets utiles en cherchant l’art chimérique de créer l'or, de même, chemin faisant, j'ai rencontré sous mes pas le moyen de remplacer le foie de canard par une mixture de graisse et de chair, pilées, fondues, réduites
à l'état de pommade, et dont les issues et rebuts pro- -duisent un beurre animal infiniment supérieur aux ril-
MAÉ 7 - “LL é last née À Fr
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lettes de Tours, dont il était mention à l’instant même.
— Et que deviendront les canards, alors? demanda limprudent Poquet.
Polydore devint pâle d’indignation. La parole s’étrangla d’abord dans sa gorge. Quand il put parler il s'écria :
— Toi! un fabricant de mort-aux-rats! un étudiant de quatre sous ! tu te moquerais de celui qui a mérité d’être surnommé le type de don Juan par des centaines de dames, appartenant aux classes les plus aisées! Toi! moins qu’un carabin ! une graine d’empoisonneur !.….
— Cousin! cousin! faisait Poquet épouvanté, on ne peut donc pas rire, alors? c’est votre excellent vin auquel je ne suis pas habitué. Vous me pileriez dans un mortier sans trouver en moi autre chose que du respect et de l'admiration pour un homme si malin que vous!
— Je te crois, fit Polydore subitement apaisé. Je suis vif comme la poudre, ça ne dépend pas de moi. Oublie les expressions dénigrantes qui me sont échappées. Le cœur n’y était pour rien. Et reprenons l'affaire d’où dépend pour toi un si bel avenir.
Poquet eut presque envie de baiser la noble main qu’on lui tendait.
— Ça n’est pas sans peine, continua Polydore, qu’on se livre à des spéculations capitales au milieu des intri-
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gues légères de personnes comme il faut, qui vous pourchassent, qui vous taquinent, qui vous enlèvent; mais enfin n'importe! Quoiqu’on ne pent pas dire en propres termes à une reine des salons parisiens : « Fiche-moi la paix, » ou « Va te coucher, » j'ai su m’arracher au plaisir et conserver les moments nécessaires à fonder les prolégomènes de mes trois grandes opérations. Laissons de côté la fabrique de foies et de rillettes où l’on réalise 200 0/0 d'économie. Tu n’en es pas. Tu n’es que de la truffe artificielle, où le bénéfice serait de 600 0/0 net. Est-ce joli ?
— Superbe, cousin, mais...
— Mais quoi? Tu as la parole momentanément.
— Puisqu’elle est trouvée, la truffe artificielle.
— Assez! je vais répondre. Dans tout tubercule, j’espère que tu vas me comprendre, il y a deux choses bien distinctes : l’apparence et la réalité. Ici, nous ne pouvons pas faire que la truffe factice soit une truffe naturelle, ce serait trop demander à l’art; mais d’un autre côté, le consommateur à qui on donnerait, par exemple, un verre d’eau pure qui aurait la couleur exacte du vin, sans en posséder ui la force ni le goût, aurait quelque droit de se plaindre.
— Pour ça, oui, fit Poquet.
— Tu es plus capable qu’on ne le croirait au premier aspect. Eh bien! nous avons l'apparence, tu as pu en
juger toi-même, puisque, des deux truffes qui sont soumises à ton appréciation, l’une est naturelle, l’autre fabriquée. Mais quant à la réalité, ou plutôt à ce qui en doit tenir lieu, la saveur et l'odeur, tout reste à faire.
— Diable, dit Poquet, c’est le principal.
— C'est ta besogne de pharmacien. Trouve l'acide truffique, et je te garantis vingt mille livres de rentes.
— Et rien d'avance? demanda Poquet.
— Mon laboratoire à ta disposition, la table, le logement et l’argent de poche. En outre, tu sais, dans le nombre des personnes du sexe qui ambitionnent de s’attacher à mon char, j'en refuse des quantités.
— Et je peux ramasser les miettes?
— (ja fait encore un festin de roi, mon bon. Il faut le voir pour le croire. Depuis le due de Richelieu.
Il fut interrompu par la voix de Boiteau, qui frappa à la porte et dit dans le corridor :
— Patron, il y a du nouveau en bas.
Polydore se leva pour aller à la fenêtre. En marchant,
il ajouta :
— C’est surtout pour l'exportation. Les Américains out le dedans de la bouche en caoutchouc. Pourvu que ça sente un peu la galantine gâtée et que ça n’empoisonne qu’à la longue, nous en écoulerons là-bas pour des millions! Acceptes-tu ?
— Ma foi, dit Poquet, on peut toujours essayer. Il me
semble qu’à l'hôpital nous avons des bocaux qui puent un peu comme la vieille charcuterie. Tope ! Je voudrais bien voir l’argent de poche.
Aussitôt que la fenêtre fut ouverte, un bruit de piétinements et de voix monta dans la chambre.
Polydore se pencha au-dessus de l’appui et vit à l’étage inférieur, sur le balcon, Esther et Clément, attirés sans doute eux aussi par le grand mouvement qui se faisait en dehors.
Il y avait beaucoup de monde. La portion des parterres enclavée entre les deux ailes en retour était pleine de paysans des deux sexes, qui se répandaient dans les allées, gesticulant et montrant les fenêtres closes de l'aile droite.
— Tope! répéta Polydore. Tu viens de lever un gros lot! Allons voir un peu en bas de quoi il retourne. Nous visiterons après mes potagers, c’est soigné et digne de moi.
Quaud il eut quitté la croisée, Esther resta seule avec Clément à l'étage au-dessus.
Voici ce qu’elle vit :
Deux hommes étaient arrêtés debout sous les persiennes fermées de la chambre du crime.
L'un de ces hommes était un inconnu pour Esther; l’autre était Victor Jéricot, en costume de voyage, ( avec casquette ét couverture sur le bras.
La foule curieuse s’approchaïit d’eux autant que possible, cherchant à entendre leur conversation.
Chacun semblait fort agité; mais, en mème temps, il y avait du désappointement sur toutes les figures.
A l'instant où Esther s’accoudait plus attentive sur le balcon, deux ou trois voix disaient en mème temps et d’un accent dédaigneux :
— Ce n’est que ça, le fantôme! ah bien, par exemple!
Esther appela Antoine, le concierge, qui pérorait juste au-dessous d’elle, au milieu d’un cercle de servantes. :
— Qu’y at-il? demanda-t-elle.
Au son de sa voix, Jéricot tourna la tête brusquement et fit un geste de surprise, mêlée de mécoñtentement.
— Bonjour père, ajouta Esther avec calme, vous ne vous attendiez pas à me voir ici? Nous causerons tout à l'heure, s’il vous plait. J’ai beaucoup de choses à vous dire.
— Tiens, tiens! bavardaient les filles de service, cellelà est donc revenue! Sera-t-elle de la noce, avec sa promesse de mariage qui n’est pas bon teint?
Antoine, cependant, répondit à Esther :
— C’est un employé de la maison des fous, là-bas, devers Meulan, qui vient nous réclamer le fantôme de la part du docteur Bélin, son patron.
Et tout le monde de rire.
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— Descends, fillette, dit Jéricot, si tu veux me parler. J'ai, Dieu merci, assez de besogne.
Puis il ajouta, continuant son entretien avec l’employé :
— Voilà trois jours que cette histoire met nos environs sens dessus dessous ! °
— C’est bien cela, répondit l’autre : trois jours. Elle s’est évadée de chez nous dans la nuit du samedi au dimanche, et c’est aujourd’hui mercredi. Nous la cherchions du côté de Paris, sur de fausses indications qu’on nous avait données. Elle ne payaït que demi-pension, et nous n’avons jamais eu que du désagrément avec elle; mais c’est égal, nous sommes obligés de courir après elle, comme si c’était une bonne pratique, pour l’honneur de l'établissement.
Pendant cela, dans les allées, servantes et paysannes jabotaient :
— Est-on bête d’avoir eu peur pour une frime com- : me ça!
— Moi, je n’en ai pas dormi de la nuit.
— D'abord, il n’y a plus de fantômes, depuis la Révolution. ;
— Ah! mais si, par exemple, qu’il y a des fantômes!
— Je la voyais toute blanche et longue, longue.
Mt à