‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 35 sur 51 · PT TON · texte numérisé non relu

PT TON

= Avec des yeux creux qui brülaient comme des charbons.….

—Et les maîtres qui se sont ensauvés de chez eux pour une pauvre folle!

— Et comme si le diable les emportait, encore!

La sottise des maîtres fait toujours rire. Il y eut une explosion d’hilarité.

— Comment elle a pu pénétrer là-dedans hier, disait Jéricot à l'employé de l’hospice, personne ne saurait le deviner. C'était barricadé depuis cent ans... Mais enfin, c’est certain, tout le monde l'y a vue. Et pour s’en aller, elle a sauté par la fenètre comme un écureuil.

— Ne vous étonnez pas de ce dernier fait, répondit l'employé. L'audace fait les trois quarts de l’agilité. Nous en avons journellement des exemples prodigieux dans nos asiles. Les fous ne mesurant pas le danger, n’ont peur de rien, Ils exécutent parfois des tours de force qui feraient courir tout Paris, si on les annonçait sur l'affiche du Cirque-Olympique: La cellule de cette pauvre femme, chez nous, était située aux plus haut étage de la maison. Pour s'évader, elle a dû accomplir un pur miracle de vigueur et d'adresse. Pouvez-vous me renseigner sur la direction qu’elle a suivie en quittant les jardins?

— Mes amis, s’écria Jéricot, tout fier du hasard qui le mettait au lieu et place du maître de la maison, dites

ce que vous savez, mais ne parlez pas tous à la fois. Monsieur demande des renseignements sérieux, et non pas des cancans. :

L'employé fut aussitôt entouré, et on ne sut bientôt plus auquel entendre.

On lui fournit, Dieu merci, abondance d'indications précises qui pouvaient à volonté diriger des recherches ultérieures vers les trente-deux points de la rose des vents.

Esther, obéissant à l’appel de son père, descendait avec Clément.

Sur le perron, elle dit à ce dernier :

— Je me souviendrai de ceux qui m’auront servie, En attendant, et quoique je ne sois pas encore bien riche, je paye comptant. Où est maintenant M. Vidal ?

— À Mantes.

— Et les autres agents?

— À Mantes aussi, excepté les deux blessés.

— J’offre vingt-cinq louis à celui qui m’apprendra où je peux trouver Minerve d'ici à ce soir. Les voulezvous.

— Je me serais mis en quête pour rien, répliqua le vieux valet. Mais je vous préviens d’une chose : je me trompe fort, ou, désormais, vous n'avez pas beaucoup de temps pour agir. Avant que vous ayez découvert leur trace.

Esther le regarda en souriant et lui fit signe de ne pas la suivre.

Clément, docile à ce congé, la quitta sur la dernière marche du perron.

— Je gage, se dit-il, qu’elle sait déjà où les prendre. C’est une maitresse coquine, et M. le baron aurait peutêtre mieux fait de l’épouser têut de suite.

= En remontant, il rencontra dans l'escalier M. Polydore, qui emmenait Etienne Poquet, son nouvel associé, admirer ses jardins et son pare, après l’avoir ébloui par l’exhibition de son meuble, de son lustre, de ses objets d'art, et surtout par le mirage de la compagnie truffière.

— Deux logements à Paris, avec ça, petit cousin, disait le chef, sans compter mon appartement à l’hôtel, Existence dorée du libertin sybarite, un peu trop de prodigalité peut-être, mais agrément perpétuel dans la société, les dames préférant généralement l'artiste au grand seigneur. C’est la nature. Et tu peux jouir des mêmes avantages, sauf le physique qu’on ne se fait pas, par la réussite, presque certaine, d’une entreprise utile, qui te campera d'emblée, au premier rang des jeunes gens à la mode.

: Poquet l'avait trouvé d’abord stupide, mais il commençait à croire en lui. L’ambition lui montait au cerveau.

En passant auprès de Clément, M. Polydore dit :

— Collègue, je vous présente un jeune parent qui trouve nos cigares de surchoix assez passables. Il appartient à une bonne famille, très-influente du côté du Mans et dont je fais partie de la branche aïnée. Tel que vous le voyez, il est en passe de se faire une aisance colossale dans l’industrie par ses c@nnaissances chimiques et autres.

Il ajouta plus bas, pendant qu’Etienne se confondait en saluts :

— Que fait donc là-bas cette puce d’Esther avec son ràpé de papa? |

— Je le lui ai demandé, répondit Clément : elle prétend qu’elle est ici chez elle. Vous êtes au fait de tout ce qui se passe ?

— Mais oui. Ça paraît cocasse. Quelle idée avez-vous, vous ?

— J'ai idée que M!!° Jéricot a des chances sérieuses,

Clément souligna ce dernier mot.

— Est-ce possible? s’écria de type de don Juan, tant mieux! J’ai su lui plaire. Je vais l'appeler madame la baronne, du premier coup. J’ai sondé la nature humaine. On m’augmentera. A tantôt, collègue.

Il continua son chemin.

— Et encore, poursuivait le vieux Clément, revenant à ses réflexions, je disais coquine! Pas tant que bien

an.

d’autres! Elle fera peut-être quelque chose de ce pauvre diable de baron, et en tout cas, elle mettra au pas le Polydore, sans parler des autres vermines qui rongent la maison. Je prends de l’âge. Elle w’aurait qu’un mot à dire pour faire de moi un intendant. Et c’est de là que Chauffour père était parti pour arriver... Ah! dame, où nous arrivons tous, à la fin au Père La Chaise!

Esther avait traversé le parterre et passé son bras sous celui de Jéricot.

Le diplomate privé était le meilleur des pères. C'était pour sa fille qu’il poursuivait depuis tant d’années sa vaine et tortueuse besogne. Il jouait un peu auprès de sa fille le rôle de ces maris qui sont les maîtres chez eux, à la condition d’obéir toujours.

— Minette, dit-il du ton important qu’il prenait dans les grandes occasions, ça me contrarie de te voir ici; tu aurais pu me prévenir de cette escapade. Ton joli garçon de Raymond est comme toi, il se mêle de ce qui ne le regarde pas, et je suppose que tu es ici pour lui laver la tête. Quand done me laissera-t-on mener les affaires ?

— Vous devinez toujours juste, mon père, répliqua Esther, si je suis ici, c’est pour Raymond.

— Tu aurais mieux fait, reprit Jéricot, de rester à la maison. Ta présence au château peut mettre des bâtons dans mes roues. Je t’affirme que Raymond Lamiral ne

court aucun danger sérieux, puisqu'il n’est pas le moins du monde impliqué dans l’ancienne affaire. |

— Impliqué! répéta Esther, si fait. Dans cette affairelà, ila perdu son père.

Jéricot eut un mouvement presque majestueux.

— On l’indemnisera, dit-il, je n’ignore pas que tu en sais très-long. Tu as du caractère, mon propre caractère, et ça t'intéressait de fouiller dans mes papiers. Il n’y a pas de mal à cela. J’ai toujours fouillé dans tout. Raymond sera un joli parti, et quant à la petite demoiselle Angélique, je remplacerai la Providence à son égard : elle aura dix fois la fortune de ses parents. C’est réglé.

La charmante tête d’Esther s’inclina en signe d’approbation.

— Verrons-nous aujourd’hui M. le baron et M®° la comtesse ? demanda-t-elle en jouant l'indifférence.

— Non, répondit Jéricot d’un air mystérieux.

— Ils sont à Paris?

— Non, pas à Paris.

— Où sont-ils donc?

Cette question fut faite absolument comme par manière d’acquit.

Jéricot cligna de l’œil et répondit :

— Ça, c’est un grand secret! .

— Même pour moi? fit Esther en pesant sur son bras avec câlinerie. | j

— Même pour moi! répéta Jéricot après elle. Je ne

puiste dire qu’une chose, c’est qu'ils travaillent pour

nous là-bas. Le lendemain du jour où la petite sera baronne, toi, tu seras la comtesse Lamiral de Thiais, et toutes ces affaires du grand procès rechauffé tomberont dans l’eau. Maman Marquis elle-même sera remise en liberté.

— Est-ce qu’elle est arrêtée ? s’écria Esther.

— Autant vaut. Il y a une meute qui la chasse au pied et à l’œil. Ah! je ne suis pas un manchot, ma minette, et quand tu feras le tour du lac dans ton coupé

* armorié, tu pourras bien dire que ton papa ne l’aura

pas volé!

— Vous êtes un homme bien habile, mon père, murmura la jeune fille, qui semblait rêver.

Puis elle reprit brusquement :

— Il est impossible que vous n'ayez pas un moyen de faire tenir un message à M. le baron.

— Une lettre?

— Non, un mot.

— Quel mot?

— La tache rouge, prononça tout bas Esther.

Jéricot bondit sur place et la regarda bouche béante.

Esther ajouta :

— Jl comprendra mieux si vous lui dites encore de ma

part (elle appuya sur ces derniers mots) : « La lettre de change sera protestée cette nuit. »

— Explique-toi, commenca Jéricot, très-inquiet.

Mais Esther avait déjà retiré son bras, disant :

— M. le baron m’a signé quelque chose et saura ce que veut dire : la lettre de change.

Elle rendit un salnt froid au brillant Polydore qui s’inclinait jusqu’à terre en l'appelant madame.

Il n’osa pourtant pas ajouter « la baronne. »

— Bonjour, Etienne, dit la belle fille qui tendit la main à l’élève en pharmacie.

Celui-ci, prenant sa revanche d’un seul coup, jeta un triomphant regard à Polydore et répondit cavalièrement :

— Bonjour, Esther.

Elle l’attira un peu à l'écart pour lui demander :

— Ségoffin, Saint-Brix et les autres n'étaient donc pas sur le bateau avec vous?

— J'ai oui parler de quelque chose, répliqua Poquet. On disait que Raymond était ici ou dans les environs, lancé dans une aventure, et que le Coin de Charlemagne devait venir avec des épées, des pistolets et le reste, comme les mousquetaires de l’Ambigu, pour se ranger derrière le d’Artagnan de l’association; mais moi, je ne mange pas de cela. J'ai pris d’ailleurs une autre table

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