‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 45 sur 51 · FT · texte numérisé non relu

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L’apparence était contre elle aussi bien que la loi.

Vers la brune, la berline quitta la grande route pour n’y plus rentrer, et s’engagea dans une allée de forêt.

Elle roula environ vingt minutes entre deux rangées d'arbres, bordant des taillis et des futaies ; puis, après avoir passé sur une chaussée qui gardait encore la bonde d’un vaste étang plus qu’à demi desséché, les chevaux tournèrent en plein bois et s’arrêtèrent.

On était arrivé, on descendit.

La nuit tombait tout à fait.

Quand Angélique regarda avidement autour d’elle, elle vit un bâtiment d’aspect massif et entouré d’une sorte de rempart, avec la forêt devant, derrière et à droite.

A gauche, c'était la chaussée de l'étang.

Toutes ces choses, constructions et paysage, lui étaient absolument inconnues.

Un vieil homme en sabots, vêtu comme les pauvres de la campagne, et coiffé d’un bonnet de laine d’où s’échappaient'des mèches de cheveux gris, sortit d’une cabane collée au mur extérieur et vint à la rencontre des visitoûrs.

‘— Est-on venu, Métivier? lui demanda le baron à

- voix basse,

— C'est done vraiment vous? notre maître, fit le bon-

- homme. A cette heure ! Ils me l’avaient dit, mais je n'y .

croyais pas. On a apporté de quoi manger et de quoi boire assez. Le feu est allumé dans les trois chambres, mais dame ! vous verrez, tout ça s’en va, tout ça pourrit, tout ça tombe. Je peux bien garder la maison contre les voleurs; contre le vent, la pluie et l’abandon, pas possible !

Il ôta son bonnet de laine en s’approchant des dames. La comtesse avait rabattu son voile.

Le vieux paysan la regarda attentivement et ajouta :

— Salut à vous. On ne vous reconnaîtra que si vous le voulez, c’est bien sûr.

Angélique n’avait pas entendu la question posée par le baron, elle saisit quelques mots de la réponse du vieil homme.

Elle se sentait faible et s’appuyait malgré elle au bras de la comtesse.

Le baron prit Métivier à part.

Angélique erut entendre qu’on prononcait le nom de Jéricot.

— Entrons, chérie, lui dit la comtesse. 11 fait froid ici, et tu trembles.

Françoise lui jeta par derrière un châle sur les épaules. /

On franchit une porte carrée et massive ouverte dans le rempart.

Au delà du rempart, c’élait uue sorte de préau paré,

LA TACHE ROUGE s1è

tombant en contre bas, et semblable à celui où nous avons vu la folle disparaître aux yeux de Raymond.

En sortant du préau, on prit passage à travers une ‘

salle basse de très vaste étendue, aménagée en se. mais où il n’y avait point de chevaux.

Un chenil également très-grand, mais vide, suivait et donnait accès dans une cour intérieure, étroite et longue, où Angélique aperçut pour le première fois quelque chose qui ressemblait à une maison, avec façade percée de fenêtres.

De ces fenêtres, quatre étaient éclairées.

Il y avait un grand arbre au milieu de la cour. Les branches de cet arbre touchaient presque les deux corps de logis et sortaient jusque sur la chaussée par-dessus le rempart.

— Où sommes-nous ici? murmura Angélique.

— Chez toi, répliqua la comtesse Athénaïs. En quelque partie de la France qu’elle voyage, la baronne Chauffour trouvera toujours un endroit où elle pourra dire: « Je suis chez moi. »

— Mais, ajouta-t-elle en souriant, j'ai peine à croire que tu prennes goût à cette vieille masure, située au fin fond de l’Anjou. Tu auras tant d’autres résidences à choisir! Les personnes d’un âge mûr sont obligées de penser pour les enfants, ma fille. Jusqu’à ce jour, tu ne m'avais jamais donné de chagrin. Je suis d'un pays, vois-

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tu, où on ne cherche pas midi à quatorze heures. J’ai vu que tu allais te casser le cou, et je t'ai enlevée comme je voudrais qu’on me retirt de l’eau si j'avais la sottise d’y tomber.

Sois tranquille, la maison n’est pas gaie, c’est vrai, mais elle est commode pour ce qu’on veut y faire.

Les misérables qui ont juré ma ruine et qui ont essayé de te perdre en me calomniant auprès de toi, ne viendront pas te chercher jusqu'ici.

Quand tu en sortiras, leurs manœuvres honteuses ne seront plus à craindre. Je suis ta mère, tu es mineure ; il y a bien du malheur dans le passé de ta famille. Ceux qui ont répandu le sang et qui vivent uniquement par ma miséricorde, essayent de revenir à la charge. Tu es une belle proie, ma pauvre Angélique, mais ils ne t’'auront pas. Je n’ai pas su me défendre moi-même autrefois, je saurai défendre ma bien-aimée fille, qui m'est plus chère mille fois que moi-même !

— Regarde-moi, fit-elle en s’interrompant tout à coup sous le vestibule, éclairé par un fanal suspendu à la voûte, ai-je l’air d’une femme capable de reculer ?

Il y avait dans ses prunelles un éclat si étrange, que la jeune fille baissa les yeux en frissonnant.

— Pauvre chérie ! murmura la comtesse avec une dédaigneuse pitié, où elle essayait en vain de mettre quelque tendresse, Et c’est toi qui voudrais me résister!

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Un haussement d’épaules ponctua cette phrase, qui . sonnait brutalement la menace : mais comme si elle se fût ravisée, elle prit un ton enjoué pour ajouter:

— Je suis bien sûre que tu vas être raisonnable. Tout ce que j'en fais, c’est pour toi.

Elle appela Françoise.

— Vous allez, lui dit-elle, conduire mademoiselle de Saint-Pierre d’Agave à sa chambre, qui est la première à droite, dans le corridor du premier étage. Quand elle n'aura plus besoin de vous, je vous attends ; vous reviendrez.

Elle làcha le bras d’Angélique et déposa sur son front un froid baiser, en ajoutant :

— Nous recauserons ce soir. J'espère que tu vas réfléchir et que je te trouverai plus gentille.

Angélique monta l'escalier de pierre à la haute rampe de fer forgé, en s'appuyant sur le bras de Françoise.

Elle était positivement territiée.,

A ces heures où le découragement rôde comme un loup autour de l’âme, les objets extéfeurs prennent sur l'imagination un redoutable empire.

La main d’Angélique se retira au contact de la rampe humide, comme si elle eût touché le corps froid d'un

\ serpent.

Du haut de la voûte glacée quelque chose tombait, écrasant sa poitrine.

322 x LA TACHE ROUGE

Il faisait peur là-dedans comme il fait froid dans une cave.

Françoise qui la sentait frémir, dit :

— Dans votre chambre, vous trouverez un bon feu, mademoiselle.

— Sommes-nous bien loin, balbutia Angélique, bien loin ?.. le fond de l’Anjou! Il y a plus de soixante lieues, n’est-ce pas ?

Françoise hésita, car elle avait pitié.

Elle dit pourtant, répétant la leçon que, sans doute, on lui avait faite :

— Nous avons été au moins vingt heures en route. A trois lieues par heure seulement, cela fait plus de soixante lieues, en effet.

Angélique pensa :

— 1] avait dit qu’il veillerait autour du chäteau…. Mais aurait-il pu me suivre si loin ? Pauvre Raymond! Il doit souffrir autant que moi!

Françoise ouvrit la première porte à droite dans le corridor.

Cette porte donnait accès dans la chambre que nous avons décrite au début de ce chapitre. Æ

Angélique alla d’instinct vers le grhnd feu qui brûlait dans la cheminée. / 14

Elle grelottait. Ses deux mains qui tremblaient s’ap- { prochèrent de la flamme. !

Françoise roula derrière elle un fauteuil, où elle s’affaissa, brisée, en disant :

— Je vous en prie, dites-moi où je suis!

— Ma pauvre demoiselle, répliqua la femme de chambre, je vous assure que je vous suis bien dévouée, mais je n’en sais pas plus long que vous. Avez-vous encore besoin de moi? Vous savez que madame la comtesse m'attend. Q

— Non, répondit Angélique qui se couvrit le visage, je n’ai plus besoin de vous.

Elle ajouta :

— Il y a des moments où j’ai envie de me tuer.

— Par exemple ! s’écria Françoise, vous tuer ! quand vous allez être riche !

Angélique tourna vers elle ses yeux où il y avait de

, l’'égarement.

La femme de chambre eut peur et prit aussitôt la porte.

Elle alla toujours courant jusqu’à la comtesse, qui venait d'entrer dans son appartement.

— Madame! madame! cria-t-elle du seuil, il faut prendre garde à mademoiselle ! 11 y a quelque chose dans ses yeux qui fait frayeur, elle parle de se tuer.

La comtesse Athénaïs tourna la tête dédaigneusement et répondit :

— Habillez-moi, ma fille.

Elle ajouta pourtant après réflexion :

— Est-ce qu’on se tue !

Quand elle fut assise, Françoise, debout derrière elle, la regarda dans la glace et crut voir un sourire de triomphe errer autour de ses lèvres.

— Pas possible ! pensa-t-elle. Moi, d’abord, si j'avais idée qu’on veuille lui faire du mal, je m’en irais.

La comtesse demanda, pendant qu’on mettait le peigne dans ses cheveux :

— Elle n’est pas malade, la chérie ?

— Mais si, elle a froid, elle tremble. Et puis, si pâle qu’elle est !

— Y a-t-il bon feu chez elle?

— Quant à cela, oui, un brasier.

— Et elle se chauffe ?

— Mais oui, tant qu’elle peut.

— C’est bien, coiffez-moi comme pour le matin. Je ne suppose pas qu’une visite vienne nous surprendre ici. Ce n’est pas la peine de mettre mes boucles.

Françoise poursuivit sa täche en silence. Elle en avait gros sur le cœur.

Quand la comtesse Athénaïs se leva, elle ait du bout des lèvres :

— Ah! elle en est là déjà! se tuer... Eh bien! ma fille, vous n’attendrez pas longtemps votre cadeau de noces. Allez voir comment se trouve Angélique. Quand elles parlent de se tuer, vous savez, c’est la fin.

Françoise obéit; mais la porte de la jeune fille était fermée.

Françoise frappa, on lui répondit :

— Je désire être seule.

Françoise retourna près de la comtesse.

Angélique n’était plus auprès de la cheminée. Sa physionomie avait changé. s

Un pâleur mortelle couvrait encore son visage; mais sa taille charmante s'était redressée, et la pensée se rallumait dans ses yeux.

Elle avait ouvert la fenêtre pour regarder au dehors.

L'espoir essayait de renaître en elle, elle se disait :

— Soixante lieues! L’Anjou! C’est impossible. La voiture a roulé longtemps, c’est vrai, mais il me semblait qu’elle tournait sans cesse, et toujours du même côté. De Mantes à Angers, la grande route doit traverser plusieurs villes, et nous n'avons changé de chevaux que dans des bourgades.. Au fond, qu'importe le lieu où je suis prisonnière, si Raymond n'a pu suivre mes traces ?

Dans le premier regard qu’elle dirigea vers la campague, il y avait déjà nn fougueux désir de liberté.

Mais ce regard ne rencontra d’abord que les branches déponillées du grand arbre qui se dressait devant cé bàtiment lourd et sombre, situé au-delà de la cour étroite,

et dont le rez-de-chaussée était occupé par les écuries désertes et le chenil hors d'usage.

A gauche de ce bâtiment, la vue était bornée tout de suite par de hauts chàtaigners qui s’élevaient beaucoup au-dessus de la maison et paraissaient faire partie d’un bois considérable. L

A droite s’étendait le paysage qu'Angélique avait vu en traversant la chaussée.

Seulement on n’apereevait point la chaussée elle-mème, qui était masquée par le rempart.

A travers les grosses branches de cet arbre géant, qui remplissait la cour, l’œil arrivait tont de suite à la portion centrale de l'étang où la mare, perdue dans les roseaux, mirait la lumière de la lune.

Au delà de l'étang, la forêt sombre faisait cercle.

Le lieu était tout particulièrement favorable à l'œuvre qu’on allait accomplir.

La comtesse Athénaïs avait eu raison d’en vanter le

choix au baron Chanffour.

C'était une véritable cachette.

La lumière qui brillait dans la chambre d” Aug ne pouvait être aperçue de nulle part dans le voisinage, à moins de monter à la cime d’un chàtaiguer.

Le bâtiment spécialement atfecté autrefois aux équipages de chasse, débordait, en effet, le corps de logis

priucipal, comme nous l’avous dit déjà en décrivant les

profils aperçus par Raymond, placé sur la partie du rempart qui confinait à la forêt.

La lumière de la chambre d’Angélique était invisible de partout, excepté du centre de l’étang, où certes personne ne pouvait la guetter.

La lampe envoyait cependant un reflet à la muraille qui faisait face, et ce reflet, si faible qu’il fût, avait été remarqué par Raymond.

Ce reflet indiquait, à tout le moins, la présence d’un être humain dans ce logis en apparence inhabité.

Et nous nous souvenons que Raymond avait prononcé le nom du Rendez-vous de chasse.

Nous parlons au passé parce qu’il s’agit de circonstances déjà racontées ; mais par le fait, au moment où Angélique interrogeait avidement l'extérieur de sa prison, Raymond était encore en pleine forêt, courant sur les traces de la folle.

Il y avait une légende dans le pays touchant le Rendez-vous de chasse des anciens seigbeurs de la Maisonfort.

Nous n’en dirons que ce qu’il faut pour expliquer le bizarre aménagement des constructions, qui avaient tournure de forteresse.

On l'avait en effet entouré de remparts pour soutenir un siége.

Du côté opposé à l'étang s’étendait une futaie de cinq ou six cents Loises d'épaisseur seulement, qui descendait jusqu’au petit bras de la Seine, en face des iles.

Les îles étaient aux maitres de la Maisonfort pour moitié.

Au delà de la rivière, sur le territoire de Magny qui fait face à celui de Bonnières, une autre forêt s’étendait, plus vaste et plus belle, entourant le château d’Entremoustiers, qui appartenait jadis à une branche de la maison de Noailles.

Les îles étaient pour moitié aux maîtres d’Entremoustiers. F

Entremoustiers et Maisonfort avaient le droit indivis de suivre la chasse dans les îles, mais ni Maisonfort ni Entremoustiers ne pouvaient aller au delà.

Voisin veut dire ennemi, selon le proverbe. Du temps de Louis XIII, il arriva qu'Entremoustiers et Maisonfort, l’un protégé par le cardinal ministre, l’autre client des princes, changèrent leur inimitié en guerre ouverte.

A cette époque, qui n’est pourtant pas bien loin de nous, les gentilshommes campagnards ne se gènaient pas plus que les gentilshommes parisiens pour se livrer des batailles rangées en forêt ou dans la rue.

C’était chose si commune que personne ne songeait à crier gare. .

Un beau jour, les deux voisins s’étant rencontrés dans les îles avec leurs équipages rivaux, on joua de l’épée et même du mousquet, si bel et si bien qu’au lieu de remporter le cerf-dix-corps-jeunement, objet de la dispute, on ramena de part et d’autre deux ou trois morts et une douzaine de blessés.

L’Entremoustiers était rageur. Il jura qu’à la prochaine occasion, il pousserait la chasse jusque dans les futaies de son voisin et qu’il viderait les tripes du cerf sur la table à manger du Rendez-vous pour donner la curée à sa meute.

Ce que M. de la Maisonfort, qui était rageur aussi, ayant oui conter, il mit aussitôt les ouvriers autour de son pavillon.

Grâce à la corvée, tout un système de remparts fut construit en uñe ou deux semaines, et, avant que le troisième dimanche eût sonné vêpres depuis la rencontre dans les îles, la forteresse nouvelle était garnie d’armes et de munitions.

Il y avait de l'artillerie.

La chose, cependant, s'était faite en si grande discrétion, que l’Entremoustiers n’en avait point eu connaissance. 1

ILavait passé tout ce temps à rassembler les éléments d’une chasse monstre, à laquelle tous les hobereaux d’outre-Seine étaient conviés.

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Il fallait des témoins à la joyeuse avanie qu’il comptait infliger au voisin Maisonfort.

Au lieu de notre paisible : « On dansera, » l’Entremoustiers avait mis sur ses invitations : «On cassera des bras et des jambes. »

Donc, par une belle matinée d'automne, les fanfares éclatèrent du côté de l’eau. On chassait sur la rive droite.

Les trompes se rapprochèrent bientôt, on chassait dans les îles.

Le Maisonfort était à son poste, et bourrait un grand diablé de fauconneau qu’il avait acheté pour la circonstance chez un marchand de bric-à-brac.

Je ne sais si ce fut hasard ou habileté des veneurs, mais on entendit tout à coup sonner « l’eau » pour la seconde fois.

Le cerf avait quitté les îles et nageait vers la rive gauche de la Seine.

Le domaine de la Maisonfort était envahi.

Le fauconneau reçut une surcharge de mitraille.

Il en avait jusqu’à la gueule.

On commençait d’entendre les chiens qui donnaient

dans la futaie prochaine.

- Le cerf parut, mené bellement par la meute peloton-

née et qui semblait un tableau vivant, réglé pas messire.

Jacques du Fouilloux lui-même, le grand arbitre en gaie vénerie. 1

C'était correct et superbe.

Derrière la meute qui roulait ventre à terre et les piqueurs qui galopaient la trompe au bec, sonnant les fins de la bête, venait une noble foule de gentilshommes et aussi de chasseresses.

Une belle compagnie !

L’Entremoustiers qui chévauchait en tête avait raison de se montrer tout fier.

— Voici, dit-il, la bête qui s’accule jaste contre la masure du vilain; c’est comme un fait exprès. A l’hallali, sonnez |

Comme les piqueurs embouchaient le cuivre, on vit tout à coup un homme, dehout sur la muraille, l'épée nue à la main.

C'était M. de la Maisonfort qui défendait sa masure.

— Sonnez à la mort! cria-t-il en levant son épée.

Et son ordre fut obéi.

Une tonnante fanfare éclata derrière le rempart.

— Monsieur mon voisin et ami, cria encore le maître de la Maisonfort, on m'avait annoncé que vous m’apporteriez de la tripaille. Politesse pour politesse : je vais allumer le fourneaux. A votre feu, mes marmitons |!

I fit un saut en arrière et la mèche toucha la poudre.

Le fauconneau partit.

La légende affirme que tout fut balayé par deyant : arbres, meute, chevaux et chrétiens,

En arrière, le fauconneau, trop bourré, rendit une moitié de sa charge par la culasse.

De sorte que ceux de la Maisonfort, comme ceux d’Entremoustiers furent hachés plus menus que chair et pâté.

11 ne resta que le cerf, qui l'avait échappé belle.

Voilà pourquoi le Rendez-vous de chasse du baron Chauffour était une forteresse en miniature.

Le baron Chauffour et ses pareils ont, en effet, remplacé presque partout les braves brutes qui s’appelaient Entremoustiers et Maisonfort. ;

‘Ils se servent moins du fauconneau, mais ils ont d’autres armes, et le monde serait bien bas s’ils ne se canonnaient entre eux.

Qui les remplacera?

Je vous le donne en mille.

Angélique resta longtemps accoudée sur l’appui de sa fenêtre et regardant ce coin de paysage morne qui ne disait rien à son souvenir.

+ L'air du dehors ne pouvait raffraichir la brûlure de. son front.

L'espoir, si difficile à tuer dans une jeune pensée, fai-

sait effort souvent pour naître en elle, mais reculait, vaincu par l’implacable menace de la réalité.

Aime-t-on plus ardemment aux heures découragées ? Angélique appartenait à Raymond ; il n’y avait pas une fibre de son être que le nom prononcé de Raymond ne fit tressaillir.

Elle l’appelait, elle le voyait, elle se disait : C’est pour lui que je veux mourir!

Car la vision de ce paradis où elle aurait vécu avec lui et pour lui s’enfuyait comme un rêve impossible.

Tout son pauvre courage allait mourant.

Elle se sentait condamnée.

Un bruit qui se faisait du côté de la porte la tira brusquement de sa méditation. Pour la seconde fois, on avait essayé d’ouvrir sans frapper.

Angélique, croyant que c’était Françoise, dit pour la seconde fois : :

— Je veux être seule.

— Et moi je ne veux pas que tu sois seule, ma chérie, répondit la voix de la comtesse Athénaïs. C’est l’heure du souper, puisque nous n’avons pas diné. Ouvre.

La comtesse parlait ainsi d’une voix libre et presque enjouée.

Angélique n’hésita pas.

Ce sont les petites douleurs qui se révoltent.

Le désespoir ne se défend pas, il meurt.

Oh! s’il y avait eu un moyen quelconque d’entamer et de soutenir la lutte, quels trésors de vaillance Angélique aurait trouvés dans son cœur !

Elle tira le verrou de la porte. La comtesse Athénaïs entra.

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