‹ La Tache Rouge, volume 2Chapitre 46 sur 51 · LE FLACON DE LA COMTESSE · texte numérisé non relu

LE FLACON DE LA COMTESSE

A première vue, la comtesse pouvait passer pour trèscalme. Ses cheveux blanes, simplement relevés, encadraient son front presque viril, dont les rides s’aceusaieut beaucoup anoins profondes qu'à certaines heures de maussaderie ou de contrariété.

Les boursoufflures de son teint s’éleignaient.

L'ancienne jolie femme se montrait en elle plus distinctement ce soir qu'en aucune autre circonstance où

nous l’ayons déjà vue,

Seulement, sous ses sourcils repassés au pinceau, un regard dur et déterminé démentait la feinte débonnaireté de son sourire.

Elle donna un baiser à Angélique qui était de marbre.

— Les enfants! les enfants! murmura-t-elle en gagnant le coin du foyer, où elle prit place dans le fauteuil, préalablement repoussé hors des atteintes trop vives du brasier. Viens ici, chérie. Nous avons besoin de causer nous deux. Tu me fais beaucoup de peine. Tu ne sais rien. Tu vas en aveugle. Il est temps, grand temps que tu connaisses enfin la situation de ta mère et la tienne.

Toutes ces choses furent dites comme elles sont ici ponctuées, en phrases courtes et tranchées par saccades.

Le ton n'était nullement élevé. L'accent gardait une apparence de modération.

Comme Angélique restait immobile au milieu de la chambre, la comtesse répéta d’une inflexion nette, mais plutôt persuasive qu’impérieuse :

— On te dit de venir.

Cette fois, Angélique obéit.

— Prends une chaise.

Angélique s’assit.

La comtesse poursuivit, après l’avoir regardée attentivement et en baissant la voix :

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— Tu es päle comme une morte, c’est certain. À ton âge on se met de ces sottes idées dans la tête. J'ai eu ton âge. Tu crois l’aimer pour la vie?

Une larme vint aux yeux de la jeune fille.

— Et tu parles de te tuer! poursuivit la comtesse, qui porta d’un geste bien fait son mouchoir brodé aux yeux d’Angélique, et les essuya tout doucement.

Angélique la regarda avec surprise.

— Tu l'as dit à Françoise, reprit Athénaïs. Ce n’est pas moi qui ai inventé cela.

— Si je l'ai dit, murmura Angélique, c’est malgré moi, madame, je ne m’en suis même pas aperçue. "

— L’as-tu pensé?

La jeune fille, au lieu de répondre, releva sur elle un regard qui eût attendri le bourreau. .

La comtesse n’avait garde de s’attendrir. Sa figure changea du tout au tout.

Elle eut un mouvement d’impatience irritée, et l’expression de sa bouche redevint amère.

— Les enfants! les enfants! répéta-t-elle. Plus on les a aimés et gàtés, mieux ils vous punissent. Sais-tu le mal que tu es en train de faire à toi et à moi? Je t'avais arrangé une vie si belle que parfois j’hésitais à croire que mon rêve d’or allait se réaliser. J’avais donné à cela mes jours et mes nuits, mon repos et ma fortune,

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