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et voilà que tu viens me dire avec l’égoïsme des enfants : Je veux me tuer.
Elle s'arrêta, sufloquée par une indignation vraie et feinte à la fois, car son rôle était d’ountrer la colère qu’elle ressentait véritablement, puis elle reprit :
— Vous avez tout dit quand vous avez menacé vos mères, vous savez bien qu’elles ne résistent pas à ce mot cruel, insensé, parricide : « Je veux mourir! » Eh bien! moi, la plus folle des mères, car ma tendresse pour toi était de l’extravagance, je te réponds : « Meurs si tu veux! » J'aime mieux, oh! oui, j'aime mieux cent fois te voir morte que de te donner à uu aventurier, fils d’une race condamnée. Il y a entre vous deux une mare de sang.
La comtesse Athénaïs avait baissé Les yeux.
Entre ses paupières demi-closes, elle guetta l'effet de ce mot.
Un flux écarlate monta à ses joues parce que Angélique restait devant elle impassible et muette.
— Ils vous ont meuti, ma fille! s’écria-t-elle impétueusement, et comme pour répoudre à des paroles qui uAvaieut point été prononcées. Vous avez été prévenue ! Hs vous out dit du mal de moi! Et pensez vous, pauvre innocente, que des assassins vont venir comme cela vous avouer leur crime! [Lest bicu plus coumode d'accuser
cukui et de dire : « La justice est aveugle vu vénale, le
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baron et la comtesse ont trompé, ont payé la justice. » Des absurdités enfin qu’on eroit à ton âge, chérie, panvre chérie, car je devine tout, il me semble que je les entends... Non pas ce Raymond, qui joue son jeu d’ambitieux vulgaire, mais cette femme, cette couleuvre veuimeuse, la marquise de Saint-Pierre d’Agave, ma bellesœur, — elle est ma belle-sœur! — qui a rempli notre maison de sang, de honte, de ruine et de malheur!
Elle s'arrêta pour reprendre avec une fureur cuncentrée :
— Je l’eutends! j’entends aussi la bête féroce, nourrie par moi pendant de si longues années, l’esclave acharnée contre ses bienfaiteurs, Minerve. Ah ! Minerve! elle ne t’a pas dit, celle-là, que sa main, sa propre main, avait enfoncé le couteau dans le cœur de ton père!
— Je suis donc bien vraiment; murmura Angélique, la fille d'Albert Lamiral de Thiais? Je vous remercie de me l’avoir dit vous-même, madame.
La comtesse devint livide et balbutia :
— Quelle est cette nouvelle extravagance? As-tu oublié le comte de Saint-Pierre d’Agave, mon mari, ton père ?
— Je l’appelais ainsi, répliqua Angélique, il était bon pour moi, je ne l’ai pas oublié. Je n’avais jamais oui dire qu’il fut mort poignardé par Minerve ou un autre. +
Elle parlait d’une voix lente, mais nette.
Les mains de la comtesse Athénaïs se crispaient comme si elle eût voulu broyer les bras de son fauteuil.
— Il ya des secrets, dit-elle, noyée dans son désordre, qu’on ne révèle pas aux enfants.
— Et vous auriez alors, interrompit Angélique, qui abusait imprudemment de sa victoire, vous auriez gardé, madame, pendant plus de dix ans auprès de vous cette Minerve qui avait assassiné votre mari? Je ne veux pas croire cela de vous...
La comtesse ne la laissa pas achever, elle se leva toute tremblante de rage.
Son visage était de nouveau couleur de sang et ses yeux injectés la brûülaient.
Sa colère. était terrible à voir.
— Tu sais bien ta lêçon, ma fille, dit-elle, essayant de railler. 11 doit y avoir du temps qu’on s’occupait ainsi de ton éducation, pendant que je dormais tranquille. Regarde-moi, et parlons enfin raison. Tu m’appartiens deux fois : parce que la loi le veut, et parce que je t'ai- amenée ici, où je suis maitresse absolue. Ecoute-moi, voici l'arrêt de notre destinée à toutes deux : tu épouseras le baron, je le veux, il le faut, cela sera.
Elles se regardaient en face, la comtesse ivre de fureur, Angélique triste et froide.
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— Je le veux, répéta la comtesse après un silence, tu m’entends bien : je le veux, je le geux! J'étais entrée ici en suppliante, je comptais te prendre, comme on dit, par les sentiments. Tu n’en as pas, tu n’en as qu’un : tu es folle de ce va-nu-pieds qui te donnera des vaches maigres à traire et de la vaisselle de terre brune à laver dans sa Bretagne pouilleuse! Joli sort! Je comptais te montrer ta mère sous le coup d’un danger terrible, menacée, ruinée, perdue. Cela ne vaut plus rien. Tu te moques de ta mère. Tu fais mieux, tu la renies. Et en même temps, car les enfants sont ainsi, tu crois l’effrayer en la menaçant de mourir.
Elle eut un éclat de gaieté sinistre et poursuivit en posant sa main lourdement sur l’épaule de la jeune fille :
— Mais, misérable folle, que nimporte ta mort, si je ne suis pas ta mère? Si je ne suis pas ta mère, je l'ai prise pour me servir de toi comme d’un instrument, c’est clair. L’instrument rebelle me devient inutile. Vaisje me désoler parce qu’il se brisera? Réponds à cela!
Angélique resta muette.
— Réponds! réponds donc!
Même silence.
La comtesse faisait désormais effort pour soutenir ce diapason de violence. ‘
\ Soit que sa rage s'usàt devant le morne mutisme JE, 29*
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à d’Angélique, soit que la réflexion la ramenàt au véritable but de sa visite, gui était de tendre un piége infàme à la jeune prisonnière, quiconque l’eùt observée froidement aurait bien vite reconnu que son emportement devenait raisonneur et tombait.
Elle reprenait le rôle étudié à loisir qu’elle avait abandonné dans le feu de son irrésistible courroux.
Rôle perfide et d’un effet presque immanquable, dont la première idée lui était venue au moment même où Françoïse lui avait dit en parlant d’Angélique : « IL y a quelque chose dans ses yeux qui fait frayeur, et elle pense à se tuer. »
La comtesse avait mesuré d’un coup d'œil tout le parti qu’on pouvait tirer de ce désespoir.
Elle poursuivit, changeant de ton graduellement, et regagnant pas à pas l&terrain perdu sur la fausse route où elle venait de s’égarer un instant.
— La mort! vous êtes toutes les mêmes! Contre le cœur d’une mère, c’est un gros mot qui frappe cruellement, et c’est un gros atout dans votre jeu. Vous l’avez cru, du moins, mademoiselle de Saint-Pierre d’Agave; mais contre une femme comme moi, capable de tout, selon vos nouveaux amis, et chargée de toutes les iniquités qu’ils ont bien voulu fabriquer, ce n'est rien, absolument rien.
LD — Et que diriez-vous, interrompit-elle avec nn em-
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portement affecté, si je vous opposais une menace pareille? Moi aussi, j’en suis à la pensée de mourir.
Angélique eut un regard étonné.
J1 y eut un silence.
— Ce n’est pas la même chose, croyez-moi, reprit la comtesse d’un ton grave et en se laissant choir de nouveau dans son fauteuil. Ces résolutions fatales, les enfants les prennent souvent et ne les exécutent jamais. Leurs douleurs sont des orages de printemps sur lesquels luisent bientôt des rayons d'espérance et de joie.
Ils ont devant eux un si large avenir!
Mais une femme comme moi, qui vit ses derniers jours, qui a prouvé son courage en combattant vaillamment et longtemps, une vieille femme qui a rassemblé toutes ses forces, toutes ses ressources en vue d’une bataille suprème, et qui se voit frappée, à l'heure de vaincre, par une main bien-aimée, oh! c’est différent cela, ma fülle; dans une pareille âme, la pensée de mourir ne naît jamais en vain!
La voix d’Athénaïs avait pris des accents profonds.
Il y avait sur ses traits une expression de souffrance amère, mais ennoblie par la résignation.
Malgré elle, Angélique était émue.
— Eh bien! je vous le dis, ma fille, acheva la comtesse, la pensée de mourir est née en moi. Je l'ai repoussée, elle a été la plus forte. En voulez-vous une
preuve? Depuis l’heure où nous avons quitté la Maïsonfort, je porte sur moi ce qu’il faut pour braver tout, sauf les chàâtiments d’une autre vie.
Sa main, rapidement glissée sous le revers de sa robe, reparut tenant un petit flacon de cristal taillé.
Angélique y porta un regard aigu, puis baissa les yeux en rougissant.
— Voilà qui me met au-dessus des événements, dit la comtesse, dont la voix s’affaiblit jusqu'au murmure. Voilà ma force, voilà ma liberté!
Ce fut tout.
Elle remit le flacon dans son sein et se pencha en avant pour prendre la main froide de la jeune fille :
— Angélique, dit-elle, sans emphase cette fois, maïs en accentuant chaque mot par la lenteur de son débit, je vous jure que je suis votre mère; si nous étions à Paris, à l'hôtel d’Agave, vous en auriez la preuve indiscutable à l'instant mème. Je vous jure qu’on vous a trompée indignement et que vous êtes en proie aux ennemis de votre famille : ceci, non point pour vous persuader, mais pour accomplir jasqu’au bout mon devoir. Vous me jugez, vous qui êtes ma fille; cela eût été inouï: autrefois, maintenant cela est tout simple, car le monde tombe en démence. Si je buvais le contenu du flacon que vous venez de voir, c’est vous qui m’auriez tuée ; mais j'ajoute tout de suite que vous ne me tuerez pas,
Angélique, parce que je suis encore la plus forte, et que vous vous sauverez en me sauvant moi-même par votre mariage avec le baron Chauffour.
Elle attendait le mot : Jamais !.
Mais ce mot ne vint mème pas aux lèvres d’Angélique, qui était de pierre.
Cependant le regard de la jeune fille se ralluma tout à coup, tandis qu’elle réprimait une vive et brusque secousse de tout son être.
Un petit bruit sec venait de se produire.
C'était le flacon de cristal qui roulait sur le tapis du foyer.
La comtesse, bien entendu, était trop occupée pour prendre garde à cela.
Angélique baissa les yeux, mais une flamme glissa entre les franges de ses longs cils.
Elle ne vit pas l’expression de triomphe qui, pendant le quart d’une seconde, illumina les traits de la comtesse Athénaïs.
— Le baron Chauffour, poursuivit celle-ci, car il ne lui fallait pas s’interrompre, sous peine de souligner la chute du flacon qui était le pivot de la comédie jouée, le baron Chauffour est jeune encore, agréable de sa personne, entouré d’hommages mérités; je pourrais vous citer vingt familles, nobles et riches, qui ont brigué son
alliance, non pas seulement pour sa fortune immense, mais à cause des agréments de son esprit et surtout à cause de la bonté de son cœur. Entre tant d’héritières dont beaucoup sont charmantes, le baron vous a choisie. Est-ce un heureux hasard? Non, c’est mon œuvre. Il y a des années que j'y travaille, et comme je hâtais de mes vœux l’heure où vous alliez dépouiller l'enfance pour naître jeune fille! Cette heure était la félicité pour vous, pour moi le salut. Elle est venue, tout a réussi, et c’est votre caprice qui briserait mes desseins !.….
Elle haussa les épaules comme on fait pour repousser nue objection dérisoire, et reprit, mettant dans son accent plus de froideur, mais aussi plus de dureté :
— Ce n’est pas vous qui mourrez, Angélique; la tendresse d’une mère ne saurait s’éteindre : je veillerai sur vous.
Ce n’est pas moi non plus qui abrégerai ma vie, car je suis victorieuse.
Au moment où je vous parle, Constance-Angèle, marquise de Saint-Pierre d’Agave, ma belle-sœur, et sa complice Minerve, vos deux mauvais génies, sont sous la main de la loi, qui va leur demander compte du long crime de leur existence, et quant à Raymond Lamiral, le fils de la victime, honteusement ligué avec les assassins.…
— Ah! fit-elle en voyant qu'Angélique relevait les
uns …
yeux, vous voilà qui m'écoutez! Vous êtes donc folle de lui, décidément, pauvre malheureuse !
— Je l'aime de tout mon cœur, madame, prononça doucement la jeune fille; jamais je n’aimerai que lui.
— Et vous saviez, demanda la comtesse avec sarcasmé, qu’il nous avait suivies depuis la Maisonfort ?
Angélique appuya ses deux mains contre sa poitrine, que gonflait une indicible joie.
— Oh! madame, balbutia-t-elle, oh ! il nous a suivies! jusqu'ici!
La comtesse Athénaïs se leva pour la seconde fois.
Son regard tomba lourd et glacé sur la jeune fille assise, qui se sentit frémir jusque dans la moelle de ses 05.
— Chacun a le droit de défendre sa maison contre les voleurs de nuit, dit la comtesse. Il y a ici près quelqu'un, en ce moment, qui eourt danger de mort.
— Raymond! fit Angélique, qui voulut se mettre sur ses pieds.
Elle ne put et ràla en se débattant comme un pauvre oiseau blessé:
— Pitié! je vous demande pitié !
— Couseutez-vous à m'obéir? prononça tout bas la comitesse.
Les lèvres d’Angélique s'entr'ouvrirent, mais ce fat
pour répeter avec une navrante angoisse :
— Oh! madame, pitié! pitié!
La comtesse fit un pas vers l’intérieur de la chambre et dit :
— C’est vous qui l'aurez tué!
Angélique la suivit, non point qu’elle eût réussi à se lever, mais en se trainant sur ses mains et sur ses genoux.
La parole lui manquait : elles rendait des plaintes confuses, coupées par les convulsions de ses sanglots.
— Consentez-vous ? répéta la comtesse.
Angélique se roula à ses pieds.
Athénaïs avait dépassé la première croisée, celle qui était ouverte.
La lumière de la lampe l’éclairait pleinement.
Comme Angélique, prosternée, ne pouvait la voir, elle tourna la tête pour s'assurer qu’elle était bien en vue du rempart, où une forme indécise se montrait parmi les lierres entre les branches de l’arbre.
Elle porta son mouchoir blanc à son front.
Ce devait être un signal.
L'ombre disparut aussitôt, et un coup de feu retentit au dehors.
Vous eussiez dit que la balle avait traversé le cœur d’Angélique.
Sa tête s’affaissa sur ses deux mains, croisées sur le plancher, qu’inondaient ses longs cheveux blonds,
La voix de John, montant de la chaussée, dit :
— Ila son compte, le rôdeur de nuit!
Angélique ne bougea plus. Il semblait que la foudre l’eût frappée.
La comtesse se dirigea vers la porte sans prononcer une parole.
Ce fut seulement sur le seuil qu’elle murmura :
— Le malheureux aura essayé d’escalader le rempart.
Elle sortit.
Au bruit de la porte qui se refermait, Angélique se releva sur ses deux mains.
Vous ne l’auriez pas reconnue.
Il y avait dans ses yeux, si longtemps habitués au sourire, un égarement tragique.
Elle ne réfléchit point. Un terrible instinct lui tenait lieu de pensée.
Elle regarda tout autour d’elle pour se bien assurer qu’elle était seule, puis elle écouta, rejetant en arrière les mèches de ses cheveux qui étaient presque dressées sur son crâne. ;
Son visage ainsi découvert avait la päleur de la mort.
Aucun bruit ne venait plus de la chaussée.
Alors elle se mit à ramper vers le foyer.
av NÉ et
si
Le flacon de cristal, que la comtesse avait laissé tom-
ber, brillait au coin de la cheminée.
Angélique le saisit comme une proie, lu déboucha, et, saus hésiter, en avala le contenu d’une seule gorgée.
Uu grand soupir s’échappa de sa poitrine en même temps que le nom de Raymond.
— Je vais à toi, dit-elle, à toi pour toujours!
Üne rougeur éclatante remplaça peu à peu la päleur de ses joues et des rayons s’allumèrent daus ses yeux.
Elle était belle à éblouir.
Avant de se relever, car elle avait maintenant de la force, elle joignit ses petites mains charmantes et murmura :
— Mon Dieu, pardonnez- moi, je n'ai pas pensé à vous.
Elle dit cela comme l'enfant qui parle à sa mère et qui sait bien que sa douce prière ne peut manquer d’être exaucée.
Quelques minutes s'écoulérent.
Angélique marcha vers son lit, où elle voulait s’étendre pour pour dormir le dernier sommeil.
Elle s’étonna de ne point chanceler en chemin.
Elle ne soulfrait pas. Elle attendait, non sans impatieuce, Le premier symptôme de faiblesse.
Au -nomneut où elle s'asseyait sur sa couche, un éblouis-
semeul passa devant ses yeux:
Elle sourit, disant en elle-même à Raymond dont l'âme l’attendait :
— Me voilà!
Une sensation étrange montait tout le long de son corps.
Ses mains s’engourdissaient et sa paupière devint lourde.
— Me voilà! me voilà!
Elle eut peine à hausser sa tète pesante jusqu'à l’oreiller.
A cet instant, un bruit léger se fit au dehors.
Augélique voulut ouvrir ses Yeux, mais déjà un poids de plomb était sur ses paupières.
Le sens de l’ouïe restait seul vivace en elle,
Le bruit approchait.
Ou eùt dit un écureuil glissant sur les branches du grand arbre qui touchait d’un côté au rempart, de l’autre à la fenêtre.
Angélique pensa :
— S'il n’était pas mort! mon Dieu! si c’était lui!
Elle rassembla toutes ses forces pour prononcer le nom de Raymond, qui mourut sur ses lèvres.
Elle voulait appeler.
Une angoisse lui traversa l’âäme. Elle essaya de se cramponner à la vie.
Puis elle ne sentit plus rien.
Cependant la branche qui était au-dessus de la fenètre se courba comme si elle eût porté tout à coup un fardeau trop lourd, et son extrémité vint toucher le
balcon.
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