MINERVE ET EUSTACHE
La comtesse Athénaïs était restée dans le corridor. Elle avait en quelque sorte assisté à cette scène derrière le battant fermé qui la rendait invisible.
Après qu’Angélique eut gagné son lit, le trou de la serrure, masqué par la saillie des draperies hors de l’alcôve, ne pouvait plus rien voir. ;
- La comtesse écouta un instant encore, puis elle se redressa, pensant tout haut malgré elle :
— Je suis riche! Rien ne peut empêcher cela maintenant ! Fe
Elle poussa du pied la porte de la pièce voisine, où le baron (‘hauffour l’attendait. Û
Il y a des degrés dans le mal.
Au point de départ, les Chauffour avaient puissamment contribué à pervertir la nature égoïste et orgueilleuse de la comtesse Athénaïs, le fils comme le père; mais à l’heure où nous sommes, ni le père ni le fils n’auraient pu lutter contre elle sur le terrain de cette implacable logique où se livre la bataille du crime.
Elle était virtuose et n’avait plus de leçons à recevoir de personne.
L'âge, qui guérit ou empoisonne, l'avait empoisonnée.
J1 ne restait en elle que le moi, démesurément développé. :
Elle avait vu la misère à sa porte; la misère lui faisait horreur comme d’autres frisonnent devant la mort.
Et rien ne pouvait l'arrêter, car elle ne croyait à rien.
Le baron, fils de conquérant, n’avait pas eu besoin de frayer son chemin. Toussaint Chauffour avait été un homme d'attaque. Ses. millions lui avaient coûté d’énormes habiletés, beaucoup de périls et jusqu'à du sang.
Denis Chauffour avait plutôt vu que fait. On avait fondé pour lui la dynastie. Il était né dauphin, ce viveur
maladroit et triste, ce séducteur impuissant, cet hercule qui n’avait que faire de ses poings, ce maître d’armes dont l’épée pendait au mur.
Il avait pu être complice des derniers assauts livrés à la fortune; mais la fortune une fois prisonnière et enfermée dans le coffre-fort, le baron tournait casaque à l’aventure et devenait prudhomme à la surface, sinon hon-
- uête dans le fond.
Il ne faut pas mépriser étourdiment cet appoint.
Le monde périrait si les loups gardaient leur coquin d’héroïsme après que le mouton est mangé.
Chauffour en était arrivé à être un neutre, un repu impuni et content.
En principe, il n’était plus dangereux.
Il avait fallu la comtesse pour refaire une pointe à l’arme de ce bandit démissionvaire, qui avait juré, sur l'autel de son repos, de ne plus frapper jamais.
Dans Paris, vous eussiez trouvé des milliers de femmes plus habiles que la comtesse Athénaïs, mais elle était femme. Son talent avait été de deviner la misère morale de Chauffour, qui ne pouvait pas, malgré ses millions, acheter ce bonheur banal, lequel ne manque à personne et dont M. Polydore, par exemple, aurait pu lui rendre de pleines pannerées.
La comtesse reconnut un jour les symptômes de cette
maladie, plus commune qu’on ne pense, et jeta la base de son plan.
Un obstacle se présentait tout d’abord, et il était d’espèce terrible. +
La comtesse savait son Chauffour par cœur ; elle n’espérait point qu’il bravàt de parti pris les souvenirs de ce passé dont il écartait avec tant de soin son regard.
A priori, le baron devait se détourner d’Angélique, si Angélique était la fille d’Adèle folle et d'Albert assassiné,.
Mais après tout, ce n’était qu’un mensonge à faire, Athénaiïs le fit.
Et avec cette vulgaire adresse des filles d’Eve, elle prit le cœur ignorant, j'allais dire innocent, de ce libertin surnuméraire, pour l’incendier à plaisir.
Le baron aima, et ce fut à sa manière, qui était la bonne pour les projets d’Athénaïs. Il aima sans paroles ni chansons, avec la rage des vaincus d’amour, avec l’emportement contenu du nègre.
Tout restait au dedans.
C'était une maladie sombre qui domptait le malade, honteux, mais esclave.
Un jour, le mensonge fut dévoilé : il était trop tard. La connaissance de ce hideux secret ajouta à la fièvre du baron une torture, c’est-à-dire un attrait.
Ses rèves virent la tache rouge.
11 se fit horreur à lui-même, mais sa passion monta jusqu’au délire.
Et sa lourde nature eut des tressaillements inconnus, à la pensée de l’obstacle sanglant qui seul le séparait encore d’Angélique…
Au moment où la comtesse entrait, Chauflour était assis, auprès d’un guéridon, supportant un flacon de rhum et un verre.
Le verre était intact, le flacon restait plein.
Chauffour avait l'anxiété peinte sur le visage.
Il avait fait toilette.
Ses cheveux étaient bouclés au fer et sa barbe rasée de frais.
Derrière son trouble, quelque chose trahissait en lui une résolution prise laborieusement, mais inflexible.
— C'est fini, dit la comtesse, qui essaya de sourire. Ce n’a pas été sans peine.
— Elle a bu le flacon? demanda Chauffour.
Sa voix était mal assurée.
— Tout le flacon, répondit la comtesse. Et je vous l’avais annoncé : je n’ai pas eu besoin de le lui offrir, elle me l’a volé. Je dis : volé!
Elle ajouta, p pondre à un mouvement de Chauffour :
— Soyez tranquille, la dose était bien calculée. Je garantis qu’il n’y a aucun danger, absolument.
Clauffour garda le silence. La comtesse déboucha la bouteille de rhum et en versa dans le verre.
Elle tendit le verre plein à Chauffour, qui fit un geste de refus.
— Allez-vous reculer? demanda-t-elle en froncant le sourcil.
— Non, répondit simplement le baron.
— Cette enfant-là, reprit Athénaïs, sera ingrate, je le sais bien, parce qu’elle me devra trop. J’ai travaillé pour vous deux, ce soir, voilà ce qui soutenait mon courage. Vous avez entendu le coup de feu?
— Certes.
— Moi qui suis la franchise mème, j'ai filé toute cette scène comme un diplomate à chevrons! Et figurez-vous que ce John a tiré trop vite à mon signal. J'en suis restée toute saisie.
Chauffour détourna la tête et dit :
— Vous l'avez martyrisée!
— Quant à cela, positivement. On ne se tue pas par plaisir, et il fallait qu’elle eût la volonté de se tuer.
— J'aurai beau la combler, murmura le baron, l’adorer, la faire plus heureuse qu’une sainte dans le paradis, pourra-t-elle jamais me pardonner?
La comtesse voulut répliquer, il lui ferma la bouche d’un geste fatigué.
— Dort-elle? demanda:t-il.
— Elle dort.
Chauffour tourmentait ses cheveux, dont la laine dure criait sous ses doigts.
D'un geste brusque, il boutonna sa redingote comme ceux qui vont traverser un danger.
Cela dessina le relief d’un pistolet-revolver dans la poche où se met d'ordinaire le portefeuille.
Le regard moqueur de la comtesse piqua justement cette place.
Chauffour voulut arracher le pistolet, mais elle lui retint le bras.
— Qui sait? fit-elle. Nous avons bien peu de monde ici, et on dit que ce Raymond est un rude garçon.
Chanffour avait à la main l'arme brillante et noire dont le canon fin se plantait au centre des six chambres, virant sur l'axe invisible.
. C'était un de ces redoutables bijoux que Lefaure cisèle eu artiste et qui font mouche à trente pas comme des pistolets de tir.
Aux deruières paroles de la comtesse, Chauffour le glissa de uouveau sous le revers de son vêtement. — J'avais dit, prououça-t-il entre ses dents, que ja-
ais plus je ue me battraus eu duel, mais j'aimerais
mieux un duel, dix duels! Tenez! c’est de la folie qui est en moi : je donnerais ma fortune pour un de ses sourires que jamais je n’aurai !
Son pas mal assuré se dirigea vers la porte. La comtesse pensait :
— Moitié lièvre, moitié tigre!
Il est certain qu’on peut oser en tremblant, et qu’un grand amour peut s’allumer tout au fond d’un cœur
En ce moment, le baron Denis Chauffour eût volontiers joué sa vie sur une carte héroïque.
C'était l’infamie de son acte qui lui faisait peur.
Mais le regard de la comtesse le piquait comme un éperon.
Il n'y avait pas besoin de regarder à deux fois son visage pour voir que sa résolution était prise.
JL sortit sans ajouter une parole.
A la porte de la chambre d’Angélique, il s'arrêta, hésitant avant d'ouvrir. Ses oreilles tintaient. Il croyait entendre comme un murmure à l'intérieur.
La comtesse était sortie derrière lui dans le corridor.
Il se retourna et dit avec empressement :
— Prenez garde! ne jouez pas avec moil Je ne veux pas qu’on m’espionne |
La comtesse haussa les épaules et disparut, maïs elle
LL HÉS L S S S
me resta tout contre le seuil, l’oreille au guet pour saisir au moins le bruit de la porte qui allait s’ouvrir.
Le bruit se fit, mais double, la porte s'ouvrit, puis se referma. |
Puis encore, un cri étoufté retentit sourdement.
La comtesse, étonnée, s’élança au dehors.
D'où venait ce cri ?
Ce n’était pas le baron qui l’avait proféré.
Or, outre le baron, il n’y avait là qu’Angélique, prise par un sommeil inerte comme la mort.
Comme la baronne Athénaïs écoutait, inquiète, elle vit vénir à l'extrémité du corridor le cocher John, qui accourait tout essoufflé.
— Où est M. le baron? demanda celui-ci.
— Dites-moi ce qu'il y a, répliqua la comtesse.
John semblait ému et oubliait de garder son accent anglais.
Il répondit :
— C'est comme si mon coup de fusil avait éveillé du gibier, ici derrière, dans les décombres du vieux rempart. J'ai entendu marcher, j'en suis sûr, de l’autre côté des murailles.
— Et vous n’avez rien vu?
— Si fait, j'ai cru voir un homme... un diable plutôt ! $
— Vous le connaissez ?
— Oui. Et la couleur de ses taloches aussi. Je ne sais pas ce que M. le baron est venu faire dans ce trou, mais on y serait bien pour recevoir une danse sterling. Je venaïs savoir s’il fallait atteler la berline.
— Madame, madame, cria Françoise à l’autre bout du corridor, le fantôme! 11 a passé sur le vieux mur; il a sauté dans l'arbre.
De gros sabots sonnaient sur les dalles de l’escalier.
On vit apparaître la tête grise de Métivier, le gardien, qui dit :
— Il y a des gens qui sont venus de la ville en voiture. Ils demandent à entrer au nom de la loi.
— Au nom de la loi! répétèrent en même temps la comtesse, John et la femme de chambre.
Cette dernière ajouta :
— C’est bien sûr que le malheur menace ici!
La comtesse avait marché vers l’escalier.
Le travail de sa pensée creusait à son front des plis profonds.
Elle se disait, en dépit de son inquiétude :
— ]l me manquait des témoins. Le baron aurait pu nier sa dette. Les témoins arrivent... Allons!
— Faites entrer les gens qui viennent au nom de la loi, ordonna-t-elle tont haut.
— Ils sont entrés! s’écria la voix essoufflée de Jéricot, -
qui grimpait l'escalier quatre à quatre. Ah ! le diable s’en mêle!
Il s’élança vers la comtesse et ajouta :
— Le baron avait promis mariage à ma pétite Esther, elle se venge.
On entendait déjà des pas et des voix sous le vestibule. La comtesse repoussa Jéricot, redressa toute la hauteur de sa taille, et dit très-haut pour être entendue du rez-de-chaussée :
— 1] y a ici la main de la Providence! Que la loi soit la bienvenue ! Le baron Chauffour ne pourra plus se rire des larmes d’une mère. La loi va être témoin, la loi qui ne s'incline ni devant la richesse, ni devant la puissance, et Angélique de Saint-Pierre d’Agave va recouvrer l’honneur !
— Est-ce que vous avez perdu la tête, gronda Jéricot. Vous mettez-vous contre le Chauffour ? Mon argent! mon pauvre argent!
La comtesse, sans l'écouter, descendit précipilamment les marches et s’élança à la rencontre des nouveaux arrivants.
Mais elle ne fit qu’un pas sous le vestibule, parce que la tète de bronze de Minerve était là en pleine lumière, au-devant d’un groupe qu’elle semblait menér.
La mulâtresse ne se ressemblait plus à elle-mème. Son visage rayonnait d’un sauvage orgueil, ses yeux
brillaient, ses cheveux gris, soulevés par un vent mystérieux, se hérissaient autour de son crâne.
Elle étendit la main, et son doigt rigide désigna la comtesse, pendant qu’elle disait d’une voix lourde :
— C'est celle-là qui m’a ordonné de tuer autrefois!
Les assistants étaient le juge M. Vidal, maître Manceuu, les agents de la préfecture de Paris et Esther Jéricot, soutenant maman Marquis, prisonnière.
La comtesse, reculant sous le doigt vengeur de son ancienne esclave, balbutia :
— Cette femme est ivre! ne le voyez-vous pas?
— C’est vrai, dit Minerve qui marcha sur elle et sembla grandir, ivre et libre! C’est la seconde fois.
La première fois, celle à qui j’appartenais, non plus par la loi, mais par le cœur, me prit ma raison et me demanda du sang.
La seconde, j'ai tué moi-même ma raison qui me gènait, et je viens faire justice.
Maîtresse, vous avez assassiné par mes mains, qui étaient un instrument, je le jure! Des innocents ont été accusés, c’est vous qui devez mourir avec moi.
La comtesse était brave. Ce qui la terrassait c'était l’imprévu de l’attaque.
Plutôt que de croire à Minerve révoltée et accusatrice, elle eût redouté l’impossible. »
Elle se redressa du fond de sa stupeur etregarda ceux qui l’entouraient.
Le jeune magistrat lui était inconnu. Quant à ceux qui venaient de la préfecture, on les devine la plupart du temps sur physionomie.
C'était là évidemment la meute lancée par elle-même et par Chauffour sur les traces de sa belle-sœur, la marquise de Saint-Pierre d’Agave.
La présence de cette dernière et aussi la présence de l'avocat Manceau ne laissaient aucun doute à cet égard.
— Faut-il répondre à ces folies? demanda-t-elle en fixant les yeux sur Manceau, qui remonta sa cravate et toussa. C’est moi qui me plains, c’est moi qui accuse, non plus ces deux malheureuses qui sont entre les mains de la justice, mais un homme puissant, l’homme qui était hier mon meilleur ami, le baron Chauffour…
— N’êtes-vous pas ici chez lui de votre plein gré, madame? interrompit le jeune magistrat qui n’avait pas encore parlé.
— Je le regardais comme mon gendre, répondit Athénaïs, dont l’accent raffermi trouvait déjà des inflexions persuasives. Comment vous expliquer tant de choses en peu de mots? Je m'étais jetée dans les bras du baron parce que cette femme (elle montrait maman Marquis) voulait perdre ma fille, Ne savez-vous pas que, dans la ferme de Jean Leblond, où elle se cachait sous un faux
nom, il y avait, avec cette femme, un jeune homme, un. étudiant, son neveu, qui escaladait de nuit les murs du parc de la Maisonfort ?.…
— Exact, dit Manceau. Nous avons des témoins de ce fait.
— Ma fille! ma fille! s’écria la comtesse, avec une explosion de douleur. Il n’y a plus rien en moi que cet amour, je ne songeais qu’à ma fille.
— Vous n’avez pas de fille, prononça nettement maman Marquis, appuyée sur l’agent qui la gardait; pourquoi mentir encore, ma sœur? Dieu vous a regardée, vous êtes perdue.
— Maîtresse Athénaïs, vous êtes perdue, répéta Minerve avec une sévérité douloureuse, vous n’avez pas de fille.
Ses yeux battaient pour repousser les larmes.
Il y avait un étrange amour dans le regard qu’elle ne pouvait détourner de la comtesse.
Le visage de celle-ci passait du rouge au livide. Sa colère était plus forte que sa terreur.
Elle dit en un effort qui ressemblait à un râle :
— J'ai voulu ma fille riche de tous les biens qu’on lui avait volés. Le baron l’épousera, vous serez tous témoins, il le faut, elle est mineure.
— Oh! fit-elle en s’interrompant et en montrant le poing à la marquise, te voilà qui as peur, toi, tu devi-
nes! Il avait fait déjà une promesse de mariage à cette créature |
Son doigt crispé désignait Esther, qui sourit avec mépris, en murmurant :
— Moi, j'ai eu de l’amour, puis de l’ambition : deux folies. Vous ne pouvez pas m'’offenser, madame, parce que vous êtes perdue.
— Perdue! perdue! perdue ! répéta par trois fois la comtesse que l’angoisse prenait à la gorge. Alors, le baron Chauflour serait donc perdu aussi! Quelle moquerie! et c’est sur le témoignage de deux accusés.
Le juge interrompit de nouveau.
— Il y a un troisième témoignage, dit-il.
En même temps, il tira de son portefeuille un papier qu’il déplia, disant :
— Le témoignage recueilli in articulo mortis, de la bouche d’Eustache Morin, ancien jardinier de la Maisonfort, décédé à l’hospice de la Pitié, à Paris, le 9 mars 1856. Légalisé.
"Manceau enfla ses joues et murmura :
— Diable! diable! c’est grave! on ne m'avait pas dit cela. C’est la fameuse dépèche, reçue à l'auberge de Mantes après le diner. J'avais bien deviné qu’elle n’apportait rien de bon!
— Oserait-on porter la main sur moi? balbutia la comtesse Athénaïs.
La
Le juge avait fait un signe. M. Vidal marchait vers elle. CS :
Il y eut comme un voile sur les traits d’Athénaïs.
Un cerele sombre entoura ses yeux et sa bouche se frangea d’écume.
Minerve tendit les deux bras pour la soutenir, car elle chancela sur ses pieds.
Mais elle repoussa Minerve d’un choc violent et s’écria :
— Je suis vengée d'avance! Angélique aussi est perdue !
— Angélique! répéta maman Marquis en s’échappant des mains de son gardien. Où est le baron Chauftour ? Puisque cette femme triomphe, le malheur menace!
J1 y eut un silence, pendant lequel des bruits confus arrivèrent par la cage de l’escalier.
Trois détonations, qui semblaient partir de l’étage supérieur, éclatèrent presque coup sur coup.
Esther prononça le nom de Raymond et bondit sur les degrés, suivie par les agents, qui s’armaient. à
Au moment où Esther atteignait le haut des marches, un quatrième coup de feu roula d’échos en échos dans les corridors.