PRODUCTION DES RAMEAUX FRUCTIFÈRES
A. — Les bourgeons de la vigne
La vigne porte ses fruits sur les rameaux de Tannée, produits par les bourgeons des sarments de l'année précédente.
Il existe quelques bourgeons sur le vieux bois, tronc et bras, mais comme ils ne sont généralement pas en relation directe avec les faisceaux libéro-ligneux de la tige, dans lesquels circule la sève, ils ne se développent pas. Us ne poussent que dans le cas où l'eau afflue accidentellement vers leur insertion : à la suite de lablation d'un membre, d'une taille trop courte, d'une gelée supprimant les jeunes pousses et provoquant le « retour de sève». Quoique rudimentaires à l'origine — ils ne renferment qu'un axe très court entouré de quelques écailles très réduites, — ils se développent alors vigoureusement en donnant des rameaux appelés gourmands ou sauvageons^ généralement stériles.
Nous noterons ici que les grappes qui doivent se développer au printemps existent déjà toutes formées dans les bourgeons et que le simple examen de ces derniers peut permettre de connaître à l'avance les apparences de la récolte future.
Chez quelques cépages, le Gamay et l'Aramon, par
exemple, certains bourgeons du tronc ou des bras donnent des fruits; mais c'est là une exception pour nos plants indigènes. Au contraire, chez certaines variétés du Vitis Rupestris et de quelques autres espèces américaines, les bourgeons du vieux bois sont fréquemment fertiles. Cette propriété se retrouve, bien qu'atténuée, chez leurs hybrides avec le Vitis Vinifera, ce qui rend intéressante, pour les régions très sujettes aux gelées de printemps, la recherche de producteurs directs francoaméricains.
Sur les sarments d'un an, les bourgeons sont très nombreux, mais ils n'ont pas tous la même importance au point de vue de la fructification. Ils sont situés au niveau des nœuds, à Taisselle des feuilles ou des écailles, par groupes de 2 à 6 ou 8. Parmi eux se trouve le prompt bourgeon qui, souvent, pousse l'année même de sa formation en donnant des rameaux secondaires appelés entre-cœurs.
Tous les bourgeons du même groupe n'ont pas la même structure. L'un d'eux est toujours plus volumineux et renferme, à l'état embryonnaire, les grappes les mieux formées : c'est le plus fertile et le seul ordinairement qui se développe au printemps. Les yeux voisins sont à l'état rudimentaire : ils ne poussent pas ou ne donnent que des rameaux plus chétifs, généralement stériles. Exception doit être faite pour le principal d'entre eux appelé contrebouton, qui, en cas de gelée, remplace le bourgeon principal et porte souvent des grappes.
Les bourgeons offrent aussi des différences selon la position qu'ils occupent sur le rameau. Ceux placés sur Vempattemenl du sarment présentent la structure rudimentaire des yeux du vieux bois; généralement, ils ne se développent pas et, en tout cas, ne portent pas de fruits. A quelques millimètres au-dessus de l'empattement se trouve le bourrillon, qui comprend deux ou trois bourgeons, dont un bien constitué. Le bourrillon est fertile
chez certains cépages , comme TAramon , stérile chez beaucoup d'autres.
L'œil qui suit le bourrillon comprend fréquemment trois ou quatre bourgeons qui paraissent n'en faire qu'un. Le plus gros, qui est aussi le mieux constitué, contient au moins deux grappes ; le contre-bouton en porte souvent une ; les autres sont stériles.
L'œil du second nœud est formé par quatre ou cinq bourgeons, dont le principal renferme également deux grappes, quelquefois trois ; ici, le contre-bouton contient généralement une grappe.
Les yeux deviennent de plus en plus complexes à mesure qu'on s'éloigne de la base du rameau. Ainsi, vers le milieu, ils sont souvent composés de six, sept, huit bourgeons. Sur ce nombre, deux ou trois fréquemment sont fertiles et contiennent chacun de deux à quatre grappes de valeur différente.
Près de l'extrémité des sarments, les yeux redeviennent plus simples; mais cette partie tombe toujours à la taille.
L'étude des bourgeons sur un cépage indique donc la taille qu'il peut supporter ou qu'il doit subir. Chez certains plants, comme l'Aramon, la Carignane, tous les yeux sont fertiles depuis la base des sarments: on peut les tailler court. Chez d'autres, tels que la Syrah, le Cabernet, le Persan, les bourgeons les plus fructifères sont placés à une certaine hauteur sur le sarment : pour ceux-là, une taille longue ou demi-longue s'impose.
B. — Les branches à fruits : courts-bois
et longs-bois
Si on laissait sur la vigne tous les bourgeons qui s'y trouvent, on obtiendrait un grand nombre de sarments et de fruits très peu développés. Il est donc nécessaire.
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d'après les principes formulés plus haut, pour obtenir des raisins d'une grosseur convenable, de supprimer chaque année une grande partie des sarments de Tannée précédente et de raccourcir ceuxqueTonconserve. Selon la longueur laissée à ces sarments, la taille est dite courte ou longue. Nous venons de montrer que le choix de Tune ou l'autre de ces tailles n'est pas arbitraire, qu'il dépend essentiellement des aptitudes naturelles de chaque cépage; d'autres considérations peuvent intervenir, nous les envisagerons.
La taille est courte^ lorsqu'on rabat les sarments réservés de façon à ce qu'ils n aient pas plus de un à trois bourgeons, non compris le bourrillon; elle est longue, quand on laisse subsister un plus grand nombre d'yeux. Dans le premier cas, les fragments réservés portent le nom de court-bois, courson, côt, etc. ; dans le second cas, ceux de long-bois, aste, courgée, ployon, archet, verge, baguette, etc.
Les deux systèmes de taille peuvent laisser subsister sur un cep le même nombre d'yeux. Mais, tandis qu'un œil, à la taille courte, ne produit, en moyenne, qu'un bourgeon avec deux grappes, un œil pris sur un longbois, à une certaine distance de la base, peut donner deux ou trois bourgeons et de quatre à six grappes. C'est là une des causes de la supériorité de la taille longue sur la taille courte au point de vue de la fructification. En taillant long, on laisse sur le cep plus de bourgeons à fruits et de grappes en formation qu'avec la taille courte : en somme, on charge davantage, même en laissant dans les deux cas le même nombre d'yeux.
Mais on conçoit aisément qu'on puisse obtenir approximativement le même résultat avec la taille courte en laissant plus d'yeux aux vignes taillées court qu'aux vignes taillées long.
Le nombre de bourgeons conservés sur un cep dépendra d'ailleurs de son arborescence et de son état de végétation.
Si les longs-bois donnent habituellement une meilleur fructification, ils produisent des rameaux moins vigoureux que les coursons. Pratiquée exclusivement sur une vigne, la taille longue peut, au bout de quelques années, provoquer son affaiblissement. Aussi, est-il bon de compléter cette taille par Tadjonction de coursons destinés surtout à fournir des sarmentsvigoureuxetplus convenables pour le remplacement que ceux produits sur les longs-bois.
Pour donner à la souche une bonne conformation, on conservera, autant que possible, comme branches à fruits, les sarments dirigés de manière à assurer un prolongement convenable des bras qui les porte. Dans les vignes en gobelet, on choisira les rameaux qui suivent une direction oblique et rayonnante du centre vers Textérieur, afin d'établir un cep bien ouvert.
Pour éviter une élongation trop rapide des bras, il est nécessaire de prendre le courson ou la baguette aussi près que possible de la taille précédente. Nous verrons que dans quelques vignoblescependant, comme en Bourgogne, on a rhabitude de les conserver loin du vieux bois. Dans ce cas, il faut fréquemment receper les membres qui s'étendent rapidement ou bien les faire disparaître sous terre par le provignage.
C — Choix des bois de production
Tous les sarments d'une vigne n'ont pas la même valeur, tant au point de vue de la végétation que de la fructification futures.
Pendant Thiver, un rameau dépourvu de ses feuilles peut être comparé à une graine ou à un tubercule. A côté d'éléments actifs, ses cellules renferment des substances de réserve, de l'amidon surtout. Ces matières, emmagasinées dans le boiS; servent à l'alimentation des
bourgeons au printemps. Les sarments les plus riches en réserves, les mieux nourris en un mot, sont donc ceux que Ton doit conserver de préférence à la taille. Mais comment les distinguer?
Ordinairement, les vignerons réservent les sarments les plus sains et qui paraissent le mieux aoûtés ; ils suppriment ceux dont l'extrémité est desséchée ou dont la coloration n'est pas normale, ceux aussi qui sont les plus tendres à la taille ou dont la moelle est très épaisse.
D'autre part, au point de vue de la production du fruit, ils préfèrent les rameaux de moyenne vigueur, les plus faibles ne fournissant pas une végétation suffisante et les plus forts donnant surtout du bois.
Les cépages qui demandent pour fructifier la taille longue ou mi-longue ont vers la base de leurs sarments des entre -nœuds longs, ce qui indique un développement rapide au début de la végétation. Au contraire, les plants fertiles à la taille courte ont leurs premiers mérithalles courts, ce qui témoigne d'une poussée lente. L'observation a établi que, sur une même souche, les sarments qui ont les yeux de la base rapprochés sont les plus fructifères ; aussi, les réserve-t-on de préférence aux rameaux à longs mérithalles.
Tous ces indices extérieurs ne renseignent pas toujours exactement sur la valeur des bois. Diverses recherches ont été faites en vue de déterminer d'une façon plus précise le degré d'aoûtement des sarments. Pour M. Kôvessi, qui fait intervenir l'examen anatomique dans cette appréciation, un rameau convenablement aoûté a toujours des anneaux libéro-ligneux bien développés, une moelle réduite, des parois cellulaires épaisses, des grains d'amidon volumineux et nombreux, une moindre proportion d'eau à égalité de volume.
Mais, pas plus que les signes extérieurs, les caractères purement anatomiques ne fournissent un diagnostic infaillible. MM. Ravaz et Bonnet ont montré qu'ils ne
permettaienL pas de distinguer sûrement un sarment «biea nourri» d'un sarment «mal nourri'». D'après ces expérimentateurs — et c'est aussi notre opinion, — la meilleure méthode d'appréciation est basée sur l'examen ^du contenu cellulaire.
Une coupe faite dans un rayon médullaire d'un très bon sarment montre dans les cellules un noyau volumineux et un réseau protoplasmique bien défini, renfermant dans ses mailles de nombreux grains d'amidon; au contraire, dans un sarment défectueux, quoique très sain, le noyau est petit et l'amidon fait défaut.
Fig. i.
r. m, cellules d'un rayon médullaire; b, cellules du bois.
Hais cette analyse microscopique, qui porte sur le protoplasma, n'est pas à la porlée des viticulteurs. On peut se borner simplement à la recherche de l'amidon, qui renseigne assez bien sur tout le contenu cellulaire
sans nécessiter des maoipuJAttons compliquées. Il suffit de traiter les coupes par l'iode pour mettre l'amidon en évidence. Les figures 1, 2 et 3, empruntées à l'étude de MM. Ravaz et Bonnel, montrent le résultat de cet examen, La figure 1 donne l'aspect d'une coupe transversale dans le bois et le rayon médullaire d'un sarment
Fig. 2.
très bon: les cellules, comme on le voit, sont gorgées de grains d'amidon volumineux. La ligure 2 représente une coupe analogue faite dans un sarment médiocre: il existe un certain nombre de grains d'amidon dans les cellules du rayon médullaire, mais celles du bois ne renferment que quelques grains isolés et de petites dimensions. En- 0n la figure 3 montre une coupe faite dans un mauvais
sarment : on constate Tabsence complète de grains d'amidon dans le bois et les rayons médullaires.
Quoique simple et assez rapide, cette méthode exige encore la manipulation d'un microscope. On peut la mettre à la portée 4e tous les viticulteurs en supprimant l'emploi de cet instrument et en utilisant seulement la réaction de l'iode sur l'amidon, comme l'ont proposé d'ailleurs MM. Ravaz et Bonnet. On opère de la façon suivante :
Dans un petit récipient à fond plat, contenant de la teinture d'iode sur une faible hauteur, on plonge, pendant 10 secondes environ, les sections fraîches des sarments. Après 4 ou 5 minutes, on examine les sections et l'on juge de l'intensité de la coloration. La coupe entière est d'un noir uniforme quand l'amidon est abondant dans tous les tissus, écorce, bois, rayons médullaires (N" 4, flg. 4); dans le N" 3, la coloration noire ne
porte que sur les rayons médullaires et la moitié interne du bois; dans le N* 2, seuls les rayons médullaires renferment de r&midoD et forment des lignes noires sur un fond jaune<brun; enfin, dans le N° 1, où l'amidon fait complètement défaut, la section entière reste jaunebnm.
Cette méthode pourra, dans certains cas, guider les viticulteurs dans le choix des sarments qu'ils doivent conserver à la taille. Hais elle est appelée à rendre surtout des services dans le choix des greffons et des sujets employés pour la confection des greffes.
D. — Influence des systèmes de conduite
de la vigne sur le développement des bourgeons
Nous avons établi, en principe, que toutes les causes qui ralentissent l'arrivée de Teau dans les bourgeons favorisent la fructification et entravent Taccroissement des rameaux ; par contre, qu'une abondante circulation d'eau dans la plante favorise la poussée du bois et entraîne l'avortement des fleurs.
On sait que le développement des grappes au printemps est meilleur dans un sol sec qu'en sol humide.
Tout le monde a remarqué que les vignes françaises phylloxérées fructifient mieux que les vignes saines au début de l'invasion ; il en est de même pour les vignes greffées sur certains hybrides plus ou moins sensibles aux attaques du phylloxéra.
Pour faire fructifier un arbre qui s'emporte à bois, il suffit de couper une partie de ses racines et aussitôt il produit des fleurs et des fruits.
Quand les arboriculteurs veulent transformer un bourgeon à bois en bourgeon à fruits, et, inversement, un bourgeon à fruits en un rameau, ils pratiquent une entaille sur la branche, au-dessous dudit bourgeon dans le premier cas et au-dessus dans le second.
Pour obtenir des raisins sur des vignes trop vigoureuses et coulardes, on pratique l'incision annulaire, l'arcure ou la torsion sur les sarments.
Dans ces exemples, la fructification est obtenue par des moyens qui tous ont pour conséquence de ralentir l'arrivée de l'eau dans les bourgeons.
Les systèmes de conduite de la vigne, en réglant diversement la circulation de l'eau dans la plante,
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doivent aussi exercer une influence différeirte sur la végétation et la fructification.
L'eau puisée dans le sol par les racmes est conduite dans toutes les parties de la plante par les vaisseaux du bois, visibles à Toeil nu sur la section d un sarment ou d'une tige. On peut appliquef à la circulation de Teau dans ces canaux à très faible diamètre la loi de Poiseuille, qui régit la circulation des liquides dans les tubes capillaires. Cette loi est ainsi formulée:
Q, est la quantité d'eau débitée; A, un facteur constant pour un même liquide et des mêmes parois des vaisseaux capillaires; P, la pression sous laquelle le liquide pénètre ; D, le diamètre des vaisseaux ; L, leur longueur.
A et Pétant constants, le débit Qest inversement proportionnel à la longueur des vaisseaux. Donc les canaux courts laissent mieux passer la sève que les canaux longs ; et, conséquemment, plus la branche est longue (bois ancien ou de Tannée) et moins les bourgeons reçoivent de Teau.
D'autre part, la quantité d'eau débitée est proportionnelle à la quatrième puissance en diamètre des canaux, ou, en d'autres termes, quand le diamètre d'un canal passe de 1 à 2, son débit passe de 1 à 16. Or, au niveau des nœuds, les vaisseaux du bois se rétrécissent beaucoup, de sorte que les nœuds, en constituant des obstacles à la circulation de la sève, favorisent la fructification.
Il résulte de ces observations que la conduite à grand développement et à longs-bois, présentant de nombreux nœuds, doit assurer une meilleure fructification que la conduite sur souche basse et à coursons. C'est ce que Ton constate partout.
GHAPITRE III