VI PRÉFACE
le plus important de tous (il fournissait environ la moitié des revenus du Trésor); en outre, c'était le plus vexatoire et le plus mal réparti‘; enfin, il établissait une démarcation sociale : quiconque le payait étant nécessairement rangé dans la classe inférieure, disqualifié. C’est pourquoi il préoccupa non seulement les financiers et les économistes, mais tous les réformateurs du temps. Si le régime de la taille avait pu être changé, une des causes les plus nettes de la Révolution n'aurait pas subsisté. Il est peu d'institutions financières qui aient eu un : aussi grand rôle politique et social dans notre histoire ?. Pourtant elle ne semble pas avoir été, jusqu'à maintenant, l'objet d’une étude approfondie. Sans doute, une foule d’ouvrages anciens ét récents en ont traité — la bibliographie que l'on trouvera plus loin ne catalogue que les plus importants; — mais dans aucun on ne trouve les précisions qui nous feraient connaître, en toute certitude, le mécanisme de l'impôt et sa répercussion sur la vie des contribuables et sur la marche du gouvernement. Tous les ouvrages modernes, sauf de rares exceptions, se bornent à reprendre, et souvent pillent, ceux des xvire et xvin° siècles; nos connaissances dans ce domaine n’ont presque pas fait de progrès depuis cent cinquante ans; on chercherait en vain un meilleur traité que les Mémoires sur les Impositions, de Moreau de Beaumont, ou la partie Finances de l'Encyclopédie méthodique. Mais ces ouvrages anciens, auxquels j'ai moi-même beaucoup emprunté, sont loin de nous apprendre sur la taille tout ce que nous en désirerions savoir : les uns, comme ceux de Boucher d'Argis, Moreau de Beaumont, Guyot, sont des traités techniques, des compilations d’ordonnances, qui négligent les conséquences matérielles et sociales de l'impôt; d'autres, tels ceux de La Barre, Vieuille, Loisel de Boismare, ne sont que des manuels à l'usage des praticiens, destinés à donner aux agents du fise la solution des principales
1. Tous les essais de réformes tentés au cours du xvinr' siècle seront infructueux. Necker dira encore en 1781 que la taille est l’impôt « le plus à charge de tous aux habitants des campagnes ». (Compte rendu, p. 64).
2. Souvent l’exemple de la taille a été invoqué dans les polémiques récentes au sujet de l'impôt sur le revenu; mais il semble qu’on ne doive guère en faire état, ‘vu la grande différence des conceptions, des mœurs et de l’état social. La taille était une forme de contribution très rudimentaire, presque barbare: on ne peut la comparer à aucun des impôts actuels. Il ne faut pas oublier que impôt foncier,
tant décrié aujourd’hui, est apparu à su naissance comme un progrès incontestable sur la taille.