Mémoire du 8 juin 1683, cbid., p
6. « Mémoire sur les finances », B. N. fr. 11 149. La commission, constituée en mai 1687, se composait de 5 conseillers d'Etat (Pomereu, d'Aguesseau, de Ribeyre, Voysin et Pelletier) doublés chacun d’un maitre des requêtes (Pomereu le fils, d'Ormesson, Chamillart, Voysin de la Noiraye et d’Argouges). Ils visitèrent les généralités d'Amiens, Soissons, Chalons, Bourges, Moulins, Poitiers, La Rochelle, Orléans, Tours, Rouen, Caen et Alencon. Le roi leur donna une longue audience à leur retour, le 28 octobre 1687 (Arch. Aff. Etr., France, Mém. et doc., vol. 991, fo 153 et 164). Le mémoire des commissaires de l’Orléanais est publié dans De Boislisle, Mém. de l’intendant de Paris, p. 781-786.
« On voit partout des maisons en ruine, des mazures abandonnées dans les villages, des boutiques fermées dans les villes, presque point de bâtimens neufs; depuis soixante ans qu'il y a que la puissance des huguenots est abbatue, on n’a pû encore relever les églises qu'ils ont ruinées; on ne voit ni Jeux ni divertissemens, le nombre des cabarets diminue tous les jours, il y a beaucoup moins de manufactures qu'autrefois ; en plusieurs villes elles ont cessez entièrement, et les ouvriers sont réduits à la mendicité.… Il n’y a presque plus de laboureurs aisés, et mesme il reste peu de païsans qui ayent des terres en propre, ce qui les rends moins en estat de faire valoir celles d’autruy, ils ne peuvent plus se fournir de chevaux et de bestiaux..…, les maîtres sont obligés de leur fournir tout, leur avancer de quoy se nourrir, payer leur taille et prendre en payement une partie de la recolte; ils sortent des maitairies aussy pauvres qu'ils y Sont entrés, les terres mal cultivées rapportent moins et deperissent, les bâtimens tombent; la pluspart des terres de France semblent estre en criée, il n’y en a que trop qui y sont réellement. Ceux qui avoient deux ou trois maitairies en laissent ruiner une ou deux pour conserver l’autre, et y réunissent toutes les terres. Dans les pays où les tailles sont réelles, il y à quantité de terres que les propriétaires abandonnent pour la taille, et les communautés ne trouvent pas qui veuille s’en charger. Les bestiaux et les laines ont fort diminués de prix, souvent on ramène les bestes du marché faute d'acheteurs; on tue peu de bœufs et de moutons dans les petites villes; à la campagne les plus aisés mangent rarement de la viande, les pauvres manquent souvent de pain, mesme du plus noir, et ont esté reduit en divers lieux depuis peu a vivre de racines ou de glands. La pluspart n’ont plus de meubles sur quoy l’on puisse asseoir des exécutions: on les trouve couchés sur la paille sans autres habits que ceux qu'ils portent, et a demy nuds, hâves, maigres et languissans, n'ayant ni provisions pour vivre ni rien de réserve. Tout est plein de mandians, quoique dans la pluspart des bonnes villes on ait depuis trente ans estably des hopitaux generaux.
« L'effet le plus facheux de la pauvreté est la diminution des familles et des hommes, que les commissaires ont trouvée considérable en comparant les rolles de tailles depuis trente ans, sans compter ceux qui sont sortis depuis trois ans sous prétexte de religion... La misere extrême des parens fait qu'il vient moins d’enfans et qu'il en meurt plus; les meres se font nourrices ou travaillent excessivement; quantité de Jeunesse de l’un et de l’autre sexe vient servir dans les villes et ne se marie point; quantité portent les armes, des familles entieres s’en vont mendier et périssent dans les hôpitaux...
« L’etat present de la France est donc un état violent qui ne peut se Soutenir. [Il ne suffit pas d’épargner les peuples et ne les pas charger de nouveau, il faut les soutenir et les retablir. L'épuisement des provinces vient de ce que l’on en tire de grandes sommes d'argent et qu’il y en retourne peu... Le revenu de toutes les terres diminue de jour en jour, et le bled est a plus bas prix qu’il n’a esté de mémoire d'homme...
« On laisse a la piété du Roy d'examiner serieusement devant Dieu, a qui il en rendra compte un jour, quelles sont les depenses absolument necessaires pour la conservation de son Estat, et sans lesquelles sà couronne seroit en péril; ceux qui ne jugent que par l'extérieur ont
peine a croire que l'état du royaume soit tellement changé depuis cinquante ans que l’on doive a present depenser en pleine paix trois fois autant que l’on dépensoit alors au fort de la guerre. Le roy s’est acquis trop de gloire solide pour mettre sa gloire dans le vain eclat d’une magnificence extérieure et dans l'attachement a ne vouloir jamais abandonner aucune entreprise : la vraye gloire d’un prince est la prospérité de ses peuples; ceux qui ont fait les plus grands édifices ne sont pas ceux dont la memoire est la plus glorieuse, principalement quand ces travaux ont eu pour but leur plaisir particulier plutôt que l'utilité publique. »
Tel est le navrant tableau de l'état des peuples qui se présente à nous peu après la mort de Colbert. Il renferme la plus sévère condamnation possible du régime de la taille, qui a été sinon la seule, du moins la principale cause d’une semblable misère. k