‹ La tapisserie de BayeuxChapitre 27 sur 33 · I. Wace, Roman de Rou, v. 71 19, sq · texte numérisé non relu

I. Wace, Roman de Rou, v. 71 19, sq

Un des Engleis, qui out veuz Les normanz tos res e tonduz, Quida que tuit proveire fussent Et que messes chanter peussent, Kar tuit erent tondu e res.

Ne lor esteit guernon remes.

L'artiste n'a pas suivi pour les Anglais les indications de Wace et des historiens du xii" siècle. On voit qu'il vit à un moment où la barbe n'est presque plus portée en Normandie et dans l'Ile de France. Les espions s'étonnent à la vue des chevaliers normands et le disent à Harold.

De co se merveillout forment Que tuit erent res e tondu. Et Héraut li a respondu, Que co sunt chevaliers vaillanz.

Hardi e proz e combatanz ; N'ont mie barbes ne guernons, Co dist Héraut, co7n nos avons.

nul doute aussi qu'ils eussent la longue barbe et les cheveux flottants sur l'épaule. Mais ici, je crois que le dessinateur s'est conformé à la mode qui, vers iijS-iiSo, commençait à régner '. Il leur a donné des cheveux courts et une fine moustache , sans pourtant suivre très logiquement ce parti, car nous voyons qu'en Angleterre ceux qui contemplent l'étoile sont complètement rasés. C'est donc bien souvent le signe distinctif des deux peuples.

Comment notre artiste a-t-il représenté tous ces guerriers, grands ou petits? Il a suivi en cela aussi les conceptions des poètes, car ce sont eux qui ouvrent les yeux pour ainsi dire aux peintres ou aux sculpteurs. Et à mesure que se développe une littérature qui analyse et détaille la vie, nous remarquons tout de suite un art

I . Je ne saurais préciser le moment où la mode fut de porter les cheveux courts et le visage rasé, mais, si j'en juge par les monuments figurés, déjà vers le dernier tiers du xn<= siècle, nous pouvons reconnaître que cette coutume se généralise de plus en plus. Les sceaux ne sauraient fournir aucune indication, car la plupart des dignitaires portent l'armure, la coiffe, le heaume. On ne saurait voir leur figure, à peine les yeux et une partie des joues.

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soucieux de ne pas rester en arrière et de chercher par des méthodes nouvelles à peindre ce que les autres ont décrit. Ce n'est pas des chroniques, des récits toujours secs des écrivains latins, qu'a pu sortir une œuvre comme la tapisserie de Bayeux, Et si l'exécution en paraît inférieure, il s'y trouve cependant quelques tableaux qui ne manquent pas d'élégance et d'une grande distinction. On ne saurait y voir un travail fort ancien, car partout le geste est sûr, l'action fidèlement reproduite. Nous observons dans les portraits décrits par Wace qu'on aimait à cette époque les personnes grandes et sveltes. La grandeur même est considérée comme un signe d'élégance et de beauté. « Gratis fil de cors et d'estature. » Ne soyons donc pas étonnés de rencontrer sur la tapisserie ces corps assez longs, un peu maigres. Ils répondaient à un type déjà fixé. Les hommes petits étaient considérés comme un objet de laideur et de mépris; l'énigmatique Turold, à la barbe noire, correspond bien à ce type '.

r . Cf. Jean Loubier, Das idéal des mannlichen Schonheit (XII et XIII) Halle, 1890; Oskar Voigt Das idéal der Schonheit tind Hasslichkeit Marburg

Il me reste à indiquer très sommairement les quelques détails que fournit la tapisserie sur le costume des femmes. Je serai bref, car au milieu des batailles la femme n'a pu trouver grande place. Elle apparaît seulement deux fois. La première scène où elle se montre est tout à fait énigmatique. Dans la seconde nous avons une jeune mère, tenant à la main son fils, fuyant une maison incendiée. Elle est vêtue d'une longue robe, qui descend jusqu'aux pieds, et d'un bliaut assez long et pourvu de manches très amples, semblables à celles que nous voyons dans les manuscrits et les sculptures de la fin du xn" siècle. Hérodiade est représentée ainsi sur nos chapiteaux. Ces manches, brodées de tresses en or, étaient souvent en soie et retombaient très longues vers l'extrémité de la robe, à la naissance de la main '. Des bas très hauts couvraient

I. Cf. Max Winter, Kleidiing itnd Put:{ der Frau, nach den alltfran:{ôsichen Chansons de geste, Marburg, 1886, W. Heidsick op. c, p. 20; cf. A. HinstorfF, /. c, p. 10; Th. Krabbes, Die Frau im altfran- ^ôsischen Karlsepos, Marburg, 1884. L'étude des sceaux nous prouve que ce n'est qu'à partir de la seconde moitié du xn^ siècle que nous avons le bliaut avec de très longues manches. Elles deviennent de

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les jambes. Ils étaient en général en fil ou en laine, de couleur foncée. Les souliers étaient en cuir de Cordoue ; on disait alors « Cordouans » pour désigner les souliers, quelques-uns même étaient peints, ils étaient bordés de tresses. Mais ce qui est fort intéressant, c'est que cette femme porte la guimpe décrite si souvent par les poètes '. C'est une

plus en plus longues. Sibèle, comtesse de Flandre^ iiSy; Agnès, comtesse de Aleulan, ii65 et 1170; Mahaut, comtesse d'Évreux{i 140-1 180); Mahaut de Dancy, iijo-i 180; Ida, fille de Guillaume III [iibi- 1 161); Gertrude, châtelaine de Cambrai, 1 173, aussi ii83; Eléonore de Vermandois, 1177. Élisabetli, première femme de Philippe d'Alsace, 1 170; Marguerite, deuxième femme de Hugues d'Oisy, 128'i; Agathe, dame de Pierrefons, 11 78; Adèle, femme de Raoul de Nesle, 1 186; Agnès de Garlande, 1 184; Mélissende, femme de Gérard de Saint-Aubert, 11 85; Adèle de France, 1 187 ; Adèle de Champagne, 1 190; Marie de France, iigS; Sibille de Montreuil, 1197. Marie, femme de Baudoin de Constantinople, 1 198; Eléonore d'Aquitaine, 1 199; Le dernier exemple est celui de Héla, sœur de Robert III, comte d'Alençon, 1220.

I. Pour la guimpe, il faut noter qu'elle apparaît assez rarement sur lès sceaux ; la coiffure la plus usitée, ce sont : les tresses longues comme nous les voyons aux statues des églises qui appartiennent à

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sorte de voile, coiffe peut-être, qui fait tout le tour de la tête, cache aussi les cheveux et le cou, et redescend formant pèlerine sur les épaules. Ces guimpes étaient, suivant le rang, en soie ou en lin, en étoffes précieuses, ornée d'orfrois. Elles tenaient fort chaud en été. Mais,

la deuxième moitié du xii" siècle. On peut même dire qu'aussitôt qu'on trouve le bliaut aux grandes manches, les longues tresses apparaissent. Cette mode dure de ii55 à i225. Les nombreux exemples en font foi. Il faudrait remarquer que les longues tresses furent usitées plus longtemps que le bliaut aux longues manches. Car nous voyons des sceaux jusqu'en 1 225 qui reproduisent cette coiffure. Cf. Béatrix de Houdain, 12 12 ; Agnès, châtelaine de Douai, 1225. Gertviide de Mello, 1204. Je pourrai citer encore quelques autres exemples, même en 1256. Pour la guimpe, les sceaux ne fournissent que des exemples isolés, mais ils appartiennent tous à la deuxième moitié du xii° siècle. Ida, femme de Guillaume III {1 i5i-i 161); Mathilde,femyne de Philippe d'Alsace, 11 97; Sibille de Montréal, 1197; Agnès, 1 1 70; Isabelle de Hainaut, 1 190; Notre-Dame de Chartres, i223. Cf. pour le voile sur la tête, Constance de Castille, 1160. Parmi les poètes de la deuxième moitié du xii« siècle, Wace mentionne la guimpe, Roman de Rou, v. 53y. Sa guimple sur son chief jetée. Inutile d'indiquer les autres passages. Ils seraient trop nombreux.

ce sont surtout les romans d'aventure qui nous donnent la description de la guimpe.

On le voit, tous les renseignements que nous demandons aux poètes pour expliquer notre tapisserie sont pris à la littérature qui fleurit pendant la seconde moitié du xii' siècle. Costumes civils, armures, division des chevaliers et serjants, vilain et marins, etc., tout en un mot concorde exactement avec ce que nous savons de l'art de la guerre et de la différenciation des fonctions déjà plus avancées du xii= siècle '. Nous allons maintenant voir si les usages et les coutumes de la vie de tous les jours appartiennent aussi à la deuxième moitié du xne siècle.

I. Les torches qui servent à incendier les châteaux et les maisons sont semblables à celles que nous voyons dessinées dans VHorttis, manuscrit conservé autrefois à Strasbourg.

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