CHAPITRE III
La vie de tous les jours
A demeure des grands seigneurs du xii^ siè- [cle est souvent décritepar les poètes. Nous voyons qu'elle se compose d'un vestibule, avec appartements au rez-de-chaussée, puis, au premier étage, d'une grande salle où se réunissent les membres de la famille seigneuriale. C'est « la salle pavée» de nos chansons. Elle était en général décorée de peintures et la plus grande des chambres du château. Puis venaient, si la demeure est spacieuse, les appartements du maître. C'est tout d'abord la chambre à coucher, voûtée et pavée, peinte aussi, décorée quelquefois de scènes religieuses, ou de sujets pris aux chansons de geste, ou plus simplement ornée de feuillages avec des oiseaux et des animaux fan-
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tastiques. Les poètes nous indiquent Adam et Eve, le crime de Gain, Moïse donnant la loi ; nous savons aussi que des tapisseries racontaient la gloire des aïeux, témoin cette première broderie qui ornait la chambre d'Adèle, fille de Guillaume le Gonquérant, décrite par Baudry. L'imagination des poètes se donnait libre cours. Ils décrivent tantôt la couleur éclatante des murs de la salle, les étoiles et le ciel bleu représentés sur les voûtes, ou bien les saisons qu'on a peintes sur les parois. Ges murs ainsi ornés ravissaient les étrangers. Les lits, si on en jugepar les miniatures, étaient somptueux. L'or, l'ivoire, l'argent avaient aidé à leur ornementation. Les quatre pieds droits du lit, les esptindes, étaient surtout la partie la plus ornée. Au-dessus s'élevaient les courtines. La tapisserie de Bayeux nous en fournit un exemple. Elle nous fait assister aux derniers moments d'Edouard et nous permet de remarquer les deux grandes courtines qu'on a tirées. Les lits se composaient d'un ou de plusieurs matelas (keutes) le plus souvent en plumes, de draps et d'une couverture. Des coussins placés au moment du coucher étaient souvent d'une très grande richesse comme la courte pointe. Nous pouvons voir le matelas sur lequel repose le roi Edouard. Le poète fait remarquer que les lits
sont larges, les couvertures magnifiques, les draps blancs et fins. Les matelas sont moelleux et gonflés ' .
On se levait de très bonne heure, le plus souvent au chant du coq, et, après s'être lavé, on revêtait un costume simple, la cotte et un manteau. On se rendait ensuite à l'église, et sans nul doute le dessinateur a voulu rendre cette coutume en nous montrant Harold allant à l'église avec son compagnon. Les poètes n'oublient jamais cette cérémonie. Ce n'est qu'après la messe que le seigneur revêtait ses armes, car il était défendu d'avoir l'épée ou la lance durant
I. Cf. Schuitz, /. c, I, pp. 70-78. L'auteur parle aussi bien des œuvres du xii» siècle que de celles du xiiie et cela sans ordre chronologique, mais on consultera avec plus de fruit, Paul Zeller, Die Tàgliclien Lebensgewohnheiten im altfran:{ôsischen Karls- Epos. Marburg, i885, et Otto Mûlier, Die Tàglichen Lebensgewohnheiten in den altfran^ôsischen Artusromanen, Marburg, 1889. Je crois inutile de citer les textes qui m'ont servi à écrire ce chapitre, puisqu'ils se trouvent mentionnés pour la plupart dans les travaux que j'indique avec soin. Il faut y joindre aussi Du Gange, le dictionnaire de Godefroy, celui de Diez, enfin Vapparatiis ordinaire de tous ceux qui s'occupent de la langue et de l'histoire du xn' et du xni' siècle.
le service divin. Nous voyons que Harold suit aussi ces prescriptions '. C'est après la messe qu'on allait dîner. Harold se conforme à cet usage, et nous voici dans la chambre haute du palais, dans la salle pavée, où nous remarquons les convives presque tous debout se hâter de manger, car ils doivent prendre la mer aussitôt.
I. Johannes Altona, Gebete tend Anrufungen in den altfran:{ôsischen Chansons de Geste. Marburg, i883 ; cf. Léon Gautier, La Chevalerie, p. 553, La vie domestique du chevalier. C'est un livre à lire avec une très grande prudence. Il a accepté, sans aucune critique, les monuments figurés et cité un certain nombre de sources sans ordre chronologique. Cf. Vicomte de Vaublanc.La France au temps des croisades, 1844, ouvrage aussi fort vieilli; Wilhelm Heidsiek, Die Ritterliche Gesellschaft in den Dichtungen des Chrestien de Troyes; GT(i\s\va.\à, i883, travail excellent. Quelques détails sont dans Bernhard ^Qvs,e.mann, Das hôfische Lebeyi nacliGottfried von Strassburg, Halle, 1876. Voyez encore Charles Krick,Le5 données de la vie sociale et privée des Français au 's.ue siècle, contenues dans les romans de Chrestien de Troyes, i885, Kreusnach, important mémoire pour la datation des monuments figurés. Il est nécessaire de lire les articles très érudits de J. Meier dant> la Zeitschrift fur deutsche Philologie, tome 24 (Halle, 1892), au sujet du livre de Schultze.
Les navires royaux, les dromonds sont là tout prêts pour les recevoir. Mais ce n'était pas seulement dans les palais ou dans les châteaux que les chevaliers prenaient leurs repas ; les voyages, les exigences de la guerre, la longueur d'un siège les forçaient de faire dresser des tentes et de manger en plein air. Est-ce dans le castellum construit à la hâte près d'Hastings que le duc Guillaume déjeune avec les siens ou bien est-ce en plein air que la table est dressée ? Je ne saurais le dire. Le dessinateur a copié Wace, puisque c'est le premier poète qui nous ait décrit ces différents moments de la vie de Guillaume. Il ne nous donne aucun détail, mais il nous permet d'assister à un festin de chevaliers et de voir que la tapisserie s'accorde complètement avec le poète. La forme de la table des grands seigneurs était presque toujours ronde. Ils étaient assis sur des bancs placés tout autour. Celle-ci était soutenue par des tréteaux qu'on nommait escameaux . Quelques heures avant le dîner, des ministeriales, c'est-à-dire des varlets, préparaient la table. Ils plaçaient ensuite la nappe blanche, les salières, les couteaux, les coupes, les assiettes ou écuelles. Ils apportaient les pains ronds appeUs « tourteaux ». Dans les villes, les seigneurs man'»
geaient des pains « buletés », faits avec de la farine très fine.
On voit que la table du duc Guillaume est mise avec soin ; les fourchettes sont seules absentes. A quelle heure a lieu ce prandhim ? Les avis sont très partagés. Crapelet indique dix heures du matin pour l'heure du dîner et 4a 5 heures du soir pour celle du souper, mais je crois qu'on ne peut généraliser, cela devait dépendre des régions et des mois de l'année. La table mise, le varlet qui en était chargé « cornait l'eau », c'est-à-dire annonçait le dîner. Nous voyons que le dessinateur n'a pas oublié ce moment. Il nous a représenté un jeune varlet sonnant du cor pour avertir ses maîtres. C'est ainsi qu'avait lieu l'appel des convives. Les damoiseaux sont là debout autour du maître des cuisines, tout prêts à obéir. D'autres font passer des poulets rôtis à des serviteurs chargés peut-être de les découper, pour les placer ensuite sur les écuelles destinées aux convives. Je ne saurais dire si chaque convive avait un couteau, je ne le crois pourtant pas. Ils étaient là sur la table et chacun s'en servait suivant ses besoins. Les poètes nous disent qu'on mangeait quelquefois dans la même écuelle. Les varlets coupaient la viande et la plaçaient ensuite sur l'assiette des hôtes. D'autres remplissaient les
coupes vides. On ne voit pas le sénéchal qui surveille un bâton à la main le service ducal. L'artiste a simplifié le trarail des brodeuses, mais nous prouve cependant que le service était assez solennel, puisqu'il y a dessiné un jeune varlet agenouillé en présentant les mets. La tapisserie nous permet, comme du reste les manuscrits, de nous rendre compte de ces petits détails. Elle nous prouve ainsi combien les artistes ont représenté avec soin la vie du xiie siècle.
Les tables n'étaient pas très étendues. Elles comprenaient de six à sept convives. Nous en avons sept sur la tapisserie, mais le nombre de ces tables était souvent fort grand. La place la plus honorable est à la droite du maître, et ici nous pouvons distinguer l'évêque Odon, reconnaissable à sa tonsure. Il bénit les mets. Les convives ont, suivant la coutume, quitté leurs armes. Le service, du reste, est très sommaire. Les chevaliers n'ont ni serviette pour essuyer les mains, ni varlet qui fait passer l'aiguière durant le repas ; ils prennent la viande avec leurs doigts ou la pointe du couteau. On peut voir aussi que certains convives, au dîner offert par Harold, se servent de cornes à boire. C'est aussi un usage du xii" siècle, mais il n'était pas fort répandu. On en compte cependant un cer-
tain nombre d'exemples. Ces cornes étaient en ivoire, ornées de sculptures précieuses, et cerclées de lames d'or. C'est l'oliphant qu'on suspend volontiers à son cou, à l'aide d'une giiige ou d'un cordon. Elles étaient employées pour les besoins de la maison, pour corner l'eau, pour appeler les serviteurs; à l'armée, on les utilise pour avertir les soldats, donner des ordres; enfin, à table, elles servaient à boire.
La tapisserie, qui nous fournit bien des détails intéressants sur le repas du matin, ne nous donne aucun renseignement sur le menu. Nous voyons seulement par les préparatifs des cuisines que les convives avaient de la viande bouillie : elle se prépare dans un chaudron placé sur le feu. On aperçoit aussi des oiseaux ou des poulets, traversés par des petites brochettes en bois. On les a placés sur le feu et on les tend ainsi aux varlets.
Les chevaliers aimaient avec passion la chasse et nous voyons que les messagers, les ambassadeurs portent leur faucon sur le poing et qu'ils emmènent leurs chiens. Les auteurs latins qui ont écrit sur la première croisade, nous racontent que les croisés avaient apporté en Palestine leurs faucons. Harold, se rendant en Normandie, tient sur son poing un faucon. Il indique, par là, la raison toute pacifique de
son voyage. Il est aussi sans arme, suivi d'une simple escorte '. Les faucons avaient en général une très grande valeur, surtout s'ils avaient mué plusieurs fois. Ils étaient maintenus soit par une courroie en cuir, soit par des rubans en soie, qui serraient les pieds de l'oiseau. Nous pouvons voir que le dessinateur a donné à Harold un gyrofalco royal, d'une grosseur inusitée et d'un prix fort élevé. Remarquez aussi ce petit détail : le cou de l'animal est paré d'un ruban assez large.
Le chevalier avait la même sollicitude pour les chiens de chasse. Sa meute était sous la surveillance du veneor. Les poètes nous indiquent un certain nombre de races différentes. C'est d'abord le lévrier toujours grand, rapide à la course. Il est spécialement employé à la chasse au sanglier. Le braque blanc, estimé fort cher, vient ensuite; c'est lui qui conduit les chasseurs au gite de l'animal sauvage. Il est le guide du maître et sa fidélité est célèbre. Enfin le veltre (viautre) est renommé surtout pour la chasse au cerf. Ces animaux alertes vont devant la
I. Cf. le travail si intéressant de Ernst Bormann, Die Jagd in den altfran:{ôsischen Artiis und Abenteuer-Romanen, Marburg, 1887. On y joindra quelques détails fournis par Schultze, par Vaublanc, etc.
mesnie du chevalier, car c'était un très grand luxe de posséder des chiens de valeur et surtout des lévriers. Ils avaient souvent des colliers de grand prix, ouvrés à Besançon, dit la chanson de geste, décorés de pierres précieuses. Les laisses étaient souvent de soie. Le dessinateur n'a omis aucun de ces détails. Les différentes races de chiens, leurs ornements, tout est soigneusement indiqué. Ils vont devant alertes, tout heureux d'être libres ; les chevaliers les suivent. Les colliers sont fins, délicats et possèdent des petits grelots comme les nôtres '.
La tapisserie ne nous montre pas les amusements si chers à la société courtoise. A peine notons-nous ces combats de bêtes sauvages, si goûtés à cette époque. Notre artiste a placé celui d'un personnage avec un ours. Je ne saurais dire si c'est un chevalier. Son costume, l'épée, l'écu, me feraient croire à l'affirmative, car nous savons d'autre part par les poètes que des chevaliers aimaient à combattre, au xii* siècle, ces animaux; on leur apprenait à danser, ce qui faisait aussi la joie de l'aristocratie \
1 . Cf. le livre qui témoigne d'une très grande érudition de Friedrich Bangert, Die Thiere im altfran:{ôsischen Epos, Marburg, i885.