‹ La tapisserie de BayeuxChapitre 29 sur 33 · F. Bangert, op. c, pp · texte numérisé non relu

F. Bangert, op. c, pp

Les cérémonies religieuses sont absentes de notre tapisserie, une seule, le serment solennel, nous montre, comme les sources nous l'indiquent du reste, les reliquaires placés sur une table ou sur un autel. Harold s'approche, étend les mains sur les reliques et prononce son serment.

Une dernière cérémonie est celle de la mort du roi Edouard. Nous pouvons encore, par son étude, certifier la date approximative de notre monument. Nous n'assistons pas aux premiers préparatifs. Le corps n'est pas lavé avec des essences, ou du vin mélangé d'eau. L'artiste ne nous montre que l'exposition du corps. Il est couché sur une sorte de lit de parade. Est-ce un grand manteau d'hermine qui est placé sous lui, ou tout simplement un matelas? On a posé un oreiller pour appuyer sa tête. Il est ainsi exposé dans le palais, au rez-de-chaussée, sans nul doute dans le grand vestibule de la maison royale. Il est revêtu de ses magnifiques vêtements, une longue tunique l'enveloppe complètement. On voit que l'archevêque est près de lui avec un autre personnage. La tapisserie simplifie, nous l'avons remarqué plusieurs fois, chaque scène, elle ne nous montre pas la tristesse désordonnée des parents et des proches. Un

geste de douleur de la part de Stigand et c'est tout '.

Vient ensuite le cortège funèbre. Le corps n'est plus à découvert mais cousu dans une peau de cerf pour qu'il ne puisse subir l'influence néfaste de l'air. N'oublions pas que cet animal était réservé aux rois seuls. Nul ne pouvait le chasser. On posait ensuite, sur le corps ainsi enveloppé, une palla de grand prix brodée et ornée d'or. C'est ce que reproduit notre monument; on voit même qu'aux bras du brancard étaient placées des croix. Cette habitude de ne pas exposer le visage du défunt avait fait naître à la fin du xii« siècle un usage qui va de plus en plus se généraliser. On prenait avec de la cire une empreinte du visage aussitôt après la mort du roi et on plaçait ce masque sur la palla du défunt. On croyait voir ainsi son visage.

Le corps était ensuite apporté au lieu de sépulture que le défunt avait en général choisi. Les grands personnages avaient fait souvent

I. Cf. l'excellente dissertation de Gustav Alhrecht, Vorbereitung aiif den Tod, Totengebrailche iiiid Totenbestattimg in der altfran^ôsisclie7i Dichhing, Halle, 1892. On y trouvera réunis tous les textes du XII' siècle.

bâtir ou restaurer une église pour y être ensevelis. C'est le cas pour le roi Edouard. Le clergé du monastère ou de l'église indiquée venait au son des cloches, en chantant des hymnes, à la maison mortuaire, pour y prendre le corps. Les porteurs mettaient sur leurs épaules le brancard, en général léger. Inutile de dire que ce sont les grands dignitaires du royaume qui portaient le corps des rois, quelquefois même les fidèles de sa maison. Nous n'avons pas la représentation très exacte du cortège, car on voit que l'artiste a voulu encore abréger. Il place le clergé avant le mort ; ce dernier n'est pas précédé d'enfants de chœur, portant des croix, à peine le dessinateur en a-t-il fait figurer deux qui agitent de petites cloches, usage fréquent et indiqué par les poètes. Le cortège se dirige ensuite vers l'église et au moment où il pénètre dans le sanctuaire, la main divine perce les nuages et se montre. Qu'a voulu exprimer ici le dessinateur? J'étais fort perplexe, car c'était la première fois que j'avais vu ainsi la main divine apparaître à Venterrement d'un roi, mais, après avoir cherché longtemps la raison de cette marque toute particulière de la sollicitude divine, je crois que l'artiste l'a imaginée pour montrer qu'au moment où il faisait son travail le roi Edouard

avait été béatifié. C'est, en effet, sous Alexandre III qu'Edouard fut décrété beatus. Le coq qu'on voit placé sur l'église était une habitude au xiie siècle aussi, comme nous le dit Guibert de Nogent '.

Nous avons terminé la description de cette longue et fort importante tapisserie. Nous avons essayé de montrer que tous les détails, tous les renseignements fournis par notre monument se retrouvent dans les poètes du xii'^ siècle. L'identité est absolue. L'idée directrice de tous les développements qui précèdent, c'est que l'auteur a suivi Wace pas à pas, qu'il ne s'est pas préoccupé, cela va sans dire, des sources où ce poète avait puisé. C'est un point qui nous paraît désormais acquis. La tapisserie de Bayeux n'aurait pu exister, de cette manière, sans la publication du Roman de Rou. Tout ce que le poète a chanté, notre artiste l'a dessiné sur la toile, sauf l'expédition en Bretagne. C'est donc le point capital de ce travail, c'est la base

I. Cf. Vitrail de Chartres. Roland sonne du cor avant de mourir et la main divine apparaît pour montrer sa béatification. Il en est de même sur bien des chapiteaux, soit à Moissac, soit auMusée deTouluuse. Cf. pour le coq, Guibert de Nogent, Vita, II, 55.

et la raison même de la longue et minutieuse démonstration que j'ai tentée. J'ai voulu ensuite montrer, aidé des poètes et des écrivains latins, que les renseignements que la tapisserie nous donne sur la vie de tous les jours, sur le costume, etc., sont absolument semblables à ceux que nous pouvons extraire de la littérature de la deuxième moitié du xii" siècle.

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