APPENDICES
Dissertation sur la date de la Chanson DE Roland
'ai dit dans un des chapitres précédents ique Je m'efforcerai de déterminer la date approximative de la chanson de Roland; mais je veux, avant d'aborder la discussion, préciser les raisons mêmes de ce débat. Si le texte de Wace ne pouvait être invoqué par moi, si je n'avais pas montré que notre artiste a suivi pas à pas la chanson de Rou, les archéologues traditionnalistes pourraient objecter que les armures, la manière de tenir l'écu attaché autour du cou par une courroie, voire même la cotte de mailles, se retrouvent aussi dans la chanson
de Roland. Il leur serait facile de dire que ce poème, ayant été daté par M. G. Paris de 1080 environ, peut servir de base à la datation de la tapisserie. Et, invoquant ces deux monuments, ils les expliqueraient l'un par l'autre. J'ai bien montré (déjà que les sceaux nous autorisent à dire que le casque à nasal n'apparaît qu'en 1 1 16 pour la première fois, qu'il n'est pas une création du XI* siècle comme on l'a cru. Mais cette preuve ne saurait suffire. J'ai donc cru devoir étudier le seul document littéraire qu'on attribue au XI'' siècle, le soumettre à un nouvel examen.
Résumons d'abord les opinions de ceux qui se sont occupés de cette chanson. Pour le faire court, c'est d'une part M. G. Paris en France et M. Suchier en Allemagne. Le savant romaniste, professeur au collège de France, pense que la chanson est antérieure à la première croisade. M. G. Paris se base surtout, sur un vers, — qui aurait besoin d'être commenté d'une manière très précise, — vers nous démontrant que Jérusalem est encore entre les mains des Turcs. Ce serait donc sous Philippe I" que la chanson de Roland aurait été remaniée. Je ne sais à vrai dire pourquoi cette date « vers 1080 » a été donnée. Je ne vois même aucune raison qu'on ne puisse indiquer 1094 par
exemple. Mais d'autres érudits ont émis des opinions différentes. Le plus autorisé me paraît être en Allemagne, M. Suchier. Le savant professeur de l'Université de Halle a voulu voir dans la chanson de Roland une œuvre de la première moitié du xii^ siècle, mais sans préciser, et il a considéré la date proposée par M. G. Paris comme étant trop reculée. S'inspirant d'un travail antérieur de M. Paul Meyer, il voit même dans la mention au vers 3220 du Val de Butentrot (Cappadoce), la preuve que la première croisade avait eu lieu. A quoi M. G. Paris de répondre que les pèlerinages en Terre- Sainte ont été assez fréquents, avant la première croisade, pour que la vallée de Butentrot pût déjà être connue. L'opinion de M. Suchier est donc que ce poème aurait été composé dans le Sud de la Normandie sous le règne de Louis VL II ajoute même qu'une première chanson devait avoir été composée entre 990 et 1020 '. Le poème que nous conservons ne serait donc qu'un remaniement de ce dernier.
I. Dans ses extraits de la Chanson de Roland (je cite la 5» édition. Paris, 1896). M. G. Paris s'exprime d'une manière moins précise, quand il dit, p. xxiii, qu'il n'y a aucune raison de le (la ? rédaction en vers) faire descendre plus bas que la première croi-
Ce qui est important à retenir de ce débat, c'est qu'on ne peut se baser pour dater avec précision la Chanson de Roland sur l'étude de la langue. Cette étude permet les plus grands écarts; elle ne saurait conduire à des résultats fermes, ni même fournir une date précise. Il faut rechercher des caractères extérieurs à la langue, il est nécessaire de voir si les données historiques nous permettent d'indiquer une date approximative de ce monument, car ce n'est pas sur une simple mention de Butentrot qu'on peut affirmer que la seconde rédaction de Roland est postérieure à 1096. Mais l'affir-
sade. Et il ajoute en note (2), que l'énumération des peuples païens qui se trouve dans l'épisode de Baligant doit avoir été faite avant cet événement, qui fit connaître en Occident beaucoup de noms qui n'apparaissent pas ici, mais cela ne prouverait t\%o\xreusement rien pour le corps du poème, auquel Baligant peut être antérieur. De son côté, M. H. Suchier, dans sa Geschichté der frani^ôsischen Litteratur, qui vient de paraître, se montre maintenant fort réservé. Parlant de Roland, de Charlemagne et du fragment de Gornund et Isembart, il se borne à dire : « Man setzt die drei Dichtungen in das Ende des 1 1. oder in Anfang des 12 Jahrhunderts », p. 24. Je sais du reste par l'auteur qu'il croit que la Chanson de Roland est du commencement du xn* siècle.
mation du savant professeur a néanmoins son prix ; il a lu les textes, il a étudié avec soin la littérature des chansons et tout particulièrement ce petit coin normand si fécond et si original et l'impression qui s'est pour lui dégagée de toute cette étude, c'est que le poème ne saurait être de 1080.
Avons-nous une date extrême que nous ne puissions dépasser? Le manuscrit peut-il fournir quelques données précises ? Nullement. Ce manuscrit appartient au contraire à la seconde moitié du xii'^ siècle. Un point important, c'est qu'il existe une traduction allemande du poème, exécutée par le prêtre Conrad vers iiSS-iiSg pour le duc de Bavière, Henri l'orgueilleux. Grimm proposait bien une autre date et voyait la traduction faite au contraire vers 1160 à II 70, mais des travaux sans nul doute plus probants ont fait adopter un terminus ad quem beaucoup plus reculé (i i33-i iSg), terminus que j'accepte, d'après les affirmations de MM. Suchier et Golther'. Nous avons donc comme point initial relativement précis la limite 1080 fournie
I. Le poème de Conrad est loin de ressembler littéralement à la chanson de Roland. C'est au contraire une traduction libre, qui pourrait faire croire à une autre version.
par M. G. Paris, et comme date extrême, celle de ii33-ii39, indiquée par la traduction allemande de Conrad.
Voyons si nous ne pouvons préciser davantage. Je laisse de côté la discussion philologique, qui, je l'ai montré, n'apporte rien au débat. Mais, pour se rendre compte de l'esprit d'une oeuvre, il faut l'avoir placée dans le temps, connaître tout ce qui a été écrit avant, et ce qui a été dit après. On peut alors voir si elle reflète l'esprit, les idées de la période dans laquelle on croit qu'elle est née. C'est ce que j'ai fait; aussi puis-je affirmer que la Chanson de Roland a été composée après la première croisade. Après la lecture de tous les auteurs latins, des deux périodes, il n'y a aucun doute à mes yeux. Et je dirai même plus, sansla première croisade, la Chanson de Roland n'existerait pas sous la forme actuelle. La fierté qui y domine, l'orgueil franc qui s'étale à chaque instant, cette bravoure indomptable, cette haine du parjure, cette reconnaissance de la valeur des musulmans, comme aussi la constatation des pertes subies par les Francs dans la mêlée souvent indécise, tout en un mot se retrouve dans les premiers écrivains de la croisade ', Qu'on se représente