‹ La tapisserie de BayeuxChapitre 3 sur 33 · I. Jâhns, Der Ritter und Ross., II, p. i · texte numérisé non relu

I. Jâhns, Der Ritter und Ross., II, p. i

cerveau de l'artiste. Celui-ci avait eu besoin qu'un écrivain, poète ou clerc, lui indiquât les éléments de son sujet, soit dans un livre en prose décrivant la conquête, soit dans une épopée. Car le sculpteur ou le peintre n'invente rien, au Moyen Age ; son imagination, nous le voyons sans cesse, est généralement bornée, il écoute le plus souvent le conseil des clercs qui désirent la représentation de tel ou tel saint, il exécute les ordres des corporations qui lui demandent de figurer aux yeux quelques scènes de la vie de leur patron ; ces scènes, il les dessine, les peint ou les sculpte. Son imagination semble figée. L'art du Moyen Age se répète sans cesse, les thèmes transmis varient peu et si nous voyons quelques sujets nouveaux s'ajouter à la série traditionnelle, nous pouvons affirmer qu'ils sont dus à des influences littéraires. C'est ainsi que les Mystères du moyen âge ont fourni aux artistes un certain nombre de scènes nouvelles, c'est ainsi que des hymnes ont pu leur donner quelques thèmes iconographiques inconnus jusqu'alors ; mais toujours les artistes n'ont été que les interprètes des poètes ou des clercs.

Voilà comment j'ai été amené à m'occuper de l'origine des scènes dessinées sur la tapisserie. J'ai vu, en lisant les écrivains latins, que celle-ci n'avait pu être inspirée par les récits

des premiers historiens de la conquête. Non, ce n'est ni Guillaume de Jumièges, ni Guillaume de Poitiers, ni Orderic Vital qui ont pu permettre de dessiner sur la toile ces nombreuses scènes, ce récit animé. Un poète du nom de Baudry qui fut tout d'abord abbé de Bourgueil, puis évêque de Dôle, et mourut vers ii3o, nous dit que dans la chambre à coucher d'Adèle, fille du premier roi normand d'Angleterre, il existait une tapisserie qui racontait la conquête, et dans des vers pompeux il nous décrit les sujets représentés. M. Delisle avait attiré l'attention des archéologues sur ce passage et dans un article publié dans la Romania, il avait fait observer que souvent les vers de Baudry pourraient servir d'explication aux scènes brodées sur ce précieux monument.

J'ai lu avec soin le poème de Baudry ' et je puis affirmer que ce n'est point notre tapisserie que cet évêque a décrite. Le poète nous apprend en effet que sur celle qui ornait les murs de la chambre d'Adèle, chaque tableau était accompagnée d'une légende :

I . Ce poème a été publié par M . Delisle, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 280 vol., p. 187 ; cf. aussi Romania, 1,42.

Porro recenseres titiilorum scripta legendo In vélo veras Jiisîoriasqiie novas. V. 234.

Il nous dit aussi que cette tapisserie était brodée avec des fils de soie, d'or et d'argent. , V. 208 :

Ambit enim lectiim dominae mirabile vélum, Quod tria (?) materia jiiugat et arte nova. Nain manus artijîcis sic attentiavcrat artem Ut vis esse putes quod tamcn esse scias, Aurea praecedunt, argenteafila sequuntur, Terciafila quidem serica semper erant.

Pouvons-nous savoir quels étaient les renseignements historiques fournis par cette tapisserie? Malgré le ton bien souvent emphatique de l'auteur, on peut indiquer les différentes scènes qui ornaient cette toile. C'est tout d'abord Vapparition de la comète, qui indique aux populations le changement d'une dynastie. Puis, le duc Guillaume, assis au milieu des grands, leur fait connaître la mort d'Edouard, le trône vacant de l'Angleterre :

Ipse loco residens Guillelmus in ediciori

Qiio decuit proceres more sedere jubet. V. 262-3.

Il leur affirme que son parent défunt l'a fait son héritier, qu'il lui a donné même un écrit pour le certifier :

Insuper heredem me fccit, diim moreretur, Proximus illemeus, et sua scripta dédit. W. 271.

Il ajoute que des messagers sont venus, qu'ils lui ont promis, le roi mort, de lui donner le trône ; mais à leur retour, celui-là même qui avait été l'un des envoyés s'est emparé de la couronne :

Quidam perjurus quod nos diadema diceret Usurpât, nobis missus et ipsefuit.

Ipse manu propria miclii sacramenta peregit.

Leduc prie l'assemblée d'entendre les messagers qu'il a envoyés en Angleterre. Ils certifieront qu'il a dit la vérité. Il demande alors avec véhémence que le parjure soit châtié, qu'une flotte soit préparée. Il fait appel au courage des siens et leur promet de grandes richesses. Inutile de dire qu'ils sont joyeux :

Suscipiunt alacres Normanni verba jubentis, Confirmantque suis ultima verba ducis. V. 329.

On prépare tout de suite la flotte et je ne saurai garantir que la tapisserie indiquât le travail des charpentiers :

Mox faber ex toto lignarius orbe vocatur; Vertitur in naves cedijicare domos.

Sentinas, remos, antemnas, transtra, cherucos, Et reliquos usus omnis adaptât homo.

Caeduntuy Sylvae, cadit ornus, quercus et ilex, De que SHO pinus stipite diripitur. V. 335.

On construit donc très rapidement les trois mille navires nécessaires :

Utqiie magis stupeas, subito ter mille carinas Jungit et annato milite cuncta replet. V. 35i.

Les navires portent les uns les chevaliers, les autres les chevaux :

Altéra fert dominos, altéra navis equos. V. 354.

L'auteur nous raconte que les mères, les femmes ont été fort tristes, mais que la flotte estparvenue au rivage ennemi. Il ne nous donne aucune indication topographique, preuve sans nul doute qu'elle faisait défaut sur la tapisserie.

Puis vient tout de suite la bataille. C'est à ce moment que le duc harangue ses troupes, les chevaliers ont la lance, les archers sont munis de flèches :

Arcubus utantur dux iyriperat atque balistis.

Pendant le combat les Normands feignent de fuir :

Normanni simulantque fugam fugiiintque fugantes, Intercepit eos undique praepes equus

Ilico caediintur ; sic paulatim miniiiintitr,

Nec minuëbatuy callidiis ordo diicis.

Tune quoque plus solito fugientum terga cecidit,

Et miles vultum fugit ad usque ducis.

Hinc titubare suos princeps prceseniit, et inquit.

Et subito galeam submovet a capite :

State, precor, nostri memores vestrique meique.

Page 1