‹ La tapisserie de BayeuxChapitre 4 sur 33 · sq · texte numérisé non relu

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Il les arrête donc, se fait reconnaître, les enflamme à nouveau. Ils s'élancent au combat :

Furit ira, pudorque. V. 447.

La mort d'Harold met fin à la bataille. Il est tué par une flèche :

Perforât Hairaldum casu letalis arundo : Is belli finis, is quoque causa fuit. V. 465.

Baudri nous déclare que ce Harold s'était fait nommé roi :

7s caput impiiriim regali cinxerat auro, Sceptraque perjura Iceserat ipse manu. V. 465.

Les soldats anglais, privés de leur chef, fuient de toute part:

Anglica turba pavet, auget Deus ipse pavorem ; Inque fugam legio tota repente labat. V. 467.

Les villes n'étaient pas défendues par de nombreux guerriers :

Nobilitas, tenuata licet, tamen occupât urbes, Septaqite munivit mœnia ranis Iiotno. V. 498.

Guillaume avait Londres à conquérir. Il arrive et

Cives accipiunt pacem, pacemque redonant ; Urbs patet, excipitiir dtix alacri facie. V. 547.

Le peuple acclame le nouveau roi

Nobilitas, populus, urbes simul, oppida rura, Supra se regem constituer e ducem. V. 55 1.

Il est couronné :

Rex diadema gerens, dux ducis arma tulit.

L'étoile apparue avait dit vrai :

Sanguinis effusi nuncia Stella fuit. V. 554.

Et Baudry ajoute, comme du reste tous les écrivains du moyen âge :

In vélo poterant singula visa legi.

Veras crediderim vivasque fuisse figuras, Ni caro, ni sensus deesset imaginibus.

Littera signabat sic res et quasque figuras Ut quisque videat, si sapit, ipsa légat. V. 562.

On se croirait au temps de Fortunat, d'Agnellus de Ravenne ou de l'auteur de l'histoire des Lombards. Cette tapisserie que nous venons

d'analyser sans pouvoir préciser aucune scène, et sans indiquer si tous ces moments historiques étaient dessinés sur la toile est pour nous d'une importance capitale. Et M. Delisle a raison de dire qu'il faudra désormais tenir compte de cette œuvre, quand on discutera à nouveau la tapisserie de Bayeux. Elle est d'une importance capitale, disons-nous, car elle nous montre les faits connus vers le commencement du xn" siècle. Admettons une date approximative, celle de 1 1 1 5. Le dessinateur a eu entre les mains le texte deGuillaume de Poitiers, et encore que de lacunes dans ce long récit ! Comme Guillaume de Poitiers, la tapisserie représente le duc tenant conseil et résolu de venger son offense. Il réunit les grands de Normandie et demande leur appui. Mais combien plus précis est le récit du premier. « Il serait trop long de rapporter en détail par quelles sages dispositions de sa part les vaisseaux furent construits et munis d'armes, d'hommes et de vivres, de tout ce qui est nécessaire à la guerre. Retenus longtemps à l'embouchure de la Dive, les vaisseaux purent enfin partir et arrivèrent à Pevensey. Ils s'emparent des fortifications de Pevensey et d'Hastings. Guillaume, après avoir mandé à Harold un message et voyant qu'il ne peut rien obtenir, se prépare à la bataille, harangue

ses troupes et place à la tête des gens de pied armés de flèches et d'arcs; au second rang il dispose les fantassins dont il était le plus sûr et qui portaient des cuirasses. La bataille s'engage, les Normands reculent, craignant la mort du duc. Celui-ci se montre à ses troupes, les retient et redouble de fureur. » Guillaume de Poitiers dit que les Normands ont feint de fuir, mais ils se retournent et accablent les Anglais. Il ne fait que constater la mort d'Harold et celle de ces deux frères. L'armée anglaise privée de son chef tourna le dos à l'ennemi. On peut voir que les différents moments décrits par Baudri se retrouvent dans ce récit bref et assez précis.

M. Delisle a raison de dire aussi que la description de Baudry ne saurait s'appliquer à la tapisserie de Bayeux. Absolument pas. Elle nous apparaît au contraire comme le premier effort artistique fait, pour représenter sur la toile, grâce aux renseignements fournis par les historiens, cet événement si important : la conquête du royaume d'Angleterre par les Normands. Mais il nous faut encore attendre de longues années pour qu'à un nouveau développement historique et littéraire corresponde aussi un travail de tapisserie plus étendu et mieux groupé.

On le voit, les récits des historiens latins de la fin du xi'^ siècle, ont donné des scènes tout à fait différentes de celles de notre tapisserie ; certaines mêmes de celles-ci ont fait complètement défaut. J'ai donc été obligé de consulter les récits en langue vulgaire, qui existent encore sur la conquête normande, de lire avec soin les historiens latins de la première moitié du xii'= siècle, Orderic Vital, Guillaume de Malmesbury, Henry de Huntingdon, et j'ai constaté que certains détails ne se retrouvaient que là.

Demandons-nous tout d'abord quel est le but qu'a poursuivi notre artiste. Assurément il a voulu glorifier la conquête normande, montrer la vaillance de Guillaume, la perfidie d'Harold, son parjure. Il a peint sous les couleurs les plus noires la trahison du beau-frère d'Edouard, mandé par lui comme ambassadeur auprès de Guillaume pour lui assurer la couronne d'Angleterre après sa mort. Il nous indique tout de suite le but du voyage d'Harold, il ne croit pas, comme les chroniques anglaises, que ce voyage ait été tout à fait fortuit, il nous montrela mission confiée à Harold par Edouard lui-même.

Il retranche même tout ce qui pourrait compromettre la vaillance de Guillaume, la

supercherie lors de la prestation du serment d'Harold. 11 n'a rien omis qui soit, en revanche, favorable à la réception chaleureuse de Harold à la Cour du duc de Normandie, ni les dons de celui-ci; il nous montre encore le roi Edouard s'adressant, sur son lit de mort, à ses leudes, la prise de possession de la couronne par Harold malgré son serment solennel, les craintes mêmes du parjure. C'est, on le voit, le moment où des conquérants devenus maîtres d'un sol étranger sont déjà établis et reconnus par les vaincus. Il faut alors donner une apparence de droit légitime à une occupation souvent arbitraire, il est nécessaire de justifier le résultat obtenu par la force. On trouve toujours, à cette époque, près du trône, des poètes empressés à servir le dessein des nouveaux maîtres, des artistes qui l'idéalisent. Et c'est ainsi que la poésie émonde avec un soin jaloux tout ce qui pourrait nuire au conquérant. Dès ce jour-là la légende est née, qui devient alors la vérité de demain.

Notre artiste appartient à cette époque. Il ne connaît aucune hésitation, sa pensée se traduit ferme et logique. Il me semble le voir, assis devant son pupitre, tenant à la main les indications minutieuses fournies par des clercs et faisant tout d'abord des esquisses sur parchemin. Il

divise avec soin les dili'érentes représentations, élague tout de suite ce qui n'est pas scénique, et cherche avant tout à rendre fidèlement la pensée de son ou de ses inspirateurs. Et comme il appartient à une période déjà savante, ses scènes sont remplies de détails accessoires, de mœurs, de coutumes fort intéressants pour nous. Il n'omet rien qui puisse intéresser le spectateur. Et cette broderie devient elle-même une sorte de chronique animée et vivante, d'autant plus importante qu'elle nous initie à la vie de tous les jours. A voir rapidement son œuvre, on le croirait contemporain des faits qu'il représente, mais après une étude, il est vraie, fort longue et minutieuse, après une analyse patiente de toutes ces scènes, on s'aperçoit que les détails qu'il nous donne n'appartiennent pas à l'époque qu'il décrit. Et c'est par là qu'il nous révèle le moment plus ou moins précis où il a vécu. Il ne saurait nous tromper, quelques détails suffiraient seuls à nous indiquer son époque. Il habille, comme les poètes de nos épopées, les temps déjà lointains du costume de son siècle, il leur attribue les mœurs, les institutions qu'il a sous les yeux. Et c'est ainsi qu'il ne peut nous donner le change et nous faire croire à une époque plus reculée. On pourrait se demander pourquoi on avait

assigné à cette tapisserie la date de 1070-1080. Pourquoi même l'a-t-on attribuée à la reine Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant? Je ne saurais le dire. J'ai lu avec soin la plupart des travaux écrits, soit en France, soit en Angleterre, sur la tapisserie de Bayeux et je me demande encore sur quoi on a basé de pareilles affirmations. Pouvait-on invoquer des oeuvres d'art qui expliquaient tout au moins la possibilité de celle-ci? Non, on ne s'est point soucié de cela, ni de savoir comment l'art déjà savant dont elle témoigne, était né, ni comment il aurait pu se développer au xi« siècle au milieu des guerres si cruelles. Avait-il un passé dans les provinces du nord de la France ou était-il dû à des artistes étrangers ? On a procédé tout autrement et on a daté a ^priori, sans aucune preuve sérieuse, suivant une simple tradition orale, une tapisserie aussi importante.

La date de 1070-1080 acceptée, la tapisserie devenait un témoin de la conquête. Ce que les premières chroniques relativement brèves ne donnaient pas, la tapisserie l'expliquait. Et comme elles se taisaient sur bien des points, comme les renseignements fournis par elles étaient assez rares, cette œuvre est devenue un monument unique, un des témoins les plus écoutés de la conquête. C'est surtout les histo-

riens anglais qui ont fait de la broderie une source des plus autorisées.

Les archéologues français ont été plus modestes, ils ont assigné la date la plus reculée à la tapisserie, mais sans la prendre comme base historique. Et malgré les protestations de l'abbé de la Rue, ils ont défendu, du reste sans preuve, la date de 1070-1080 et ont fait partager aux historiens leur jugement. Quelques-uns même se sont contentés de nous donner des éditions de prix, en publiant avec soin les photographies en grand format de cette broderie.

Cette tapisserie, on le voit, a donc une très grande importance pour l'histoire de l'art et surtout pour tous ceux qui étudient la statuaire en France. Le costume de guerre, celui que portent les divers personnages figurés sur la tapisserie de Bayeux, les détails minutieux sur la vie de tous les jours qu'elle nous conserve sont reproduits indéfiniment sur la façade de nos églises. Je crois donc qu'il est nécessaire de soumettre ce monument à un nouvel examen.

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