‹ La tapisserie de BayeuxChapitre 31 sur 33 · I . Les Francs sont des triompliatores orbis et · texte numérisé non relu

I . Les Francs sont des triompliatores orbis et

le monde occidental si divisé, si provincial, si je puis dire, livré à des guerres entre peuples peu éloignés et tout à coup, toutes ces principautés réunies, en contact entre elles, sous la même bannière et combattant côte à côte. Et ce sont

dominatores, Baudry II, i, p. 38. Cet historien va jusqu'à dire qu'ils sont (.dnvictissimi y>.'L2L. Francia est toujours victoriosa, p. 43, 46, i3i. Cf. Ekkehard, Hierosolymita, XVII, p. 24. Francos [sic enim universos occidentales populos nominare soient) plusquam homines, id est deos esse fatebantur, affirmantes cmnino non esse mirum quod hujusmodi bellatores totum affectarent sibi subjicere miindiim. Les historiens reflètent ce sentiment. Les Francs sont connus aussi pour ne commettre aucun parjure. Baudry, H. J.,l : XX, p. 25. Ils accomplissent des prouesses de valeur, cf. Albert d'Aix, III, 65, p. 386. Cf. le discours de Boemond appelant à son secours Robert dans Baudry, II : i5, p. 47. Cf. Baldricus, I, p. 24, 28. Hic christiani columbinam prcetendebant simplicitatem et in armis mundam et gloriosam exercebant militiam, mundi moribus, vegeti corporibus, animosi pectoribus militabant, quippe animabus suis praecavebant fulgebant in armis, maxime que in moriim ornatu erant decentissimi... O super omnes regiones extollenda Gallia ! Quam pulchra tabernacula tua ecce in Romania I Les chevaliers Francs sont la lux et Jlos victoriosœ Francice, ibidem, II, 14, p. 46.

les Francs qui, désormais puissants, ayant déjà un domaine royal assez étendu, bénéficieront de ces exploits. Les Grecs, les Turcs ne désignent ces troupes innombrables, venues de tous les côtés de l'Occident, que sous les noms de Francs. Un second point sur lequel je voudrais insister, c'est que je crois même que la Chanson de Roland n'existerait pas sous cette forme sans les auteurs latins. Ce sont eux qui tout d'abord, par une culture plus élevée, ont traduit les sentiments généreux de ces hommes qui ont montré le courage de ces soldats les quels, malgré les privations de toutes sortes sont parvenus à la terre promise, à Jérusalem, Oui, ce fut une journée bénie que celle où l'Oc cident apprit la défaite des Turcs, la ville prise, le tombeau du Sauveur désormais devenu le but de l'adoration exclusive des chrétiens. Ce fut un hosanna à la fois saint et glorieux! Les écrivains célébrèrent à l'envi le courage et les prouesses des croisés.

Je reconnais encore cette influence à la présence de nombreux clercs, à celle des évêques, au moment du combat de Roncevaux. Je ne les ai quasi jamais rencontrés au milieu des guerres occidentales, mais je les ai vus toujours présents sous les murs de Nicée, d'Antioche, et de Jérusalem. Ils encouragent les combattants,

relèvent leur courage abattu, prient le Seigneur de donner la victoire aux croisés. Les évêques bénissent la foule, les clercs reçoivent la confession des chevaliers, donnent l'absolution et promettent même qu'en cas de mort les péchés seront pardonnes '.

Et partout dans la Chanson de Roland nous découvrons l'influence des croisades. Que d'eff'orts de la part des Français pour prendre

I. Les prêtres et les clercs étaient rarement aux armées pendant la période franque. Ce n'est qu'aux croisades qu'on les voit à côté des soldats. Il y eut des cérémonies religieuses très nombreuses, durant la première croisade, qui durent faire une profonde impression sur les esprits occidentaux. Les évêques donnent comme Turpin la bénédiction au moment du combat; cf. Guillaume de Tyr III, i6 p. 262, peccaminum promitteyites indidgentiam et pleriam delictorum remissionem. Les soldats se préparent à la bataille en écoutant la messe, les clercs donnent l'absolution sur leur demande. Cf. Guibert de Nogent. Ge5fa De/, VI, p. 772. L'évêque donne sa bénédiction Fulcher H.-J., III, 8 p. 45. Robert III, 10 p. 761. Ils sont émus et pleurent, sacerdotes et clerici plorabant et orabant. Fulcher, H.-J. XII, p. 335. Les clercs ensevelissent les morts, disent des prières. Albert d".\ix II, 43 p. 332. Il me serait facile de multiplier les textes, cf. la Chanson de Roland, V. 2955.

Cordres ! Il a fallu mettre les murs en pièces à l'aide de ces nombreuses machines à lancer les pierres, auxquelles on a donné le nom de caables (catabula). Certes ces grandes machines sont nées peut-être de l'effort des croisés, des besoins et des nécessités de l'heure présente. Devant une civilisation supérieure, les farouches envahisseurs se sont trouvés pris au dépourvu et après des échecs nombreux leur ténacité s'est faite ingénieuse ; ils ont inventé ; ils ont surtout copié ou imité des modèles orientaux; en toutcas sous des mots souvent anciens, se cachent, n'en doutez pas, bien des innovations, dans l'armement, dans le costume, dans la marine, etc.

C'est à ce moment que la Chanson de Roland est née. Les auteurs latins ont donné au trouvère ce souffle patriotique que nous y trouvons. Et on peut même dire que ce souffle est plus jeune, que, traduite en langue vulgaire, cette inspiration plus fruste, exprimée d'une manière moins ferme et sûre d'ellemême, ne donne pas l'impression d'un milieu cultivé, mais vieillot, comme le pourrait faire croire Baudry ou Guibert de Nogent. Certes, le poète emploie les vieilles expressions latines, il traduit en langue vulgaire des épithètes de Virgile, qu'il nomme au vers 2616,

ainsi qu'Homère ' ; mais la langue qu'il parle est cependant plus mâle et plus forte. Toutefois, quand on Tétudie de plus près, on voit déjà que la Chanson de Roland manque de souplesse et de naïveté, qu'elle est trop abstraite et qu'elle est loin d'égaler en fraîcheur inconsciente des poèmes plus récents tels que le roman de Rou.

M. G. Paris pense que, dans la Chanson de Roland, on ne saurait découvrir l'influence de la croisade. Mais, en vérité, cette influence se montre à chaque pas. Elle se fait jour par le contact de peuples si divers, venus de tous les coins de l'Occident et dont la chanson est un reflet. Ils se retrouvent sous la bannière de Charles comme naguère sous celles de Tancrède et deGodefroy. Il me semble les voir, ces armées composées d'éléments si divers, campées sous les murs d'Antioche ou de Nicée, prêtes à

I. Roland. 702. Vers Dulce France tuit sunt acheminet 3674. En France dulce iert menée caitive.

patria vestra. Baldricus II, I,p. 3^^,dulcis patria, dans Malmesbury et Roger Hoveden. Déjà on a étudié l'influence de Virgile. V. les diilces Argos. Les prédicateurs s'adressant aux fidèles les appellent : dolce gent., etc. Cf. pour ces épithètes Lecoy de la Marche. La Chaire pendant le moyen âge, p. 25.

combattre avec une impétuosité inconnue aux Grecs et aux Turcs, et qui faisait leur admiration. L'ordre de bataille n'est même plus celui d'autrefois, le coin ne saurait désormais convenir à des combats où la cavalerie domine. C'est, comme Baudry le décrit, Vacies que le poète traduit par « eschieles » '. Et voilà les

1. Roland. io3o. Suis, les eschieles ne poet li acunter. Ses vint eschieles ad li reis anumbre'es 145 1 De Franceis sunt les premères eschieles, 3o26.

C'est l'ordre de bataille décrit par les historiens des croisades cf. Baldricus Hist. J. 11, i5, p. 46^ Ordinatœ sunt itaque sex acies. Acies = eschieles. On peut voir dans Baudry, la description de Tarmée franque à Antioche. Elle comprend six acies ou six eschieles : i" Godefroy avec les siens; 2» Hugues le Grand et le comte de Flandre; 3° Robert, duc des Normands avec ses troupes; 4° L'évêque du Puy et les siens, accompagné des Toulousains; 5" Tancrède et ses soldats; enfin, 6° Boemond et ceux de l'Apulée. Cf. Guillaume de Tyr : in sex acies siium ordinant exercitiim certis ducibus prœsignatis. » Mais cette multitude infinita, parlant des langues si différentes [de linguis quamplurimis, cf. Fulcher de Chartes, H. I, VI, p. 328), était appelée Franque. Cf. Raymond d'Aguilers, H. F. V, p. 244 : Nam omnes de Burgundia et Alvernia et Gasconia et Gothi, Provinciales appellantur, ceteri vero Franci-

chrétiens dans ces villes belles et grandes, aux enceintes étendues, aux nombreuses tours si élevées, comme la chanson nous montre Saragosse et Cordres. Il n'y a pas jusqu'aux machines employées pour les abattre que je ne retrouve dans la Chansoti de Roland. Et c'est surtout dans ce domaine que les occidentaux avaient à apprendre à l'école des Turcs et des Byzantins. ^

Ce sont aussi ces riches butins, ces nombreux chameaux, ces étoffes de grand prix qu'ils recevaient en dîmes des Turcs ou qu'ils enlevaient aux païens après la victoire. On les retrouve dans la chanson de Rolà*nd '. Où aurait-il vu

genae et hoc in exercitu inter hostes autem Francigenae dicebantur. » Cf. Gesta Tancredi LXXXVI, p. 667. Cette impression a été profonde sur le poète de la Chanson de Roland.

I. Le riche butin est toujours décrit par les historiens latins. Ce sont des vases d'or, des étoffes de soie, des armes précieuses, des épées admirables. Cf. Fulcher. H. J., II, XXXI, p. 363 ; III, 91 1, p. 393. Raymond d'Aguiiers XI, p. 257. Albert d'Aix ; X, 36, p. 648. Fulcher, H. J., III, XI, p. 393. Cf. pour le butin d'Antioche Robert. 111,29 P- 771 -Cf. Baldricus, H. J., II, 3 p. 36 : Inventum est ibi auri et argenti plitj-imum, siibjugalia, miilas, et eqiios, boves et camelos, verveces et asinos et copiosam siippellectilem

ce jongleur loquace, mais presque toujours trop sec et sans souplesse, ces grands centres, ces villes si peuplées, à la vie encore active ? Les nôtres, à cette époque, avaient Taspect de grands villages; le plus souvent détruites, elles ne pouvaient qu'à grand peine restaurer leurs remparts. Et s'il était né, s'il avait vécu à Paris c'est à peine si son imagination lui aurait fourni des éléments descriptifs ; mais il était de l'ouest de la France, d'après les recherches des philologues ; c'était un pauvre homme de provincial ! Oui, certes, il a entendu parler de ces villes quasi fantastiques pour un occidental, de cette Constantinople si riche et si belle, de cette Antioche si opulente et si bien défendue. Il a lu, n'en doutez pas, les descriptions des auteurs latins, et il a conçu par eux une opinion admirative sur ces grandes cités. En étudiant la chanson de Roland, bien des phrases des

in eoriim papilionibus veppererunt et diversis onusti ga^is, cum triumpJio et inenarrabili gaudio redierimt adsuos. Cf. ibidem, III, 17 p. 78; pour les dons cf. Robert VIII, 1 1, 853 equos, mulas, aitnim, arcum aiu-eum, vestes pretiosas, et micantia tela. Baudry, H. J., IV, 5 p. 94, quindeçim millia by^anteoriim dédit mis et quindeçim equos magni pretii, et IV, 4 P- 92-

écrivains de la première croisade et surtout de Baudry, revenaient à mon esprit '.

Et dans cette chanson déjà savante, l'élément populaire est fort réduit. On sent déjà que la chanson est stylisée, si je puis dire. Aussi je ne crois pas, comme on le prétend, que les cantilènes, c'est-à-dire les chants populaires, si l'on veut, soient la base de nos chansons de geste. Je pense au contraire, que le clerc ou le jongleur n'a pris que le thème, c'est-à-dire le sujet, dirions-nous, et qu'il a ensuite construit son poème d'après des règles fixes, des formules

I. Les auteurs latins montrent leur admiration pour la beauté des cités orientales. Ils nous décrivent les croisés contemplant les tours nombreuses, les murailles souvent doubles des grandes villes. Cf. chanson de Roland, V, 2690.

Tant chevalchierent qu'en Sarraguce sunt.

Passent des portes, traversent quatre punz.

Tûtes les rues u li burgeis estunt.

V. 3655. E Bramimunde les turs li a rendues, les dis sunt granz, les cinquante menues. Albert d'Aix : H. N. II, 21, p. 3i. Turres et fivmissima moenia ammiranîes muros quoque duplices, cf. Gesta Tancredi, 34, p. 63o. Baudry, H. J. III, 24, p. 84. Robert H. J.VIII, 10, p. 852. Baudry, 12, p. 26, moenia in cœltim porrecta pour Nicée, III, 24, p. 84, pour Antioche, aussi Albert d'Aix H. J., III, 3j, p. 365.

souvent empruntées à la vision des écrivains latins. Je pourrais, sans nul doute, montrer le côté factice de ces œuvres, le cation qui servait à les confectionner. Comme je l'ai fait naguère pour les Vies des saints, il me serait facile d'indiquer le côté artificiel de ces poèmes, les clichés si souvent reproduits. Non, rien de populaire n'est dans ces œuvres déjà si savantes '.

I. Les historiens latins ont donné quelques descriptions soit des combats, soit de l'attaque, qu'on retrouve aussi dans la chanson de Roland. C'est surtout Baudry, qui a eu selon moi, une très grande influence sur cette littérature en langue vulgaire. Fragor armoriim multus erat et ab aereis cassidibiis ignis eluctibratus scintillabat; vulnera vulneribus illidebantur et campi nimio sanguine piirptirabantur . Intestina videres dependentia ; videres et cœsa capita, et trunca corpora passim oppetentia. Baudry J. H. II, i5, p. 47. Cf. ibid, III, 17, p. 78. Resonabant cenece cassides tanqiiam perciissce incudes; minutatim scintillabat ignis ; mutilabantiir enses, eliso cerebro humi prociimbebant homines, rumpebantiir loricce ; fundebantiir exta. Cf. pour le carnage, Oderic Vital, IX, 8, p. 527. Intestina videres dependentia, cœsa capita, trunca corpora, passim oppetentia. Albert d'Aix, I, xx, p. 287, laxantque sui equi frena. Baudry, H. J., IV, 11, p. 98. Habenas taxant et calcaribiis cornipedes îirgent œneis, et dictocitius omnes advolant et scutis pectoribus oppo-

A côté de l'influence latine que je crois fort grande il est un autre trait qui me semble caractéristique, c'est le dédain complet de la vérité historique'. Le jongleur est semblable en

sitis, turbas contis depellunt et oppositos disjiciunt. Cf. aussi Robert, H. J., 44, 20, p. 787, on voit même le cliché. Oderic Vital, H, N. IX, i3, p. 602. His auditis, habenas laxant, calcaribus cornipedes urgent et dicto citius omnes advolant, et sentis pectoribiis oppositis turbas depellunt, oppositos dissiciunt, unusquisque suum sternit humi. Cf. aussi Baudry, H. J. IV, 11, p. 98. Cela devient un cliché sans cesse répété. Oderic Vital nous montre les casques et les armures étincelants au soleil. Cf. aussi Chanson de Roland, v. 1002. Clercs fut li jurz e bels fu li soleilz. N'unt guarnement que tut ne reflambeit. Cf. Albert d'Aix, H. J., III, 3;, p. 365.

I. On parle très souvent de l'éclat des armures, de la richesse des armes, des selles dorées, des mors des chevaux magnifiques. Cf. Fulcher, li-lll, p. 377. Oderic Vital, H. N., VIII, 17, p. 377. On ne saurait douter que les croisades n'aient développé le luxe des armes, et ce goût immodéré des occidentaux pour la richesse du costume militaire. Nous retrouvons cette influence dans la chanson de Roland. Guibert de Nogent, Gesta Dei, VIII, 9, p. 822. On remarquait même avec étonnement des chevaux Turcs couverts de fer. Petrus Tudebodus, Hist., X,

cela à rhagiographe. Peu lui importe que Jérusalem soit délivrée au moment où il chante son poème, peu lui importe que Guillaume le Conquérant ait vaincu les Saxons, il va, poursuivant son chant, attribuer à Charlemagne et voire même à Roland les prouesses des guerriers encore si proches de son temps. Et ne croyez pas qu'il ignore les faits historiques, il sait — et ceux qui l'écoutent le savent avec lui — que ce n'est pas Roland, que ce n'est pas Charles qui a vaincu les Saxons, mais bien Guillaume, mais il parle, chante, je dirais même, il ment sans vergogne, sans nul souci

I, p. 59. Albert d'Aix, H. J., IV, 9, p. 395, on dit aussi que les Turcs portent des armures et des casques d'or « loricis et galeis et clipeis aureis valde armati », ibidem, II, 2j, p. 819, III, 28, p. 358; cf. aussi le portrait des chevaliers fait par Albert d'Aix, A. N., IV, 6, p. 392, Horum vestes ferrece, clipei auro et gemtnis inserti variisque coloribus depicti, galeœ in capitibus eonim splendentes super solis splendorem coriiscant. Hastœ fraxinece in manibiis eoriim acutissimo ferro prœfixce sunt, quas^ grandes perticce, equi eoriim ciirsii et bello doctissimi, vexilla in hastis eoriim nodis aureis et fimbriis argenteis montes in circuitu nimio lucis décore coruscare faciunt. » On croirait lire la description d'un jongleur.

de la vérité historique. C'est une mise au point qu'il réclame de la part de son auditoire. Il connaît peut-être que ce ne sont pas les Arabes qui ont vaincu à Roncevaux, l'arrière-garde de Charles, mais bien les Basques, peuple chrétien comme les Francs.

Croyez qu'il sait aussi que les Francs ont vaincu les Arabes et les Turcs. Son souffle patriotique en est la preuve. Le sentiment national en a grandi. Ce n'est plus la France si divisée, où les hommes de tel ou tel comté ne se connaissaient pas, si différents au point de vue des mœurs, du langage, des habitudes. Non, c'est la France, notre chère France qui se lève tout entière contre les musulmans, c'est la chrétienté que livre avec Charles le grand combat pour le Christ. Et son chant s'élève, arrive à des hauteurs inconnues jusqu'alors. Il rassemble, comme l'avaient fait les historiens des croisades, tous ces peuples étonnés de se trouver sous le même gonfanon, il les fait combattre contre Mahomet, et la victoire de Charles équivaut à celle des croisés sous Jérusalem. Il connaît du reste les temples des païens, il a vu cités assez souvent les lieux saints des infidèles. Et Charles, semblable aux Tancrède et aux Baudouin, se montre aussi sans pitié pour les adversaires du Christ, il

fait égorger tous ceux qui ne veulent pas subir le baptême '.

On comprend alors, dans la chanson, la présence de ces armées si nombreuses, venues d'Orient à l'appel du roi, on voit même que l'auteur a saisi l'importance de cet émir de Babylone qui, avec un si grand nombre de sujets, vient combattre les Francs et les arrêter dans leur course '. Mais tous ces

1. Je remarque aussi, dans la chanson de Roland, cette douleur exagérée décrites par les chroniqueurs du xu« siècle, cf. Oderic Vital, VI, 6, p. 32 « cœpit plorare, manus iorqtiere, capillos trahere atque quasi mortuum jam deflere. Guibert de Nogent, Gesta Dei, IV, 1 1, p. 73 1, npugnos coUidere, vellicare capillos ». La douleur des croisés à la mort d'Adhemar, évêque du Puy. Ibidem, VI, i3, p. 776. Je pourrais citer de nombreux exemples de cette sentimentalité que nous retrouvons dans la chanson de Roland. L'amiral de Babylone pleure comme dans la chanson de Roland. Baldricus, IV, 21, p. iii, inhonoratus ero semper in terra babylonica, cf.

2. Le très grand rôle du roi de Babylone. Il arrive avec une armée formidable comme dans la chanson de Roland. Fulcher, I, 3i, p. 362. Il envoie des messagers, Baudry, 1 1 , 1 8, p. 5 1 . Ce sont de leur part les mêmes discours pour demander des secours aux rois orientaux. Baudry, H.J., III, i, p. 60, comme aussi les mêmes lamentations. Robert, IX. 8,

détails sont transformés dans la chanson de Roland. Il n'y a pas même jusqu'aux plus petits accessoires, témoin ces descriptions du butin, il n'y a pas même jusqu'à cet amour des bons et chers besanz, qui ne se trouvent dans la chanson '. Les croisés, dans leur cupidité, ne

p. 867, i3, p. 871, 18, p. 875, 21. p. 877. Leur arrogance, Baldricus, I, 23, p. 27. Des ambassades réciproques, p. 28. Les Sarrazins sont ceux «. quos omnes appellant inimicos Dei ». Baldricus, H. J., I,p. 23.

I. Les auteurs latins de la première croisade ont donné des sentiments très fiers aux Turcs. Ils ont conscience de leur bravoure et osent dire qu'il n'y a qu'eux et les Francs qui doivent porter les armes. Cf. Baldricus II, 3, p. 53 : Dicunt etiam nullos naturaliter debere militare nisi se et Francos. Ils se moquent des armes des Francs : Ecce arma qitce attulerunt Franci obviam nobis ad pitgnam. Petrus Tudebodus, Hist., XI, 3 p. 61. Nous les retrouvons dans la chanson de Roland. Ce sont aussi les mêmes discours que les auteurs latins mettent dans la bouche des chefs arabes ou turcs : Robert, IX, 21, p. 877. O Mathome pvœceptor noster et patrone, ubi est virtiis tua. Ubi est virtiis cœlestium niiminum ciim qiiibus ipse gloriaris? ibidem., IV, 22, p. 788. Matlionum prœceptovem sitiim, in auxiliiim sui cœperuntinvocare,sed Matliomus non potuit restaurare quos Cliristus per suos milites voluit exter-

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