I. Al plain vindrent, lances levées
Li baron orent gonfanons, Li chevalier orent penons.
(Wace, Roman de Roii, v. 6528-3o.) La tapisserie de Bayeux illustre ce texte. Je cite l'édition de Frank Rede Fowke. On peut aussi se servir de celle de J. Comte :La Tapisserie de Bayeux. Paris, Quantin. Elle reproduit avec un très grand soin toutes les scènes de la tapisserie.
ennemis placés sur les remparts. Ils accompagnent sans cesse l'armée et quelques-uns sont renommés pour leur habileté '.
La seconde classe est représentée par le clergé, mais c'est à peine si on le voit deux ou trois fois. Il apparaît au moment de l'agonie du roi Edouard, assiste à son enterrement, consacre le nouvel élu Harold et combat à côté du duc '. La troisième ne pouvait trouver place au milieu de ces milites; aussi le dessinateur
I. Cf. La tapisserie de Bayeux. J'indiquerai simplement le numéro de la scène représentée ; pour les charpentiers, scènes XXXVII, XXXVIII. Wace mentionne les instruments dont se servent les ouvriers figurés sur la tapisserie. Roman de Rou, V. 6533.
Li charpentier qui empres uindrent,
Granz coignies en lor cols tindrent,
Doleures e besagues
Orent a lor costez pendues.
pour les ministeriales, les varlets, cf. scènes XL : ils portent les armes, XLVI, ou font sortir les chevaux des navires, XLVIII : ils vont chercher des vivres, XLIX, ou aident à faire la cuisine. On en voit d'autres qui servent le repas, L : ou présentent au seigneur les chevaux sellés, LIV.
2. Cf. scène XXXII, XXXI, XXXIII. L'évêque bénit les mets, LI : il encourage les guerriers, LXXII.
l'a-t-il indiquée dans la bordure de la tapisserie. Le vilain est pour ce monde courtois le dernier degré de la hiérarchie. Il remplit les métiers les plus bas. Il garde les troupeaux, cultive la terre. Les poètes le montrent toujours laid, aux traits repoussants. Il a du reste des vêtements mal faits, d'une étoffe grossière : une cotte courte et des souliers bas. En hiver, il porte un vêtement de peau de mouton et souvent une cape. Et quand on le voit sur le champ de bataille, il est toujours mal armé, il n'a, le plus souvent, qu'une massue dans la main. Mais, comme il conduit les troupeaux, il devient un excellent archer, car il doit les défendre contre les animaux féroces. On l'utilisera donc de plus en plus '.
Notre artiste, en peignant les horreurs de la guerre, les maisons brûlées, les champs dévastés, les animaux domestiques dérobés, montre les maux sans nombre qui pèsent sur cette classe ^.
1. Cf. scène VII, bordure : des serviteurs qui chassent des animaux, à l'aide de chiens; scène XI, bordure : des paysans qui labourent ; d'autres sonnent du cor pour annoncer la chasse et aussi scène XIII, bordure.
2. Je ne dirai rien de certaines scènes très risquées qui sont représentées dans la bordure. Leur
Ces trois classes se reconnaissent aux costumes qu'elles portent. On ne saurait confondre le miles avec le clerc tonsuré ou le vilain. Aussi nous est-il indispensable de voir si les vêtements représentés par la tapisserie sont les mêmes que ceux décrits par les poètes ou les écrivains de la seconde moitié du xii^ siècle. Parlons tout d'abord de la société aristocratique. Il nous faut établir deux catégories de vêtements : ceux portés par les chevaliers, en temps de paix, soit en voyage, soit à la chasse, et ceux qu'on revêt au moment du combat ou dans les grandes solennités.
Commençons donc par le costume civil. Le roi Edouard est assis sur un siège, recouvert d'un tapis brodé aux riches bordures, dont les bras sont ornés de têtes de lions et dont les pieds sont munis de griffes. Il est vêtu d'une tunique longue, serrée à la taille par une ceinture, aux manches étroites, plissées et décorées
.signification n'est point difficile à déterminer, mais on ne saura jamais pourquoi notre artiste les a placées là. Les archéologues anglais ont cherché à donner un sens à ces scènes de débauche, mais en vain. Ces représentations seules suffiraient à faire naître des doutes sur la date proposée par eux, mais n'insistons pas davantage.
d'orfrois, si aimés au xn" siècle '. Il tient le sceptre à fleurs de lys et porte une couronne à
I. Cf. Scène I. Les sceaux représentent aussi les rois ou les princes assis sur un fauteuil décoré de tètes de lions ou d'animaux, témoin le sceau de Philippe 1". 1082. Mais les rois portent des vêtements courts; cf. Edouard le confesseur, loSg; Guillaume II ( 1 087-1 1 10) roi d'Angleterre ; Henri /"" (iioo-ii35). Etienne, roi d'Angleterre [iiSb-iiS^.). Louis le gros, 1 108. L'artiste a figuré sur la tapisserie, XXX, XXXIII, les vêtements longs décrits par les poètes et que les dignitaires portaient dans les grandes cérémonies. Ce sont la tunique longue ornée d'orfrois et le grand manteau qui descendait jusqu'à terre. Cf. W. Heidsiek. Die ritterliche Gesellschaft in den Dichtungen des Chrestien de Troies. Greifswald, i883, pour les étoffes avec orfrois. Cf. Oderic "Vital, VI 5 p. 3o : cf. Albert d'Aix, H.J. 16, p. 3io. Les vêtements étaient bordés de larges orfrois, ibidem, VII, 20 p. 572, xii, p. 697. On est étonné de la richesse du costume dès le xii° siècle. La civilisation orientale fit sentir promptement son influence. Le luxe augmenta aussitôt. Quelques sceaux du Languedoc publiés par Blancard nous donnent la reproduction de ces bordures. Cf. Constance, duchesse de Toulouse, 1194. Je crois inutile de reproduire les nombreux textes de Guill. de Malmesbury, de Roger de Hoveden, de Suger, etc.
trois fleurons fortement accentués ', On ne
I . En ce qui concerne la représentation de la couronne, il faut remarquer que celle-ci n'est point fermée, qu'elle n'a pas des petites croix comme fleurons, mais bien des fleurs de lys. Le dessin de ces fleurons nous reporte déjà à la deuxième moitié du xii« siècle. Cf. pour le xi° l'album d'Altenelk où on trouve rassemblées la plupart des couronnes du XI* : cf. Revue de Vart chrétien 1890, M. Prou, Dessin du xi» siècle. La miniature reproduit le roi Philippe 1" portant une couronne très haute et terminée par trois boules. Il est revêtu d'une tunique courte. Le catalogue des monnaies du British Muséum ne peut rien donner, car les couronnes des pi. XXXI et XXXII sont tout à fait différentes de celles de la tapisserie, cf. H. Grueber et Keary, Londres, i8g3. A catalogue of English Coins in the British Muséum, vol II. Les grands Recueils des monnaies féodales de Poey d'Avant, 3 vol. in-40, et les recherches de Engel sur La numismatique des Normands de Sicile et d'Italie. Paris, 1884, in-4°, ne fournissent aucune indication exacte. On peut voir cependant, par l'étude des couronnes à fleurons, que nous avons deux types. Le plus ancien, nous donne une couronne dont un seul fleuron, celui du milieu, est vu complètement, tandis que les deux autres sont dessinés de moitié. Ce n'est que vers le deuxième tiers du xir qu'on trouve le second type : les trois fleurons dessinés complètement. Je ne puis
saurait trouver un exemple semblable en 1070- 1080. Combien différentes celles qui se trouvent soit sur les miniatures, soit sur les sceaux ou monnaies de cette dernière période. Les pieds reposent sur un tabouret assez mince et sont chaussés de petits souliers qui s'arrêtent aux chevilles. C'est bien le solers du xii^ siècle. Il était sans nul doute lacé sur le pied, mais on ne saurait l'apercevoir. Je ne puis affirmer si ces souliers étaient peints. Edouard porte la barbe, elle n'est pas tressée comme celles que nous montrent les monuments antérieurs, mais au contraire fine, peu fournie, et la moustache s'arrête en dessous du nez, comme dans les
faire ici Thistoire du sceptre surmonté d'une fleur de lys. Cf. scène I, et celui plus riche, ayant à son sommet une croix que tient Harold : scène XXXIII Cf. aussi celui de Louis le Gros. Il est à trois bran ches. Les différents sceptres fournis par les manus crits et les sceaux ne sauraient donner aucune re présentation semblable à celle de notre tapisserie Il en est de même du globe, surmonté d'une croix, Scène XXXIII, car le sceau de Guillaume le Conquérant la possède. Cette représentation dure à travers tout le xn° siècle ; cf les deux sceaux de Henri II de Plantagenet (i 154-1 180), qui se rapprochent des figures de la tapisserie. Cf. aussi celui de Louis le Jeune, 1 141 .
œuvres de la fin du xip ou du commencement du xiii" '. Il faut faire remarquer que c'est bien le seul personnage — à part le charpentier et le nain — qui apparaît trois fois, portant la barbe; l'artiste a voulu sans nul doute montrer le grand âge de ce royal personnage. Harold, assis sur un trône très élevé est revêtu d'une tunique longue, serrée à la taille par une ceinture, et d'un manteau descendant jusqu'aux pieds, vêtements décrits par les poètes du milieu du xn« siècle et portés par les grands dignitaires aux cérémonies royales ".
Mais, le costume plus simple, porté par les chevaliers soit à la chasse, soit en voyage, est décrit par les romans d'aventures. J'insiste sur ce point, car on a cru qu'au milieu du xii^ siècle, le vêtement était long. Si l'on excepte le vêtement d'intérieur ou d'apparat, rien de plus erroné. Les personnages figurés sur les monuments anciens de la fin du xii'' siècle ont, au contraire, les vêtements courts. Les exemples