CHAPITRE x
Dans la coloration, mémes changements : les nuances tendent a se substituer aux couleurs si nourries, si franches, si éclatantes, de la période gothique?. Si les coryphées de l’école coloriste italienne, les Vénitiens, avaient été appelés a intervenir plus souvent dans la composition des cartons de tapisseries, nul doute que ces excés n’eussent été atténués; mais, par suite d’un regrettable concours de circonstances, ce furent les Ecoles romaine et florentine, c’est-a-dire les écoles des dessinateurs 4 outrance, qui exercerent a cet égard une influence prépondérante.
Il importe toutefois de constater que, méme dans ces nouvelles conditions, les tapissiers conservérent un certain droit d’initiative; ils purent, a leur gré, introduire de lor dans les draperies (dans June des tapisseries de Raphaél ils prirent méme sur eux de parsemer d’étoiles dorées la toge blanche du Christ), renforcer ou atténuer la gamme des couleurs. En veut-on la preuve? Que l’on examine les rouges cerise et les jaunes citron prodigués dans un si grand nombre de tapisseries. Croit-on que lauteur des cartons de l’Histoire de Romulus, Jules Romain, leur ait donné la coloration si vive que l’on remarque dans la tenture? Eh bien, ce méme parti pris, ces mémes rouges et ces mémes jaunes se retrouvent dans |’Histoire de Moise, au musée de
1. La Présentation au Temple, du musée des Gobelins, a été tissée avec dix-neuf couleurs; Apocalypse, d’Angers, avec vingtquatre; pour la Vierge glorieuse, de la collection Davillier, il faut déja quarante-une couleurs, l’or compris; pour l’Histoire de Vulcain, cinquante; pour les Chasses de Maximilien, quatrevingt-trois (Darcel, Gazette des Beaux-Arts, 1876, t. ll, p. 428,
Chartres, dans les Fétes de Henri II et de Catherine de Médicis, au musée des Offices. Voila donc trois suites d’origine différente qui trahissent des préoccupations identiques. En faut-il davantage pour. montrer combien était grande la latitude laissée aux tapissiers ?
Les principes qui présidaient a ce travail de traduction peuvent se formuler comme suit : « Les lumiéres ne doivent étre qu’exceptionnellement de la couleur de Vombre; le jaune y dominera, surtout dans les feuillages et dans les fleurs, de fagon a imprimer un certain cachet dunité a ’ensemble. Les lumiéres qui ne sont pas jaunes seront généralement décolorées; les demi-teintes n’étant, pour ainsi dire, qu’une extension plus tempérée de la lumiére, c’est par l’ombre que les objets recevront leur couleur?. »
Les changements survenus dans la composition des bordures, a l’époque dont nous nous occupons, nous paraissent mériter une étude approfondie. Ona vu dans le chapitre précédent que les bordures, d’ordinaire fort étroites, étaient, jusqu’a la fin du xv°® siécle, invariablement ornées de raisins blancs ou noirs, de pommes, de poires, de fruits divers se détachant sur un fond de feuillage et alternant avec des fleurs de toute sorte, des roses, des lis, des anémones, auxquelles ils étaient généralement rattachés par un ruban. L’introduction, dans ces guirlandes, d’oiseaux au plumage multicolore fut un premier progrés; puis on ajouta aux oiseaux des enfants nus, parfois aussi des