PREFACE
qui s’attachaient naguére aux arts décoratifs. Et cependant on est én droit de l’affirmer, considérée sous le point de vue gui yient d’étre indiqué, la tapisserie attend encore sa réhabilitation. Les historiens de la peinture ne cessent de professer 4 son endroit la plus absolue indifférence; a l’exception peut-étre des tentures exécutées d’apres les cartons de Raphaél, il n’est guére de suite dont ils aient daigné s’occuper sérieusement. Contradiction bizarre : ils font aux productions des peintres du dernier ordre Vhonneur d’un examen approfondi, pour peu qu’elles soient exécutées sur toile ou sur panneau, et ils refusent d’accorder un regard aux précieux tissus de soie et dor qui ont conservé, parfois avec une rare perfection, la pensée des plus grands maitres. Ce dédain vient, si nous ne nous trompons, de la masse méme des tentures historiées qui ont été remises au jour dans les derniers temps. Pour éviter ’ennui de faire un choix parmi des milliers de piéces, dont beaucoup, il faut bien le reconnaitre, n’offrent qu’un intérét médiocre, on a préféré les condamner toutes en bloc. Que d’informations précieuses n’a-t-on pas négligées ainsi, a combien de hautes jouissances artistiques n’a-t-on pas renoncé a la légére! Ecartons les productions banales ou vulgaires pour ne nous attacher qu’aux pages supérieures ; les surprises, nous pouvons le garantir, seront innombrables : ici, nous verrons surgir des chefs-d’ceuvre inconnus, signés des noms les plus fameux de la peinture; ailleurs, nous découyvrirons des écoles entiéres qui n’ont laissé de traces que dans la tapisserie. Que de merveilles défileront ainsi sous nos yeux, que de modeles inimitables pour la beauté de V’ordonnance, la vivacité de l’action, la distinction des figures, depuis les compositions d’un Mantegna, d’un Raphaél, dun Jules Romain, jusqu’a celles d’un Rubens, dun Le Brun, d’un Boucher! L’auteur de cet essai croira avoir atteint le but quwil poursuit s'il réussit a montrer quelle place la tapisserie, la peinture en matiéres textiles, tient dans les annales de la peinture proprement dite, dans les annales du grand art.
Quelque court qu’ait été l’intervalle qui s’est écoulé entre la premiére édition et cette édition nouvelle, rien n’a été négligé pour tenir le lecteur au courant des découvertes les plus récentes.
LA
QU’ENTEND-ON PAR TAPISSERIE? — CARACTERES ET ROLE DE LA TAPISSERIE DE HAUTE ET DE BASSE LISSE.
On appelle tapisserie un ouvrage dans lequel des fils de couleur, enroulés sur une chaine tendue verticalement ou horizontalement, font corps avec elle, engendrent un tissu, et produisent des combinaisons de lignes et de tons analogues a celles que le peintre obtient avec le pinceau, le mosaiste avec des cubes de marbre ou d’émail, l’émailleur avec des cloisons remplies de mati¢res vitrifiables.
La tapisserie se distingue de la broderie en ce que les figures y font partie intégrante du tissu, tandis que dans celle-ci elles sont simplement superposées sur un tissu déja existant. Elle se distingue, d’autre part, des
étoffes tissées ou brochées en ce que chacune de ses productions est exécutée a la main, et non obtenue au moyen dun mécanisme répétant a l’infini le méme motif; elle ne met au jour que des ceuvres originales.
La peinture en matiéres textiles, tel est le nom que lon a donné, et avec raison, a la tapisserie; car si, par la franchise du procédé, elle ’emporte sur la broderie, qui est surtout un travail de patience et qui admet d’innombrables retouches, elle ’emporte-aussi sur elle par la liberté d’interprétation laissée 4 ses représentants. Sauf aux époques de décadence, de perversion du gott, le tapissier traduit, interprete, transpose, dans d’autres tons, les modéles, les cartons, pour nous servir du terme technique, que le peintre compose pour lui; cest méconnaitre les lois de son art que de lui demander de copier servilement un tableau ou une fresque.
En effet, les tapisseries n’ont nullement pour destination premiére d’étre tendues dans un chassis et de présenter une surface lisse, fixe, comme un panneau ou une toile; ces trompe-l’ceil cotiteux et imparfaits, dont les portraits dartistes enchassés dans les trumeaux de la galerie d’Apollon, au Louvre, nous offrent un mémorable exemple, ont fait leur temps. Etant donnée la diversité des matieres mises en ceuvre dans les différentes formes de la peinture, — tapisserie, mosaique, émaillerie, céramique, — nous devons nous efforcer de laisser a chacune son autonomie, de développer les avantages qui la distinguent de sesrivales. Or le principal avantage des tapisseries ne consiste-t-il pas dans leur mobilité, leur souplesse? N’est-ce pas une faculté précieuse que de se laisser si facilement transporter d’un lieu dans un
autre, de s’adapter aux motifs d’architecture les plus variés? Ici, suspendues le long @une paroi, les tentures en masqueront la nudité et transformeront, comme par enchantement, en salon splendide Vappartement le plus triste, le plus délabré; ailleurs, flottantes, ondulées, cédant sans effort sous la pression de la main qui les écarte, sauf a reprendre linstant d’apres leur position primitive, elles rempliront loffice de portiéres. Chez les anciens, voulait-on donner a une féte, solennite religieuse, mariage royal, funérailles, entrée triomphale, le plus grand éclat qu’elle comportat, c’était a la tapisserie que l’on recourait. Le moyen age invoquait son concours, avec non moins d’ardeur et de profit, toutes les fois qu’il s’agissait de pavoiser les rues sur le passage d’une procession, de décorer une salle de festin, d’orner les tribunes ou les pavillons qui, dans les tournois, formaient autour de l’aréne le plus brillant encadrement, en un mot, de réaliser ces merveilles de couleur, dont le souvenir nous éblouit encore aprés tant de siecles. De quelque coté que nous tournions les yeux, la tapisserie nous apparait comme le facteur par excellence de la décoration temporaire, comme l’auxiliaire le plus précieux des fétes, de la‘pompe, de I’éclat.
La double destination de Ja tapisserie — telle que nous avons essayé de la définir — nous parait déterminer le style aussi bien que l’ordre de représentations inhérents a cet art. Les tentures étant faites avant tout pour étre suspendues, chacune des figures qu’elles contiennent pouvant ¢tre incessamment coupée par les plis qui se produisent au moindre mouvement, il serait contraire a la logique de donner au model€é ou au coloris le
avantages que ehecene la dicocdone: en one de te 2 “Ae Triomphe de César, de Mantegna, avec sa plénitude ~ de composition et son allure si admirablement rythmée, Ja Bataille ce Ponte MMoue, une des pce de P'Histoir 2
qui nexclut pas la mesure, tels 2 les adie me semblent, en ce genre, les plus parfaits. Veut
INTRODUCTION. ae iL
des modéles que Pon ne saurait trop recommandert.
A la netteté et a la richesse de la composition doivent correspondre la franchise et l’éclat du coloris, Tonalités trop savantes ou trop compliquées, poursuite du clair-obscur, abus des nuances (les progrés de la chimie ont porté, dit-on, a plus de quatorze mille Vassortiment des couleurs employées aux Gobelins), ce sont la des ressources que le tapissier aurait bien tort denvier au peintre; il n’a pas besoin de tant de science pour bien faire.
Nous nous serions bien mal exprimé s’il ne résultait jusqu’a Vévidence, des considérations qui précédent, que la tapsserie est un art essentiellement somptuaire, inséparable de lVidée de magnificence, et destiné a charmer, a séduire, a éblouir, bien plus qu’a instruire ou a émouvoir. L’expression de la souffrance ou de l’abnégation, les hautes conceptions philosophiques, Vaustérité, ne sont point de mise ici. Disposant des facteurs les plus parfaits de lart textile, de tous les raffinements de la teinture, la soie, les fils d’argent et d’or, le pourpre, l’écarlate, on ne s’opiniatrera pas a rechercher les colorations ternes, a traduire des idées lugubres. La pauvreté de la matiére premiére et la nudité de la composition .répugnent également a un art fait pour les siécles heureux, pour les nations en fete. Le Portement de Croix, la Crucifixion, la Mise au
tombeau, qui ont fourni-a Giotto, 4 Fra Angelico, a
1. La plupart de ces tentures ont été publiées dans mes Tapisseries italiennes (Histoire générale de la Tapisserie, éditée par la maison Dalloz).
tapisserie. Je vais las ee en thése sence es scenes. ide, PEvangile, par leur simplicité, leur intimité, se pré- tent mal a de pareilles tentatives. Raphaél en a fait Miceniience dans ses Actes des apotres ; ses compositions, si décoratives lorsqu’elles comportent un grand ; eee a’ acteurs, des costumes variés et brillants, un grand luxe d’accessoires, un riche encadrement archi- tectural, comme dans la Guérison du boiteux, le Sacri- —
ah fice de Lystra, et méme la Prédication de saint Paul a
Athénes, deviennent d’une insuffisance frappante dans” les pages, si belles en elles-mémes, d’une si haute éloquence, ou artiste est forcé de concentrer | attention sur un petit nombre de personnages, vétus de « haillons - divins » : la Péche miraculeuse, la Remise des clefs . a saint Pierre, seraient des chefs-d’ceuvre, peintes a fres- que; traduites en tapisserie, elles nous semblent violer toutes les régles de notre art. ee , Les récits de Ancien Testament ont, par contre, - de tout temps fourni a la tapisserie les motifs les plus” - prillants, grace a Pabondance épique qui les caractérise. Il en est de méme de la mythologie, des scéne de Vhistoire profane, des representations allégoriques ; de choc de deux armées, les pompes d’un triomphe ou — . dune apothéose, ou encore les combats des vertus et des vices, avec leurs riches costumes gothiques et leur - cortége pittoresque, voila de quoi défrayer la tapisse: ‘rie décorative, la ns et vraie oak ote