‹ La tapisserieChapitre 76 sur 182 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

chante, en lui présentant une poire, tandis que dans les branches de l’arbre, au pied duquel repose la famille

SCENES DE LA VIE DE LA VIERGE Bi (Collection de M. Spitzer.)

divine, les anges remplissent les airs de concerts célestes! Des détails aussi naifs que touchants completent

cette scéne, qui serait admirable de tout point, n’était la laideur de l’enfant Jésus : l’dne broute tranquillement :

a cété de arbre; des canards folatrent dans la source

qui prend naissance au milieu des iris et des muriers sauvages; les plantes les plus brillantes surgissent de tous cotés comme par enchantement; a cété de fraisiers en fleurs, on en voit d’autres qui sont chargés de fruits, et dont la note d’un rouge vif se marie a merveille aux tons verts dorés dune végétation luxuriante. Le fond du tableau est traité avec autant d’amour et de poésie; des habitations riantes y alternent avec des rochers escarpés : ici, des champs de blé dans lesquels un moissonneur s’incline respectueusement devant les soldats envoyés a la poursuite des fugitifs; ailleurs, une riviére formant d’innombrables replis jusqu’a Vendroit ou elle se perd dans les brumes de Vhorizon. La méme fraicheur d’impressions, le méme culte de la nature éclatent dans la bordure, qui est absolument digne du chef-d’ceuvre qu’elle entoure, et qui forme a elle seule tout un poeme, avec ses innombrables oiseaux: les uns, pinsons ou chardonnerets, folatrant au milieu des pampres et des anémones, les autres réfléchissant gravement, comme s'ils prenaient exemple sur le hibou, qui est venu s’égarer parmi eux.

Vers la fin du xve siécle, époque a laquelle appartiennent ces diverses tentures, une contrée dont nous n’avons depuis longtemps que rarement eu a prononcer le nom, I’Italie, commence a intervenir dans la composition des cartons de tapisseries; elle y introduit la netteté de groupement, la noblesse de dessin, le sentiment dramatique, qui sont les traits distinctifs de son génie. Les tapisseries qu’elle a mises au jour, et dont nous nous occuperons plus loin, la Présentation

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de la téte de Pompée a César et ! Annonczation, sont en elles-mémes des ouvrages du plus haut intérét. Mais ce qui importe davantage, c’est influence exercée sur la production flamande: elle est indéniable dans les tentures des régnes de Charles VIII et de Louis XII, l’Histoire de David et de Bethsabé (a \’Hé6tel de Cluny), et surtout le Triomphe de Béatrix (collection de sir Richard Wallace). Au lieu d’accumuler les personnages, de les étager les uns au-dessus des autres, d’égarer l’ceil par la multiplicité des figures, les Italiens s’occupent de jeter du jour dans la composition, de former des groupes, de mettre en évidence les acteurs principaux. Les progrés de la perspective, cette science simultanément perfectionnée dans les Pays-Bas par les Van Eyck et en Italie par l’Ecole florentine, permettent en outre de donner a la composition la profondeur qui lui manquait; bientdt laction se développera sur plusieurs plans; elle aura pour cadre soit un paysage étendu, soit de riches fonds d’architecture : c’est, en réalité, un art nouveau qui prend naissance. |

Avant d’aborder Vétude de la tapisserie dans les différents centres de production, il importe de noter encore quelques observations qui s’appliquent a toutes les tentures du xv° siécle, quelle que soit leur origine.

Constatons tout d’abord les progrés réalisés dans Vexécution matérielle. Entre la Présentation au Temple (voy. p. 113) ou Apocalypse, de la cathédrale d’Angers, et les tapisseries du xvé siécle, il y a la différence qui sépare la bure du satin ou du velours. Les fils : deviennent de plus en plus fins; la proportion de la soie

et de lor augmente a vue d’eil; les teinturiers inventent des nuances nombreuses; enfin les tapissiers savent mélanger les couleurs avec une habileté qui ne sera guére surpassée,

Au xve siécle, comme d’ailleurs pendant tout le moyen age, l’exécution des cartons est réservée aux peintres (tout au plus pourrait-on citer, dans quelque couvent d’Allemagne, l’exemple d’une nonne esquissant elle-méme les figures qu’elle se propose de traduire sur le métier). Tantét le tapissier doit les faire exécuter a ses frais; tantét ses clients se chargent de les lui fournir. C’est ainsi que, longtemps avant Léon X, les Médi: cis font peindre a Florence les cartons qu’ils enverront dans les Flandres pour les y faire reproduire en tapisserie. D’ordinaire, ces modéles restent la propriété du tapissier, qui est libre de les copier aussi souvent qu’il lui plait. (Vers 1450, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, dut dépenser la somme considérable de 300 écus d’or pour acquérir de ses tapissiers les cartons de l'Histoire de Gédéon ou de la Toison d’or que Baudouin de Bailleul avait peints pour eux‘’.) Il arriva ainsi que chaque atelier de tapisserie posséda son assortiment de cartons. Selon toute vraisemblance, les tapissiers ambulants, que nous trouvons en si grand nombre au xv siécle, emportaient avec eux au moins celles de ces compositions qui représentaient des sujets cqurants.

Ajoutons que dés cette époque on voit poindre chez les tapissiers le désir de rivaliser avec les peintres, de

1. Pinchart, Histoire générale dela Tapisserie; tapisseries flamandes, p. 74-7).

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