Grammaire des arts décoratifs , p
5° De la perspective. — Les tissus tendus sur les murailles, quelles que soient leur nature et leur somptuosité, ont pour but de décorer ces murailles, mais non pas de les faire oublier. Une des plus grosses fautes, en effet, que le décorateur puisse commettre, c’est de simuler des vides où doivent se trouver des pleins. 11 enlève ainsi à la construction toute solidité apparente. En outre, il faut reconnaître qu’une ouverture, de quelque étendue et de quelque nature qu’elle puisse être, alors même qu’elle nous procurerait la vue du plus riant paysage ou du plus merveilleux palais, ne saurait être considérée comme un décor. Un vitrail, un rideau, au contraire, un store, une étoffe voilant cette ouverture, peuvent constituer une décoration.
On fera donc bien d’éviter avec soin d’appliquer sur la muraille une tenture qui, simulant une scène en plein air, une galerie, un paysage, semble ouvrir une vue sur le dehors et supprimer ainsi la maçonnerie qu’elle recouvre.
Or, c’est le résultat fatal d’une perspective bien observée que de paraître creuser, crever même la surface qui la porte. Pour remédier à cet inconvénient, il faut donc, non seulement placer la ligne d’horizon très haut, mais encore fausser la perspective, parce qu’une perspective mal observée, en détruisant la succession logique des plans, ramène ceux-ci à une verticalité qui, transformant la tapisserie en une sorte de rideau, empêche qu’elle ne troue la surface qu’elle recouvre.
C’est ce qu’ont admirablement compris les Chinois, ces décorateurs incomparables; c’est ce que nos peintres et nos tapissiers du xve siècle avaient également fort bien senti, et ce qui a valu aux uns et aux autres d’amères et mordantes critiques, jusqu’au jour où l’on a découvert le merveilleux parti que ces artistes avaient su tirer de leurs incorrections volontaires.
Nos deux figures 36 et 37, qui placent à côté l’une de l’autre une tapisserie du xvic siècle représentant un Con-
cert champêtre , et cette même scène rigoureusement mise en perspective, montrent quelle différence d’impression peut produire un même sujet, suivant qu’il est exécuté d’une façon correcte ou avec des incorrections voulues. A regarder attentivement notre figure 36, on éprouve la sensa-
Fig. 36. — Tapisserie flamande du XVIe siècle représentant les Amusements champêtres. (Gravure tirée de la Décoration .)
tion que donne la contemplation d’une tapisserie; notre ligure 37, au contraire, présente l’aspect d’un tableau.
Ainsi que nous l’avons établi autre part 1 : « Certains détails qui passent inaperçus, ou dont on ne pénètre pas. de suite la raison, aident également à produire ces illusions nécessaires... Les fleurs, les feuillages, les vols d’oiseaux présentés verticalement, revêtent un aspect décoratif qu'ils cessent d’avoir dès qu’on les dessine sur un plan horizon-