‹ La tapisserieChapitre 9 sur 39 · Choses vues , page · texte numérisé non relu

Choses vues , page

Fig. 33. — U Hiver, panneau de tapisserie composé par Watteau. (Gravure tirée de la Décoration.)

problème qu on lui impose en prenant soin d’envelopper les scènes qui lui sont commandées d ’ælentours qui assignent à cette représentation un caractère purement décoratif, et par conséquent suffisamment conventionnel.

Les exemples, au surplus, ne lui font pas défaut. Watteau chargé de figurer les Saisons en feuilles de paravent (voir fig. 33), Charles Coypel sollicité de représenter les aventures de Don Quichotte en panneau de tapisserie (voir fig. 77), montrent que pour les grands artistes ces sortes de difficultés sont loin d’être insurmontables.

^ ' 3° Des bordures. — Un des moyens

que le dessinateur possède d’assigner à son modèle le caractère de décoration que doit présenter une tapisserie bien comprise, c’est de donner à sa bordure une importance réelle, non seulement comme dimensions, mais aussi comme ampleur de composition et comme richesse d’ornementation. Les tapissiers du xive et du xve siècle ont rarement manqué à cette règle ; mais ils ont été dépassés, sur ce terrain, par les artistes de la Renaissance et par ceux du xvnc siècle.

Raphaël, dans ses admirables bordures des Actes des apôtres , — qui marquent le début dans les Flandres de la tapisserie moderne, — a attribué à ses encadrements une ampleur superbe et une incomparable

Fig. 34. — Bordure de l’Histoire du roi, composée par Le Brun.

richesse, associant dans leur composition les grotesques et les rinceaux à des figures d’enfants, et combinant de gracieuses architectures avec la représentation de symboliques personnages. Simon Youet et Lerambert, chez nous, avec moins de somptuosité, plus de discrétion et de sévérité dans les détails, et un aspect architectural plus marqué, ont également produit de belles bordures ; mais aucun d’eux n’a égalé Le Brun, qui, avec un art merveilleux et tout en leur conservant un caractère bien évident de subordination , sut donner à ses encadrements une rare magnificence.

Renommées, Génies, Muses et Guerriers, Captifs enchaînés, Trophées et Cartouches, Chiffres, Sphinx, Aigles aux ailes éployées, reliés entre eux par de magnifiques rinceaux et se détachant sur un fond d’or de la plus grande richesse, ajoutent à la somptuosité des tableaux retraçant Y Histoire du roi; alors que dans les Éléments et les Saisons, les productions de la Terre, de l’Eau, de l’Air et du Feu, des trophées d’instruments agricoles , des chutes de fleurs et de fruits s’enlevant sur un champ neutre, soulignent , par leur éclat un peu massif, la légèreté de la composition qu’ils encadrent. Fio. <r> Bortlurü

des Éléments, com-

n i posée par Le Brun.

4° L)e l ordonnance du sujet. — 1

De la distribution, de la composition. — De la symétrie

ET DE LA PONDÉRATION DES MASSES. Les tapisseries

n’ont pas pour unique destination d’être tendues sur un châssis ou de jouer le rôle de tableau enchâssé dans un panneau, et de présenter de la sorte aux regards une surface unie. Elles peuvent aussi, étant simplement suspendues par leur extrémité supérieure, être laissées flottantes. Il faut même reconnaître qu’un de leurs traits caractéristiques réside justement dans cette précieuse souplesse, qui permet de les changer de place sans les endommager et sans les craqueler, comme cela ne manque pas d’arriver avec la peinture.

Dans ces conditions, et comme le sujet peut être coupé par un ou plusieurs plis, il importe que dans l’ordonnance de la composition les règles de la symétrie ne soient point rigoureusement observées, sans quoi un pli qui, sur l’un des côtés, serait un peu plus large que le pli correspondant sur l’autre côté, suffirait pour rendre la composition boiteuse.

Mais alors même que la tapisserie est destinée à être tendue sur un châssis et à garnir un panneau, une grande liberté dans son ordonnance, et disons même une certaine confusion, ne sont pas sans charmes. Il n’est pas nécessaire, en effet, que l’œil embrasse du premier coup tous les détails de la scène représentée. Il estpréférable, au contraire, qu’il les déchiffre successivement, allant de l’un à l’autre, et, qu’on nous permette cette expression, que l’attention s’éparpille sur les diverses parties de la composition.

Gomme le remarque fort justement M. Charles Blanc 1 : « L’obscurité du sujet, l’imprévu de l’ordonnance et le vague même de l’intention peuvent être dans une tenture des circonstances heureuses pour le plaisir de celui qui la regarde sans la bien voir, avec les yeux de la pensée. » Ces quelques observations suffisent à montrer la différence capitale qui existe entre la composition d’un tableau et celle d’un carton de tapisserie.

Page 1