Maspero, l' Archéologie égyptienne, p
reculés, du métier horizontal ou de basse lice, dont la pratique, si l’on en croit M. Guiffrey1, « remonte à coup sûr à une époque antérieure », on est amené, sinon à affirmer, du moins à croire que la plupart des tapisseries antiques ont été exécutées sur des métiers verticaux.
La chaîne de ces tapisseries, en outre, est presque toujours en fil de lin écru. Lorsqu’on monte une tapisserie sur le métier, on distance à volonté les fils de la chaîne selon la finesse à donner au tissu. « Aux Gobelins, écrit M. Gerspach, nous travaillons avec 9 et 10 fils au centimètre; dans les tapisseries coptes, les chaînes sont à 18, 12, 11,9,8,6 fils au centimètre ; les fils sont d’épaisseur variable. » On voit que dans ces tapisseries il s’en trouve qui sont deux fois plus fines que celles produites à l’heure actuelle par notre Manufacture nationale.
Enfin un des spécimens conservés au musée de Lyon (voir fig. 39) prouve que les tapisseries de haute laine n’étaient pas inconnues aux premiers siècles de notre ère, et permet de croire qu’elles sont même beaucoup plus anciennes. Ainsi se trouve justifiée la qualification poétique que Théocrite appliquait au tapis de Milet , qu’il disait être « plus moelleux que le sommeil ».
Fig. 44. — Métier égyptien, d’après le bas-relief de Bcni-Hassan.
LA TAPISSERIE A L’AIGUILLE, DEPUIS LE MOYEN AGE jusqu’à LA RÉVOLUTION
Pour peu que l’on rapproche de la légendaire tapisserie exécutée par la belle Hélène, et représentant les principaux épisodes de la guerre de Troie, cette autre épopée de l’aiguille mieux connue et non moins célèbre, qui porte le nom de Tapisserie de Bayeux, on est amené à conclure que les plus grandes dames du Moyen Age, comme leurs aînées de l’Antiquité grecque et romaine, cultivèrent avec une assiduité singulière le bel art qui nous occupe. La vie féodale, du reste, avec ses exigences particulières, avec cette claustration presque continuelle à laquelle les femmes se trouvaient condamnées par suite d’un état de guerre permanent, se prêtait merveilleusement à la conception et ensuite à la confection de ces gigantesques travaux, que nous jugerions aujourd’hui impraticables.
Quelques princesses de ces temps obscurs et mal connus se sont même acquis, par des ouvrages de ce genre, une réputation qui a traversé les siècles. Judith de Bavière, mère de Charles le Chauve, est de ce nombre. La reine Mathilde, à qui nous devons cette fameuse bande de tapisserie de 210 pieds de long, dont nous parlions à l’instant, et sur laquelle une aiguille naïve a essayé de raconter la conquête de l’Angleterre ; la comtesse Ghisia, femme de Guifried de Cerdagne, dont le musée de Cluny possède une curieuse broderie, doivent à leurs talents une notoriété que leur nom n’aurait certes pas obtenue sans cela. On en peut dire autant, et avec plus de raison, d’Agnès, abbesse de Quedlimbourg, qui, vers 1200, exécuta, grâce
Devant d’autel en tapisserie sur canevas. (xve siècle.)
MUSÉE DE CLUiNY.
au concours de ses religieuses , une tenture complète figurant le Mariage de Mercure et de la Philologie, destinée à décorer le chœur de sa chapelle; et de Jeanne, abbesse de Lothen, en Westphalie, qui fabriqua de même une suite de précieux tapis, représentant la fondation du couvent qu’elle dirigeait. Ces talents étaient alors si bien appréciés même chez les plus hautes dames et les plus nobles demoiselles, que l’auteur du roman de Berthe aus grans pies, parlant de son héroïne, prend soin de nous informer que
N’avoit meilleur ouvrière de Tours jusk’à Cambrai.
Il semble toutefois que, pour ces vastes travaux, le métier de haute ou de basse lice ait à cette époque, au moins dans les châteaux, fait place au canevas, et que la broche ait cédé le pas à l’aiguille. Presque tous les ouvrages que nous venons de citer appartiennent, en effet, à la seconde façon de tapisserie dont nous parlons dans la première partie de ce livre, et « la tente de Bayeux » a été souvent et avec raison rangée parmi les œuvres de broderie. Les femmes du Moyen Age, cependant, ne renoncèrent pas à l’autre genre de travail, cher à Pénélope et à Hélène; mais elles paraissent l’avoir pratiqué presque uniquement pour les ouvrages de peu d’étendue. Une curieuse miniature du xve siècle, appartenant au Musée d’art et d’industrie de Lyon, ainsi qu’une des admirables tapisseries de Y Histoire de la Vierge, conservée à la cathédrale de Reims, en venant attester cette persistance dans un mode de fabrication fort ancien, nous offrent les trois formes de métier alors en usage.
Dans le premier de ces deux documents, nous voyons le travail de la haute lice — comme dans l’image du métier de Pénélope — conduit de haut en bas, alors qu'une seconde figure nous montre, sur les genoux d’une ouvrière assise, un métier de basse lice en miniature, manœuvré uniquement .avec les mains. Enfin, dans la tapisserie de Pieims (voir
fi g- 46), la vierge fait usage d’un métier horizontal singulièrement primitif et sur lequel on travaillait de côté.
Quant au grand métier de haute lice, permettant d’entre-
Fig. 46. La Vierge exécutant une tapisserie, d’après un panneau de Y Histoire de la Vierge.
CATHÉDRALE DE REIMS
prendre ces tentes et ces draps , c’est-à-dire ces tentures de chambre et ces panneaux qui racontaient aux yeux éblouis les histoires les plus compliquées, bien que la tapisserie
du Mariage de Mercure et de la Philologie dont nous parlions tout à l’heure, ait été, M. Müntz l’affirme1, exécutée à l’aide de ce procédé par les nonnes de Quedlimbourg, il semble avoir été plus spécialement l’apanage du sexe fort. Les Statuts corporatifs des tapissiers parisiens, dont il sera question au chapitre suivant, nous en fournissent la preuve.
Mais quoique limitées à des broderies sur toile ou canevas, les tapisseries brodées au Moyen Age par des mains féminines ne laissaient pas que d’affecter des dimensions considérables. Nous avons dit que la tente de Bayeux ne comportait pas moins de 70 mètres de développement. La « Chappelle d’escarlate » que saint Louis envoya « au grand roi de Tartarie » et sur laquelle il avait fait « tirer à l’esguille toute noustre créance, l’Anonciasion de l’Ange Gabriel, la Nativité, le Baptesme et comment Dieu fut baptizé, la Passion, l’Ascension et l’Advènement de Saint Esprit2 », ne devait guère être moins importante. D’autres ameublements de ce genre figurent, au xve siècle, parmi les richesses du Mobilier de la Couronne. L 'Inventaire du château du Louvre (1418), celui du château de Vincennes (1420), prouvent que la « Chappelle » de saint Louis ne constituait pas un ouvrage exceptionnel ; mais tous ces beaux travaux dont il ne nous est rien demeuré s’estompent dans un lointain bien indécis, et ce manque de renseignements est d’autant plus regrettable, que les plus grandes dames, ne craignons pas de le redire, les princesses, voire les reines, n’hésitaient pas à mettre la main à ces vastes ouvrages , pour lesquels les peintres les plus illustres fournissaient des dessins et des cartons.
S’il était besoin de preuves attestant cette participation auguste, elles ne nous manqueraient pas. On pourrait citer dans les Comptes de Guillaume Brunei , argentier de Char-