Melin, de Joinville, t. II, p
les VI (1387), des achats de canevas, de soies et de laines destinés, par la reine Isabeau de Bavière, à des travaux de cette sorte. On pourrait retrouver dans les Archives de la Cour des comptes de Provence la commande faite par la veuve du roi René à Jehan Guillebert, son menuisier, d’un métier servant à l’exécution de ces tapisseries brodées (1480), et signaler la présence d’un semblable métier dans Y Inventaire de Charlotte de Savoie, veuve de Louis XI (1483).
Avec le xvie siècle, ces laborieuses et artistiques traditions, bien loin de s’amoindrir, ne firent que se développer et se généraliser. On peut dire qu’à tous les étages de la Société, le noble art de la tapisserie fut pratiqué avec une généreuse ardeur. Les Mémoires de Louis de la Tré moille nous apprennent que Gabrielle de Bourbon consacrait une partie de ses journées à ces beaux ouvrages et « y occupoit ses demoyselles, dont avoit bonne quantité, et de grosses, riches et illustres maisons ». Ronsard, dans son Ode à laroyne de Navarre, constate que « l’art de Pallas », suivant sa poétique expression, était en grand honneur à la cour de Pau ; et un Compte de Gaillard Galland, argentier de Jeanne d’Albret, relate les fournitures faites à cette princesse par Pierre Baboscan pour la confection d’une tenture de trois pièces mesurant 15 aunes chacune.
Ce Mémoire très curieux1 ne mentionne pas seulement le prix du canevas, de la laine et de la soie nécessaires pour l’exécution de ce grand travail. Il donne encore celui du modèle, et le détail des dépenses occasionnées par les déplacements successifs qu’eut à subir cette tapisserie ; car, une fois commencée, elle suivit la reine dans ses diverses résidences.
A la Cour de France, ces précieux ouvrages n’étaient pas
1. Cette pièce, provenant des Archives des Hautes-Pyrénées, a été intégralement publiée dans le Dictionnaire de V ameublement et de la décoration , tome IY, col. 1208.
moins en honneur. Brantôme, dans un de ses Discours i, montre Catherine de Médicis passant « fort son temps, les après disnées à besongner après ses ouvrages de soye, où elle estoit tant parfaite qu’il estoit possible ». Le brillant escadron qui entourait cette sombre reine se conformait à ses goûts et suivait son exemple. Au premier rang de cette pléiade de nobles demoiselles figurait sa fille Claude de France, à laquelle Ronsard, dans sa Troisième Églogue, adressait ce compliment flatteur :
Nulle mieux sur la gaze un dessein ne compose De fil d’or et de soye, et nulle ne sçait mieux Conduire de Pallas les arts ingénieux.
Ajoutons qu’à la Cour de Lorraine, où Claude allait bientôt se rendre, la tapisserie n’était pas moins appréciée. L 'Inventaire de la douce et tendre Louise de Yaudemont en fournit la preuve. A la mort de la veuve de Henri III, on trouva dans ses coffres, au château de Chenonceaux, « cent cinquante-quatre bandes [de tapisserie] de diverses grandeurs... faictes au gros point, sur canevaz à fond d’argent, rehaulséez d’or et d’argent ».
Mais la mort de Louise de Vaudemont (1603) nous amène au xvne siècle, et dès lors non seulement l’histoire de la tapisserie à l’aiguille achève de s’éclaircir, mais les spécimens se font suffisamment nombreux pour qu’on puisse avoir une idée à peu près exacte de l’esthétique qui présidait à ces sortes d’ouvrages. Déjà de la seconde moitié du xvie siècle, nous possédons plusieurs témoignages particulièrement remarquables, notamment le bel écran du château de Pau, attribué par la tradition à Jeanne d’Albret, et surtout la double frise si curieuse, si précieuse à tous les égards, que conserve le musée de Cluny, et dont nous donnons ici même une double reproduction (voir fig. 47 et 48). Mais avec le siècle suivant ces tapisseries se multiplient.