Dames illustres , 5e Discours
Fig. 65. — Tenture a arabesques , tapisserie du xvie siècle.
jusqu’à la bordure supérieure — leurs accoutrements étonnamment somptueux, des scènes qui, plus conformes aux règles étroites de la perspective, prirent l’aspect de véritables tableaux. Enfin, pour reproduire ces modèles exécutés par des peintres étrangers, ignorant les difficultés avec lesquelles les tapissiers devaient compter, il fallut augmenter singulièrement le nombre des couleurs.
Cette transformation, hâtons-nous de le reconnaître, ne fut pas favorable à la tapisserie flamande. En adoptant des modèles dont le choix et l’esprit ne répondaient à aucune des qualités de sincérité et d’intimité qui sont le fonds même du génie national, mais exigeaient au contraire une distinction conventionnelle, une élégance raffinée, presque en contradiction avec la nature familière de la race batave, la tapisserie flamande s’était engagée dans une voie dont elle ne pouvait sortir que fort amoindrie. En outre, les troubles religieux qui vinrent ensanglanter les Pays-Bas, les impitoyables persécutions, suite inévitable des émotions populaires, ruinèrent les villes où se concentrait la vente de ces beaux ouvrages, dépeuplèrent les campagnes où fonctionnaient une quantité de métiers, et la décadence de cette belle industrie s’accentua avec une rapidité inattendue.
Pendant ce temps, les ateliers établis en France sur le domaine royal, et surtout à Paris, continuaient à travailler, mais sans jeter grand éclat. Les amateurs éclairés, toutefois, n’hésitaient pas à s’adresser aux tapissiers parisiens pour les tentures d’une finesse rare et d’un goût achevé; et lorsque le cardinal d’Amboise, ce fin connaisseur, après avoir édifié Gaillon, prit le soin de meubler et de décorer sa demeure princière , il plaça à la tête de l’escouade de tapissiers employés à ce soin, le tapissier Guillaume Rau, qu’il avait fait venir de Paris. Ajoutons que tous les autres artisans occupés aux tentures de Gaillon étaient Français. Jean Alixandre était accouru de Tours; Guillaume, de
Bayeux ; les autres : Jean Adan, Jean Scallot de Gentillesse, Nicolas Georget, Antoine et Oudin Grenier, Nicolas Lefant ou Lenfant, Cardin Manneveu, Grégoire Leroy, Car-
Fig. 66. — L’ Histoire de Scipion, tapisserie flamande du xvi° siècle.
dinot Sirende et Nicolas Dufour, étaient vraisemblablement Normands d’origine. En tous cas, leurs noms disent assez qu’ils n’avaient pas vu le jour en Flandre. Les ateliers français n’étaient donc pas aussi dépeuplés, à cette époque, qu’il a plu à quelques auteurs de l’écrire.
Si le cardinal d’Amboise était amateur de belles tapisseries, François Ier, prince fastueux s’il en fut, ne les appréciait pas moins. Les Comptes secrets de son règne nous apprennent qu’il fit tisser à Bruxelles et acheta à Anvers un certain nombre de tentures remarquables. Nous savons également qu’il envoya à différentes reprises le Primatice, son peintre favori, dans la première de ces deux villes pour porter les cartons de deux tentures dites du Grand et du Petit Scipion, et en surveiller l’exécution. Mais il devait en coûter à cet ennemi personnel de Charles-Quint d’être tributaire des sujets de l’Empereur; aussi le voyons-nous, aux environs de 1530, charger son trésorier Babou de la Bourdaisière d’installer à Fontainebleau une manufacture de tapisserie, et désigner le Primatice, qu’il avait précédemment envoyé en Flandre, pour diriger cet établissement royal.
Bien que Sauvai et Félibien parlent de l'atelier de Fontainebleau en des termes qui indiquent une estime particulière, on est insuffisamment renseigné sur la nature et le caractère de cette fabrication, qui fut, du reste, de courte durée. On lui attribue, toutefois, avec une certitude presque absolue, des tentures à grotesques d’une élégance remarquable et très personnelle, ainsi que les Histoires d’ Acté on et d’Orphée, dont le Véronais Matteo del Nassaro, graveur et orfèvre, aux gages du roi, aurait fourni les cartons. Sous le règne de Henri II, la Manufacture royale de Fontainebleau aurait également tissé un certain nombre de pièces de Y Histoire de Diane, actuellement au château d’Anet, et des tapisseries fines à arabesques dans le goût de Du Cerceau. Peut-être quelques belles tapisseries représentant des sujets historiques sortent-elles de ces mêmes ateliers. Mais il est aussi possible qu’elles aient été tissées sur les métiers parisiens ou tourangeaux qui, nous allons le voir bientôt, ne cessèrent pas de travailler à cette époque.
Nous constaterons pour le moment que les principaux collaborateurs du Primatice, les peintres Claude Baudouin,
Charles Carmoy , Francisque Cachenerais et J. -B. Baignequeral, étaient tous Français ou Italiens d’origine, et que parmi les tapissiers dont les noms nous sont livrés parles Comptes des Bastimens1 , aucun ne portait un nom
Fig. 67. — Les Chasses de François Ier, tapisserie parisienne de la lin du xvi° siècle.
flamand. Nous savons, en outre, par ce précieux recueil, que Pierre Le Bries était appointé à raison de 15 livres par mois; Jean Marchay, à 13 livres; que Jean Le Bries, Jean Desbouts, Pierre Philbert, Louis du Rocher, Claude Le