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DE LA COURONNE

Si l’on n’est qu’incomplètement renseigné sur la production parisienne pendant la première partie du xvne siècle, il est cependant facile de constater que dès cette époque les peintres chargés d’établir les cartons et les modèles, avaient renoncé pour toujours à la perspective haute et à ces entassements d’objets et de personnages qui caractérisaient la tapisserie en son temps héroïque. Dès le milieu du xvie siècle, les principes inaugurés par Raphaël avec sa tenture des Actes des apôtres avaient prévalu ; et ils devaient continuer de prévaloir sous l’habile direction de Le Brun, qui allait porter si haut le nom des Gobelins et la réputation de la tapisserie française.

C’est en 1667 que Colbert, alors Surintendant des finances, fit signer au roi la charte constitutive de ce grand établissement. Mais dès 1662 l’illustre ministre avait commencé d’acquérir les emplacements nécessaires, d’ériger les constructions qui devaient abriter les nouveaux ateliers, et de réunir le personnel d’artistes et d’artisans, capable d’assurer un durable succès à cette magistrale entreprise.

Par l’acte constitutif, le surintendant des bâtiments du roi et le directeur de la manufacture devaient tenir l’établissement « rempli de bons peintres, maistres tapissiers de haute lisse, orphèvres, fondeurs, graveurs, lapidaires, menuisiers en ébène et en bois et autres bons ouvriers de toutes sortes d’arts et métiers ». Ainsi ce n’était pas seulement des tapisseries qu’on se proposait de fabriquer aux Gobelins, mais toute espèce de meubles et d’objets d’art

destinés à l’ameublement, idée excellente qui allait permettre à tant d’artistes appelés à travailler sous le même toit d’apporter, dans les œuvres les plus différentes, cette unité de vue et de conception, cette concordance d’esprit et de formes, cette subordination, qui sont les éléments essentiels de toute décoration parfaite.

Nous pouvons juger de ce que produisit cette réunion incomparable d’artistes exceptionnels, obéissant à une seule et unique impulsion, par la superbe tapisserie représentant la Visite de Louis XIV aux Gobelins (fig. 73). On voit dans cette vaste composition tous les collaborateurs groupés par les soins de Colbert, offrant au roi des cabinets, des tables, de riches mosaïques, des vases et des trépieds d’argent, et enfin ces tapisseries merveilleuses qui allaient , pendant deux siècles, assurer à ce grand établissement une gloire impérissable. Tous ces beaux meubles, et la plupart de ces vases superbes, avaient été fabriqués aux Gobelins ; mais nous n’avons point à nous en occuper dans ce livre, consacré exclusivement à la Tapisserie.

Pour cette dernière, Le Brun possédait autour de lui toute une pléiade de peintres de premier mérite, qui devaient l’aider à doter la Manufacture de modèles et de cartons. Van der Meulen, Martin des Batailles, Nicolas Loir, Monnoyer, Sève, Anguier, Houasse, Verdier, Bonnemer et Cussac formaient sous ses ordres une phalange incomparable. Mais le mérite de Le Brun fut moins d’avoir pu réunir et grouper autant d’hommes de talent, que d’avoir su leur imposer une discipline sévère. Sous l’inspiration, sous la direction de ce génie essentiellement créateur, tous ces grands artistes, abdiquant volontairement ce que leur nature pouvait avoir d’exclusif ou de trop personnel, imprimèrent à la production des Gobelins un élan extraordinaire.

Ardemment secondé par Jans, par Lefèvre et par Laurent, qui avaient la direction des ateliers de haute lice, et

par Mozin et Lacroix, qui conduisaient ceux de basse lice, Le Brun, dans les vingt-trois ans de sa glorieuse administration, vit sortir des ateliers de haute lice plus de 200 pièces, et plus de 300 des autres ateliers; et parmi ces 500 pièces se trouvent compris les ouvrages les plus considérables, les plus fameux et sans contredit les plus parfaits qu’ait produits la Tapisserie française. La plupart de ces tentures superbes, en outre, étaient de sa composition.

Fig'. 73. — La Visite du roi aux Gobelins, tapissei’ie dessinée par Charles Le Brun.

A l’exception d’un très petit nombre de pièces que les Gobelins retissèrent d’après des modèles anciens, telles que les Actes des apôtres de Raphaël, Y Histoire de Scipion, Y Histoire de Psyché et Fructus helli de J. Romain, les Mois de Lucas de Leyde,les Belles Chasses de Guise, etc., Le Brun avait composé et peint de sa main ou fait exécuter sous ses yeux et d’après ses esquisses, par ses collaborateurs, tout ce qui occupa les métiers pendant sa longue administration. Et parmi ces grands ouvrages il en est, comme Y Histoire du roules Saisons, les Mois, les Éléments, Y Histoire d’ Alexandre,

les Chasses de Méléagre, Y Histoire de Constantin, les Portières de Mars et du char de triomphe, etc., qui nous paraissent encore, dans leur genre, des modèles absolument parfaits.

Dès leur apparition, au surplus, ces belles tentures produisirent sur la cour fastueuse appelée à les juger une telle impression de noble ordonnance et de somptuosité, que certaines d’entre elles, à peine achevées, furent remises de suite sur les métiers. On peut citer, dans le nombre, les Éléments, qui, sous la direction même de Le Brun, ne furent pas reproduits moins de six fois ; les Saisons, dont on tissa quatre exemplaires successifs; les Mois, refaits à nouveau sept fois, et Y Histoire d' Alexandre six fois de suite.

Le mérite de ces beaux ouvrages résulte certainement de la perfection de leur exécution technique, mais il réside aussi dans leur appropriation parfaite à la destination somptuaire qui leur était réservée, et dans leur majestueuse allure. Le Brun, sous ce rapport, fut admirablement servi parle faste et la magnificence du roi pour lequel il travaillait. Le luxe débordant de ce prince, qui avait pris le soleil pour emblème, lui permit de traduire en tapisserie des scènes réelles comme celles qui composent Y Histoire du Roy , sans choquer l’esprit et les sens, et son grand mérite fut de savoir entourer ces scènes réelles de bordures d’une beauté et d’une élégance uniques, qui doublent leur richesse tout en leur restant subordonnées.

L'exécution de ces superbes tapisseries ne subit aucun arrêt jusqu’au décès de Colbert; mais quand, en 1683, ce grand ministre, abreuvé de dégoûts et devenu suspect, fut mort de chagrin; surtout quand Louvois, qui avait longtemps ambitionné la Surintendance des Bâtiments, à cause de la « privance » et de la facilité qu’elle donnait de voir le roi à toute heure, lui eût succédé, alors tout changea. Le nouveau Surintendant, homme de peu de goût et qui détestait son ancien rival jusque dans ses œuvres et dans ses collaborateurs , reporta sur les Gobelins et sur leur

directeur une partie de la jalousie qu’il avait nourrie à l’endroit de son illustre collègue, et Le Brun ne tarda pas à sentir le poids de son ressentiment. Dès 1685, alors que les finances étaient encore relativement prospères, Louvois fit supprimer les fils d’or et d’argent dans les tapisseries,

Fig. 74. — Portière composée par Charles Le Brun.

qui jusque-là avaient été rehaussées de ces métaux précieux. En 1686, sur son ordre direct, on interrompit brusquement une suite de Y Histoire du roy , dont Le Brun avait revu lui-même les modèles. Il espérait par cet éclat forcer le maître à la retraite. Puis, étendant à la famille de Le Brun son néfaste mauvais vouloir, il défendit qu’on mît sur les métiers un Enlèvement d’Hélène que Verdier, le

propre neveu du célèbre artiste, avait peint en grand d’après les dessins de Raphaël.

Enfin Le Brun, dégoûté, découragé, désolé, s’éteignit, poursuivi jusqu’au delà de la mort parla haine de l’implacable ministre, qui lui donna pour successeur Mignard, son irréconciliable ennemi. Ce dernier comptait soixante-huit ans quand il fut appelé à assumer sur sa tête cette lourde direction. Il n’avait jamais eu ni l’activité, ni le genre de génie qui convenaient à une entreprise pareille. Il se fit suppléer par une de ses créatures sans esprit, sans talent, demeurée inconnue dans le monde des arts, qu’on nommait La Chapelle Bessé. Sous cette administration sans vigueur et sans souffle, la Manufacture produisit quelques suites remarquables. La Galerie cle Saint-Cloud, notamment, reproduction des compositions dessinées par Mignard pour la grande galerie de ce château, et la Tenture des Indes — suite d’adaptations faites par Monnoyer, Houasse, Bonnemer et Yvart, de tableaux donnés à Louis XIV par le prince Jean- Maurice de Nassau — comptent au nombre des plus belles séries sorties des Gobelins à cette époque. Mais quand, en 1695, Mignard mourut, en même temps que s’évanouissait le prestige attaché au nom de ce maître, on vit se briser le dernier lien qui retenait cette famille d’artistes modèles. Les ateliers demeurèrent même fermés pendant près de cinq années; et lorsque Mansart et Robert de Cotte succédèrent à Villacerf et à Mignard, le personnel était encore dispersé, la fabrication désorganisée, les ateliers vides et déserts. La dureté des temps se faisait, en outre, vivement sentir. L’argent était rare, les ressources limitées, et l’avenir se présentait trop incertain pour qu’on pût rien entreprendre de considérable.

L’administration de Mansart fut donc peu brillante. On se contenta de retisser la Tenture des Indes, et de mettre sur les métiers les Mois grotesques d’Audran. Ce fut à peu près tout, et, en 1708, Mansart suspect à son tour et dis-

WîWtMÀ$f(¥:

e Passage du Rhin pièce de l'Histoire du roi, dessinée par Charles Le Brun.

gracié, étant mort d’une des « coliques de douze heures » qui, au dire de Saint-Simon, faisaient « beaucoup parler le monde », Louis XIV, par une de ces fantaisies de vieillards, qui se croient d’autant plus aptes à tout qu’ils se sentent plus affaiblis par les années, se déclara l’ordonnateur suprême et le Surintendant de ses propres Bâtiments, avec le duc d’Antin sous ses ordres.

Le duc d’Anlin, aidé dans cette tâche, nouvelle pour lui, par Jules Robert de Cotte le fds, conserva la haute direction des Gobelins jusqu’en 1736, et, les circonstances s’étant faites meilleures, il put relever la fabrication, tombée si bas à la mort de Mansart. En 1711, on mit sur les métiers des modèles nouveaux. L 'Ancien Testament, composé par Ch. Coypel, et le Nouveau Testament de Jouvenet et Restout occupèrent les artistes des Gobelins, avec ces tentures nommées des Chancelleries, panneaux à fond fleurdelisé orné des armes de France, que le roi donnait à ses chanceliers en exercice. En 1714, on attaqua les Métamorphoses de Delafosse, Bertin et Boulogne le Jeune, et en 1718 Y Iliade de Coypel. Puis on reprit la Tenture des Indes, les Chasses avec les Mofs de l’année, les Mois grotesques, les Belles Chasses de Guise. Enfin en 1723 on commença la suite de Don Quichotte de Ch. Coypel, qui, terminée en 1727, obtint un tel succès que, répétée avec des alentours différents, — dont le plus réussi est celui de Lemaire le cadet, — cette tenture demeura presque en permanence sur les métiers jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

Ces tapisseries si vraiment décoratives et si françaises d’esprit et de composition, dont l’encadrement de taille variable peut être modifié suivant l’espace que la pièce doit recouvrir, pouvaient marquer l’aurore d’une esthétique nouvelle dans l’art qui nous occupe. On était en droit d’espérer que son immense succès pousserait la direction à commander à ses peintres attitrés d’autres compositions du même genre. Brusquement, et sans que rien justifiât ce retour en

Fig. TG. — La Terre, pièce des Éléments, exécutée d’après le modèle] de Charlcs Lc Brun.

arrière, on revint, sous l’administration du controleur général Orry, qui succéda au duc d’Antin, à ces grandes et solennelles compositions dont les Actes des apôtres avaient amené l’adoption imprudente. L’ Ambassadeur turc de Parrocel (1737), Y Histoire d’Esther, de de Troy, commencée en 1739; les Fragments d’opéra de Ch. Coypel et les Chasses de Louis XV d’Oudry (1740), la Tenture des arts de Restout (1744), celle de Y Histoire de Thésée par Carie Van Loo, Y Histoire de Jason de de Troy et Y Histoire de Marc- Antoine de Natoire, toutes ces tentures, entreprises à partir de 1750, marquent le retour vers ces regrettables tendances.

Mais ce n’est pas seulement par le choix des sujets quecette période de la fabrication exerça son influence fâcheuse. Le Brun, et ce n’est pas là le moindre de ses mérites, tout en soumettant le personnel d’artistes placé sous ses ordres, à une rigoureuse discipline, avait compris que chaque art spécial comporte une interprétation qui lui est particulière. Il avait donc laissé aux tapissiers des Gobelins la liberté de traduire suivant leurs procédés les modèles qu’il leur fournissait, ne s’occupant pas de la façon dont l’effet était obtenu, pourvu qu’il fût satisfaisant. Coypel et surtout Oudry émirent une prétention toute différente. Ce dernier même, lorsqu’il eut été nommé inspecteur de la Manufacture, interdit aux tapissiers de se servir, pour rompre leurs tons, de hachures, et prétendit les obliger à suivre, dans la juxtaposition de leurs nuances, toutes les dégradations de la peinture.

Cette prétention ne manqua pas de soulever de grosses querelles entre les chefs d’ateliers et les peintres chargés des modèles. Malheureusement l’opinion publique, trompée parles sophismes d’Oudry, donna raison aux peintres. Sous la pression de cette façon de voir, la copie exacte, méticuleuse, des peintures devint peu à peu l’objectif de la Manufacture et de son personnel, au point qu’en 1757 on avait complètement renoncé à ces belles et riches bordures qui.

jusque-là, avaient distingué les tapisseries des tableaux proprement dits, et qu’on leur substitua des copies de ca-

Fig. 77. — Pièce de l'Histoire de Don Quichotte, dessinée par Coypel.

dres en bois sculpté et doré, de l’effet le plus fâcheux et le plus ridicule.

Cette aberration éminemment regrettable s’explique d’autant moins qu’à ce moment les Gobelins se trouvaient pla-

cés sous la haute inspiration d’une femme d’un grand goût et d’un esprit supérieur. En 1743, l’administration du controleur Orry ayant pris fin, Mme de Pompadour, alors dans toute la fraîcheur de sa souveraineté, se montra jalouse de posséder à la tête d’un service aussi important et aussi artistique, une personne à sa complète dévotion. Lenormand de Tournehem, qui lui tenait par des liens mal définis, mais très étroits, fut mis en possession de la charge de directeur des Bâtiments , qui plus tard échut au marquis de Marigny, propre frère de la favorite.

Sous cette administration nouvelle, les principales suites exécutées furent, outre les pièces que nous avons déjà citées, plusieurs compositions gracieuses et fort décoratives de F. Boucher, notamment le Lever et le (toucher du soleil ; Didon montrant Carthage de Restout; X Enlèvement d’Europe de Natoire; la Course d’Attalante de Hallé; les Génies de la Poésie, de X Histoire, de la Physique, de X Astronomie, de Bachelier. Enfin un certain nombre de Portraits du roi, de la reine , et celui de Paris de Montmartel marquent la subordination définitive de la tapisserie à la peinture. Bien mieux, le choix fait au Garde-Meuble par Boucher et Soufflot de cadres destinés à être reproduits autour des panneaux, atteste la préoccupation d’imposer aux tapissiers la copie méticuleuse des tableaux qui leur étaient livrés par les peintres.

Pierre est le dernier artiste de réel mérite dont le nom se trouve iniimement lié à l’histoire des Gobelins sous l’Ancien Régime. Avant lui Soufflot (1755) avait pendant quelques années, grâce à l’autorité de son nom et de ses relations, maintenu l’ordre dans les ateliers ; mais la persuasion où il était que l’idéal du tapissier doit être de copier la peinture au point de créer l’illusion, n’était pas pour faire cesser les dissentiments qui, nés sous l’administration d’Oudry, avaient sommeillé, sous celle de Boucher, pour reprendre de plus belle après la mort de ce grand artiste.

D’une part les entrepreneurs de la Manufacture, Cozette, Audran, Neilson, continuaient de se refuser à subir le joug des peintres, dont les exigences se faisaient de plus en plus pressantes ; les tapissiers, d’autre part, retardés dans la marche de leur ouvrage par ces mêmes exigences, réclamaient le payement à la journée au lieu du travail à la tâche, que ni

les améliorations introduites dans la fabrication par Neilson, ni la transformation des métiers de basse lice par Vaucanson, n’avaient pu rendre rémunérateur.

En vain Louis XVI et Marie-Antoinette, à l’instigation de M. d’Angiviller, parurent-ils témoigner à la Manufacture et à son personnel un bienveillant intérêt. Les difficultés étaient d’un ordre trop pressant pour que les visites royales, l’exposition des tapisseries à Versailles et d’autres palliatifs de même sorte pussent remédier à cette si-

tuation trop tendue. De 1782 à 1789, c’est-à-dire pendant tout le temps qu’il demeura à la tête de la Manufacture, Pierre résista aux demandes justifiées du personnel. Guillaumot, qui lui succéda, moins routinier ou plus hardi, dut entrer dans une voie nouvelle. Le 23 décembre 1790, les tapissiers furent placés sous le régime de la solde fixe, qui est demeuré en vigueur jusqu’à nos jours. Mais, à ce moment, il était déjà trop tard pour faire des expériences profitables , et des événements se préparaient qui allaient compromettre de nouveau l’existence de notre grande Manufacture.

Ajoutons que cette période, si elle fut néfaste au point de vue économique, ne fut guère plus heureuse au point de vue de l’Art. Sous le règne de Louis XYI, en effet, les ateliers des Gobelins furent presque uniquement occupés à reproduire de vastes pages d’histoire de Vincent, représentant Sully aux pieds de Henri IV, Henri IV prenant congé de Gabrielle d’Estrées, Y Evanouissement de la belle Gabrielle, etc. Pour alterner avec ces tableaux médiocrement réjouissants, on mit sur les métiers : la Mort de Léonard de Vinci par Rameau ; la Continence de Bayard par Brenet ; le Siège de Calais, la Mort d’Étienne Marcel, par Barthélemy, etc., grandes compositions assez peu décoratives.

Ces œuvres poncives, qui pour la plupart demeurèrent inachevées, nous conduisent à la période révolutionnaire, sur laquelle nous passerons rapidement. Le trouble qui agitait la rue fit sentir ses effets au dedans de la Manufacture, et la crise que traversait le pays eut son contrecoup dans les ateliers. Non seulement les métiers furent abandonnés, mais, dans un moment d’exaltation républicaine, on détruisit solennellement, dans la grande cour des Gobelins, un certain nombre de tapisseries, qui au tort impardonnable de représenterdes sujets prétendus subversifs, joignaient celui de porter des armoiries dans leurs bordures. Cependant il serait injuste de ne pas constater que,

-durant ces temps si troublés, les hommes politiques les plus considérables n’hésitèrent pas à étudier le fonctionne-

Fig. 79. — Les Chasses de Louis XV, suite dessinée par Oudry.

ment des Gobelins au point de vue, non encore envisagé, des avantages que l’intérêt général et l’industrie privée pouvaient tirer de la conservation et de la réorganisation d’un grand établissement de ce genre.

Les rapports des ministres Roland et Paré, bien que présentant la question sous deux aspects fort opposés, peuvent être regardés comme le point de départ des idées qui ont prévalu depuis ; et si l’on doit blâmer les administrateurs d’alors d’avoir arrêté la fabrication d’œuvres admirables et d’avoir détruit un grand nombre de tapisseries de la plus haute valeur, encore ne peut-on que leur savoir gré d’avoir eu la pensée de faire servir les travaux d'ateliers entretenus par l’Etat à l’instruction générale de la Nation. Malheureusement, c’est en commandant aux tapissiers de reproduire Lepelletier de Saint-Fargeau sur son lit de mort , Marat dans sa baignoire, et d’autres scènes analogues, qu’on s’efforça d’arriver à ce résultat. On devine si ces divers sujets rentraient dans le domaine de la tapisserie.

C’est à Napoléon Ier qu’on doit la réorganisation des Gobelins; mais il faut constater que cette réorganisation fut beaucoup moins inspirée à l’empereur par le désir de don ner suite aux intentions si profondément honnêtes des ministres républicains, que par le besoin de copier en toutes choses l’ancien faste royal, et de reprendre les traditions interrompues par la Révolution. Il est curieux, en effet, de remarquer les analogies frappantes qui se révèlent entre le rôle assigné par Louis NIV aux Gobelins, et celui que le premier Bonaparte prétendit leur faire jouer sous son règne. Non seulement le but que notre grande Manufacture dut viser, en ses travaux, fut de meubler les résidences impériales « avec la magnificence qui convient à l'empereur des Français1 », mais, de même que sous Louis XD on avait mis sur les métiers une Histoire du Roi, de même sous le premier des Napoléon on commença une histoire de l’Empereur. Le Napoléon au Saint-Bernard de David; le Matin de la bataille d’Austerlitz de Carie Yernet ; la Reddition de Vienne par Girodet ; Napoléon donnant la croix à un

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