Lettre du comte Daru à Guillaumoi, 9 août
soldat russe par Debret; la Clémence de Napoléon par Ch. de Boisfremont ; Napoléon distribuant des épées d’honneur par Gros, et vingt autres compositions chargées de populariser et de fixer la légende napoléonienne, furent entreprises. 1814 survint avant rachèvement du plus grand nombre de ces panneaux.
Indépendamment de ces vastes tentures historiques , les Gobelins fabriquèrent de 1806 à 1815 un chiffre considérable de pièces représentant la famille impériale, ainsi que des scènes mythologiques ou allégoriques, copiées sur les tableaux de Ledo}"en, deMénageot, deSuvée, etc.
Mais si Napoléon reprit les traditions de Louis XIV quant à la destination des œuvres fabriquées aux Gobelins , les ateliers , par contre, demeurèrent, dans l’exécution de ces ouvrages, fidèles aux errements mis en honneur par Oudry et par les peintres du xviiic siècle. David, qui resta le grand inspirateur de la période impériale, avait, en effet, une trop haute idée de son génie, de sa personne et
Fig. 80. — Les Glaces, panneau décoratif pour le fover de l’Opéra, et composé par M. Mazerolles.
de son art, pour penser un seul instant que la peinture dût tenir compte, dans la confection des modèles, des exigences de la tapisserie. Cette dernière continua donc à copier des tableaux.
Sous la Restauration et le règne de Louis-Philippe, on poursuivit ce même objectif avec un acharnement digne d’une meilleure cause. 11 faut rendre, de plus, cette justice à la Restauration, qu’elle fit preuve, dans son administration, de presque autant de passion politique que la Révolution en ses journées les plus ardentes. Les tapisseries commencées avant 1815, sous la direction de Lemonnier, furent brusquement remplacées sur les métiers par la Vie de saint Bruno d’après Lesueur, par le Martyre de saint Étienne d’après Abel de Pujol, par Pierre le Grand sur le lac Ladoga d’après Steuben, par la Bataille de Tolosa d’après Horace Vernet, et par une suite de sujets rappelant la vie intime de François Ier et de Henri IV, et qu’on appelait alors « les grandes scènes de l’histoire de France ». En outre, M. des Rotours fit substituer aux portraits des princes de la famille impériale, ceux du duc et de la duchesse d’Angoulême par le baron Gros, du comte d’Artois et de la duchesse de Eerry par Gérard, et du jeune Louis XVII par Lawrence.
Une œuvre considérable, toutefois, signale cette période à l’attention des amateurs. Nous voulons parler de Y Histoire de Marie de Médicis, d’après les peintures de Rubens, qui, commencée quelques mois avant la révolution de 1830, ne fut achevée qu’en 1840 et comprend 14 grandes pièces, dont les dimensions varient de 3m,90 à 4m,65 en hauteur, sur 3 mètres à 3m,20 de largeur. Cette admirable tenture coûta plus de 700,000 francs. Indépendamment de ces tapisseries tout exceptionnelles, l’administration de M. Lavocat, qui avait succédé à M. des Rotours, se distingua par de nombreuses reproductions de tableaux.
Ces traditions persistèrent sous le règne de Louis-Philippe et sous la seconde République. On eût alors beau-
Dessus de porte pour le palais de l’Élysée, composé par M. P. Y. Grulland.
coup surpris les tapissiers eux-mêmes, en leur disant que la Manufacture pouvait revendiquer un titre de gloire plus précieux que l’imitation stricte de la peinture; et le personnel était plus fier de cette copie de tableaux que de tous ses travaux antérieurs. Quant aux peintres, cette reproduction illusionnante les comblait de joie. Horace Vernet, à la vue de la tapisserie représentant son Massacre des Mameluks, s’écriait que jamais on n’avait fait mieux. On poussa môme cette passion de l’imitation picturale, jusqu’à dénaturer le caractère et la grandeur des œuvres anciennes reprises sur les métiers. Quelques pièces des Actes des apôtres, interprétées d’après ces préoccupations, perdirent, à être ainsi traitées, leurs qualités magistrales.
C’est seulement sous le Second Empire que l’on commença de revenir sur cet enthousiasme si fécond en fâcheuses conséquences. On ne renonça point encore à la copie des peintures, mais celle-ci cessa d’être considérée comme le but suprême de l’art du tapissier. A côté de la Transfiguration,, de la Vierge au poisson, de la Sainte Famille de Raphaël, de Y Assomption du Titien, de la Mise au Tombeau du Caravage , on mit sur les métiers toute une suite de panneaux destinés au palais de l’Elysée, et dont les cartons, dus à la collaboration de MM. Baudry, Dieterle, Lambert et Chabal-Dussurgey , rappelaient, par le style et la disposition, les Portières des Dieux d’Audran , et par conséquent les modèles du meilleur temps. Ces beaux ouvrages, ainsi que les cartons de Baudry, disparurent dans l'incendie de la Manufacture survenu en 1871.
Depuis cette époque, faute de crédits suffisants accordés par les Chambres, notre grand et illustre établissement n’a pu être relevé de ses ruines. Mais il n’a pas cessé pour cela de travailler. Dans ses salles basses, mal éclairées, presque partout étayées pour éviter l’écroulement, on a continué de fabriquer ces tissus merveilleux qui font depuis deux siècles l’admiration du monde entier.
Sous l’intelligente et active direction de M. Darcel, qui succéda après 1871 à M. Lacordaire, on dut achever certaines pièces mises antérieurement sur les métiers et représentant des tableaux anciens : le Saint Jérome du Corrège, la Charité d’André del Sarte, etc. ; mais ce qui a distingué surtout la direction de M. Darcel, c’est un retour marqué vers les anciennes traditions de la Tapisserie française, vers l’emploi des tonalités simples, mélangées et rompues par des hachures, substitué aux dégradations infinies de nuances toujours fragiles. La traduction de modèles spécialement composés pour la tapisserie et ayant le véritable caractère décoratif qui convient à ce bel art, a fait, en outre, entrer la fabrication des Gobelins dans une voie nouvelle et provoqué une sorte de Renaissance.
Le Vainqueur exécuté d’après le carton de M. Ehrmann; les figures décoratives de M. Mazerolles, destinées au buffet de l’Opéra; celles qu’a peintes M. Lechevallier-Chevignard pour le musée de Sèvres, si elles ne font point oublier les chefs-d’œuvre de la grande époque, permettent cependant de prévoir les résultats qu’on pourra, par la suite, obtenir de cette réforme féconde.
Le successeur de M. Darcel, M. Gerspach, heureusement secondé dans sa tâche par le Conseil de perfectionnement de la Manufacture, et surtout par M. P. V. Galland, directeur des travaux d’art, a, jusqu’à ce jour, persévéré dans cette voie excellente. La tapisserie de Y Audience du légat, reprise récemment sur les métiers, en prouvant qu’on peut refaire aujourd’hui, sans effort, les plus belles pièces produites sous le règne de Louis XIV, aura cet avantage de familiariser nos tapissiers actuels avec la pratique et les procédés de leurs illustres prédécesseurs, alors que les charmants panneaux exécutés pour l’Elysée d’après les gracieuses peintures de M. Galland, montrent que, comme perfection technique, notre grande Manufacture est toujours digne de sa réputation magistrale.