‹ La tapisserieChapitre 5 sur 39 · Les Tapisseries françaises • notes d’un curieux , p · texte numérisé non relu

Les Tapisseries françaises • notes d’un curieux , p

Cette tapisserie de la Bataille de Rosebecque eut, au surplus, des destinées singulières. Elle fut d’abord tissée en une seule pièce, puis, quinze ans après son achèvement (1402), Philippe le Hardi la fit diviser en trois morceaux qui, plus tard, furent encore partagés en deux, car, dans Y Inventaire de Charles-Quint dressé en 1536, elle est décrite comme se composant de six pièces. Ajoutons que ces multiplications et ces transformations ont été toujours pratiquées, et, jusqu’en ces derniers temps, avec plus ou moins d’opportunité et de bonheur.

Au xvne siècle, quand Louis XIV se fut adonné d’une façon complète à la dévotion, Mme de Maintenon fit recouvrir de draperies les corps des jolis Amours qui voltigent dans la pièce représentant le Mariage d’ Alexandre et de Campaspe, qu’on peut voir aujourd’hui encore au musée des Gobelins. La nudité de ces charmants Amours offusquait, paraît-il, l’humeur chaste du Grand Roi. En 1815, quand Napoléon eut pris le chemin de l’île d’Elbe, l’atelier de rentraiture des Gobelins reçut l’ordre de substituer partout les armes de Louis XVIII au chiffre de l’Empereur, et de remplacer les abeilles par des lis.

On voit, par ce rapide aperçu, que les ouvrages confiés aux rentrayeurs ne sont à dédaigner ni comme difficulté d’exécution ni comme importance.

Mais nous n’avons, jusqu’à présent, parlé que du remplacement des parties détruites. Le rentrayeur a encore dans ses attributions la mission de faire revivre les couleurs des tapisseries enfumées ou déteintes. Le recueil si précieux, si curieux, que nous citions à l’instant1, célèbre ce genre de travail avec une allure poétique, qu’on ne s’attendait guère à rencontrer dans un manuel de ce genre. « Les rentrayeurs, dit-il, redonnent pour ainsi dire une nouvelle

1. Nouveau Recueil des statuts et règlements du Corps et Communauté des tapissiers ; Paris, 1756.

vie à des têtes ou autres carnations d’hommes, de femmes et d’enfants devenus semblables à des esquisses tracées sur le papier ; les fleurs et les fruits entièrement décolorés retrouvent leur premier éclat entre leurs mains ; les animaux et les plantes sortent de la terre, avec laquelle ils étaient confondus; des arbres morts annoncent un nouveau printemps; les oiseaux paraissent sur leur cime et dans le ciel; les eaux semblent jaillir et couler naturellement; les vues et les lointains se détachent de l’horizon, dans lequel ils avaient disparu. »

Cette résurrection s’obtient de deux façons. En premier lieu on procède à une sorte de lessivage très délicat qu’on nomme le déroussi, qui consiste à ôter, avec beaucoup de précaution, tout ce que la poussière grasse des appartements, les vapeurs, la fumée, ont attaché de saletés à la surface extérieure de la pièce. Ce déroussi s’exécute de façons différentes, suivant la nature du roux que l’on veut faire disparaître, mais surtout par des lavages successifs. Souvent il suffit à rendre à la couleur une partie de son éclat primitif, et les tapisseries ainsi nettoyées se présentent avec une franchise de tons suffisante.

Mais en dehors de cette poussière, de cette fumée, de ces vapeurs qui ternissent ces beaux tissus, il y a encore l’action lente de la lumière et du temps qui, désagrégeant progressivement les éléments constitutifs des matières colorantes, les éteint peu à peu, les mange, suivant l’expression imagée dont on se sert couramment. Pour parer à ce dernier inconvénient, deux moyens sont employés, dont l’un est absolument néfaste.

Ce premier moyen consiste à gratter les laines déteintes, à enlever la partie extérieure du point de fabrique, et, sous la jarre qui forme autour du brin une sorte de duvet feutrant, à retrouver le cœur du fil, qui, n’ayant pas subi directement les atteintes de l’air et de la lumière, a conservé une couleur plus vive.

Le second moyen consiste à repeindre à l’aide de couleurs liquides, délicatement appliquées, les parties par trop déteintes, et à rendre moins choquants, grâce à cette adjonction, les contrastes entre ces parties et celles qui ont gardé à peu près leur fraîcheur.

On comprendra que nous n’entrions pas dans le détail de ces opérations, qui reposent le plus souvent sur des formules empiriques, ou résident dans des tours de main plus ou moins heureux. Le but de notre étude n’est pas de former des rentrayeurs. Nous nous bornerons à remarquer que si le grattage du point de fabrique, qui enlève l’épiderme de la laine, est toujours dangereux et amène à courte échéance la perte du tissu ainsi réparé, le potomage , c’est-à-dire l’application de couleurs après coup, ne laisse pas que de présenter de son côté des inconvénients assez graves. Pour faire tenir cette couleur, pour la fixer, on a généralement recours à un mordant à base alcaline d’une certaine vigueur, qui, appliqué sur des laines fatiguées, les altère et les désagrège.

C’est ce qui explique les préventions qui, de tout temps, ont existé contre ces restaurations de tapisserie, et que le Recueil des Statuts cité plus haut constate, en leur attribuant pour cause « la mauvaise foi de quelques gens ignorans et intéressés, toujours hardis à se vanter de savoir ce qu’ils n’ont pas appris ». Ces mêmes préventions, au surplus, se manifestent dès le xvie siècle contre l’habitude qu’avaient contractée un grand nombre de tapissiers d’aviver après coup certaines teintes de leurs tapisseries neuves, ou de ménager, par l’adjonction de couleurs rompues, des dégradations entre des tons juxtaposés, et d’accentuer ainsi le modelé des figures.

Dans Y Édit de Charles -Quint rendu le 26 mai 1544 L

1. Edit qui a été considéré avec raison comme la loi de la tapisserie flamande dans les temps modernes. — Guiffrey, Histoire de la tapisserie, p. 172 et suiv.

ces pratiques se trouvent condamnées. De même presque tous les règlements et statuts des Communautés françaises édictés au xvie et au xvne siècle, interdisent l’usage de ces adjonctions de couleurs, ou tout au moins en limitent l’emploi. Enfin dans nombre de marchés, contrats, actes de ventes, etc1., il est stipulé que les couleurs seront teintes en laine avant d’être tissées, et non pas, qu’on nous permette le mot, « maquillées » après coup.

Aujourd’hui, grâce à ce que, industriellement parlant, on est convenu d’appeler les progrès de la chimie, ces retouches ne sont plus seulement dangereuses ; le plus souvent elles sont inefficaces. Il arrive trop fréquemment, en effet, que pour faire revivre les nuances effacées des tapisseries, on a recours à des couleurs minérales qui ne sont d’aucune durée, et constituent ce qu’on a pittoresquement nommé « un déjeuner de soleil » . Or, comme le dit fort bien M. Gerspach2, « c’est en vain que les réparateurs essayent de faire croire qu’ils ont, en dehors des lavages et des nettoyages, les moyens de rendre aux laines et aux soies leurs couleurs primitives ;.. les réparateurs se contentent de repeindre tout simplement les vieilles tapisseries, et, pour mieux faire prendre la couleur, ils flambent parfois le tissu, et enlèvent ainsi la jarre qui peut présenter un obstacle à la pénétration du liquide ».

Nous ajouterons que dans l’exécution des parties qu’ils retissent, les rentrayeurs sont quelquefois tout aussi peu consciencieux ou tout aussi mal outillés. Pour économiser quelques centimes sur la teinture de la laine qui, une fois travaillée, représentera une valeur de deux ou trois cents francs le kilogramme, ils recourent à ces couleurs minérales dont l’introduction dans la teinture des textiles équivaut, pour notre fabrication d’étoffes d’ameublement, à un véritable désastre.

1. A'oir notamment Dictionnaire de V ameublement , t. IV, col. 1225»

Page 1