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DE QUELQUES RÈGLES A OBSERVER DANS LA CONFECTION DES MODÈLES DE TAPISSERIE
Assurément il serait désirable que les tapissiers de haute et basse lice, aussi bien que ceux qui tissent les tapis de haute laine, fussent assez familiarisés avec le dessin, la peinture et la composition décorative, pour pouvoir, comme le demandait Pierre du Pont dans sa Stromatourgie , exécuter eux-mêmes les modèles qu’ils sont ensuite chargés de reproduire. Si pareille chose était possible, on aurait des tapisseries infiniment mieux comprises. Cette unité dans la production donnerait certainement les meilleurs effets. La conception du sujet ne se trouverait pas, comme il arrive trop souvent, en contradiction avec sa destination finale, et l’exécution ne se verrait pas à tout instant entravée par des difficultés presque insurmontables, résultant de ce que l’auteur du modèle ignore d’une façon absolue les exigences de la fabrication.
Malheureusement un pareil rêve n’est pas réalisable de nos jours. Si les écoles de dessin qui sont adjointes à nos manufactures des Gobelins et de Beauvais produisaient des artistes capables d’enfanter de grandes compositions décoratives, leur premier soin serait d’abandonner les ateliers avant même de s’être familiarisés avec la technique de la tapisserie, et de s’adonner entièrement à la peinture.
Notre Société, en effet, est ainsi hiérarchisée, que le moindre peintre, fût-il un ignorant barbouilleur, se considère comme infiniment supérieur aux premiers, aux plus illustres de nos artistes industriels ; et, par une complai-
sance aussi inconsciente que dangereuse, nous faisons tout, hélas ! pour le confirmer dans cette fatale et désastreuse erreur. En outre, il est à remarquer que les artistes sont d’autant moins rémunérés que l’art pratiqué par eux exige un apprentissage plus long et présente des difficultés d’application plus grandes. La tapisserie est surtout dans ce cas. Le temps énorme que nécessitent la confection du moindre panneau, le tissage d’un siège, d’un écran, rend le salaire de ceux qui les fabriquent absolument dérisoire. Quand on s’élève contre le prix de revient des tapisseries des Gobelins et de Beauvais, dont la main-d’œuvre seule coûte près de 3,000 francs le mètre superficiel, on oublie que ce mètre a demandé un an et demi de travail, et qu’ainsi l’artiste qui l’a produit a été rémunéré à raison de G fr. 65 par jour, c’est-à-dire qu’il a reçu pour prix de sa journée un peu plus qu’un manœuvre, et sensiblement moins qu’un charpentier expérimenté ou un serrurier habile.
Dans ces conditions, c’est à des peintres étrangers au métier qu’on demande le plus souvent des modèles. Aussi les jeunes gens de nos écoles d’art décoratif, se trouvant exposés à ce que de pareilles commandes leur soient faites par l’industrie privée, nous sauront-ils gré de leur indiquer les principaux desiderata auxquels doit répondre un carton sagement conçu, et bien compris en vue de sa traduction en tapisserie.
Gomme les considérations que nous avons à leur soumettre sont nombreuses et de nature très diverse , nous croyons bien faire en divisant ce chapitre en alinéas successifs, se rapportant aux différents points de vue que nous avons à envisager.
1° Le choix du sujet. — Tout d’abord, il ne faut jamais oublier que la tapisserie constitue un art essentiellement somptuaire. Chargée de mettre en œuvre les textiles les plus coûteux, la laine teinte de mille couleurs, et dans les tons
Siège de Tournai, pièce (le Y Histoire du roi , compos
les plus éclatants, la soie, l’or, l’argent, elle manquerait au premier de ses devoirs en recherchant les colorations sombres ou délavées, ternes ou lugubres.
Ainsi que le remarque fort bien M. Müntz1: « L’expression de la souffrance ou de l’abnégation, les hautes conceptions philosophiques ne sont point de mise ici. » Intimement liée à l’idée de magnificence, la tapisserie est surtout destinée à embellir les temples, les hôtels, les palais, à orner les plus somptueuses habitations, où son rôle est de charmer les yeux, de donner à tout ce qu’elle décore un air de joie et de fête.
Le dessinateur fera donc bien de ne pas perdre de vue cette première considération; il évitera avec soin, si le choix du motif lui est laissé, tous les sujets tristes, désolés, lamentables. La représentation des misères humaines, l’expression de la douleur, seront par lui sévèrement proscrites. Dans l’interprétation de la scène qu’il entend figurer, il se gardera, en outre, de tout ce qui pourrait détonner avec le degré d’éclairage et de température de la pièce qu’on lui demande de décorer.
Gomme nous avons déjà eu occasion de le dire autre part2 : « Des effets de nuit, par exemple, sont assez mal placés sur un mur et dans un appartement destinés à recevoir une abondante lumière. Le contraste entre l’obscurité cherchée et l’éclairage des parties avoisinantes ne peut produire qu’un résultat discordant. » Pour des raisons de même ordre, il est quelque peu malséant d’étaler un paysage glacé avec des arbres couverts de givre ou de neige sur la muraille d’une salle à manger ou d’un boudoir, appelés, par leur destination même, à jouir en tout temps d’une atmosphère tempérée.
Enfin notre dessinateur n’oubliera jamais qu’il n’est pas de plaisir pour les yeux là où il n’y a pas de repos pour