La Décoration , p
l’esprit, et qu’il faut se garder de spectacles violents, de figurations qui simulent un effort persistant, et dont la contemplation ne peut manquer de devenir à la longue extrêmement fatigante.
Il préférera, en conséquence, la représentation des animaux et des personnages passants, c’est-à-dire vus de profil ■et traversant son panneau, à celle des personnages ou des animaux vus de face et s’avançant directement sur le spectateur. Il évitera surtout ces poursuites désordonnées qui semblent vouloir projeter hors du cadre qui les entoure les figures lancées dans une course imaginaire. Le premier devoir d’un spectacle destiné à durer est de ne représenter que des faits durables.
Quant au choix de l’anecdote, de l’événement, du sujet, le dessinateur aura toute latitude, mais à condition d’imprimer à sa composition un caractère suffisant de magnificence. M. Charles Blanc, en effet, a commis une grave erreur lorsqu’il écrivait : « Une tapisserie qui représenterait des scènes dé la vie réelle... serait une platitude insupportable, un assommant pléonasme. » La plupart des grandes tapisseries du xve et du xvie siècle, la Bataille de Rosebecque, Y Institution de la Toison d’or, les Belles Chasses de Maximilien, la Conquête du royaume de Thunes, ne constituaientelles pas, au moment où elles furent tissées, des scènes de la vie réelle ?
Bien mieux, est-ce que les anachronismes, si curieusement pittoresques, dont les artistes du Moyen Age se rendaient si volontiers coupables, ne transformaient pas en événements contemporains les pieuses légendes, les scènes religieuses, les délicates allégories et même les faits historiques, qu’ils étaient chargés d’interpréter? Qu’est-ce donc que la Vie de la Vierge, Y Histoire de saint Remi, Y Histoire de Clovis, que l’on admire à Beims, sinon des tableaux de la vie sociale ou guerrière à la fin du xve et au commencement du xvic siècle ?
A des époques beaucoup plus récentes, il en a été de même. L 'Histoire clu roi composée par Le Brun (lig. 32) est-elle donc d’une « platitude insupportable », et croit-on que si les tapissiers des Gobelins avaient reproduit le Sacre de David, qui en principe leur était destiné, ils auraient commis « un assommant pléonasme » ? Ces exemples montrent le parti que les Maîtres savent tirer des événementscontemporains ; mais tout le monde n’est pas un maître, et généralement les dessinateurs ont plus de chance de réussir en restant dans le domaine de la Fable ou de la fantaisie, en cherchant à traduire les ingénieuses fictions des poètes, plutôt qu’en essayant de reproduire des réalités.
2° De l’interprétation du sujet. — Lorsque la tapisserie a un but pratique, une destination autre que de décorer les murailles, de dissimuler des portes ou de clore des baies, quand elle est appelée à recouvrir des sièges, par exemple, le choix du sujet réclame encore d’autres précautions.
11 est assez malséant, il faut bien l’avouer, d’inviter une personne amie à s’asseoir sur un loup irrité, cherchant le long d’un clair ruisseau une injuste querelle à un agneau inoffensif. Il n’est guère plus raisonnable de faire couler dans le dos de visiteurs bénévoles, une nappe d’eau torrentueuse, descendant en bouillonnantes cascades.
Victor Hugo raconte quelque part 1 que Louis-Philippe, au mois de novembre 1844, le recevant à Saint-Cloud, leconduisit dans un salon situé derrière celui de la reine, et lui dit, en lui montrant un grand canapé de tapisserie où étaient figurés des perroquets dans des médaillons • « Asseyons-nous sur ces oiseaux! » Je ne connais pas de critique plus amusante et plus délicate de ces motifs de tapisserie imprudemment choisis.
Mais il arrive souvent que le choix du sujet n’est point laissé au dessinateur. Dans ce cas, il résoudra le difficile